ERNEST, LE MARQUIS
LE MARQUIS, d'un air préooeapé.
Bonjour, mon cher monsieur, bonjour ! — Le docteur y st-il ?
ERNEST
Non) monsieur, il vient de sortir 1
LE MARQUIS, ayant l'air de réfléchir.
Sorti ? — Soit. (Après un instant de sUence.) Je VOUlais lui
parler. — Mais depuis cette fièvre ataxique pendant laquelle vous m'avez soigné, j*ai presque autant de confiance en vous qu'en lui.
ERNEST, en s'inclinent.
Monsieur le marquis !
LE MARQUIS, mystérieusement.
Vous sentez que c'est entre nous, et que je ne le dirais pas dans le monde, parce qu'on se moquerait de moi...
ERNEST
Vous êtes bien bon !
LE MARQUIS
Et puisque nous voilà seuls, il faut que je vous consulte longuement, en détail, et en reprenant de plus haut.
ERNEST, lui avançant un fauteuil.
Daignez donc vous asseoir.
(ils s'assejent tous les deux ; le marquis se recueille un instant, puis ■e tourne vers Ernest.)
LE MARQUIS, gravement et pesant chaque mot.
J'ai de la fortune. — Deux cent mille livres de rente, ou à peu près, de la naissance, du crédit. — Membre de laclaaw&rt^
50 PROVRRBES — NOUVELLES — ROMANS
des députés, j'aurais pu arriver au Luxembourg, lors de la dernière invasion...
ERNEST, étonné.
Quelle invasion ?
LE MARQUIS
Celle des soixante-seize dans la chambre des pairs. Mais j'ai promesse pour la prochaine levée, ce que j'jiime mieux, parce que, d'ici-là, j'aurai le temps de prendre mes arrangements, de réaliser ma fortune en portefeuille ; car je ne veux garder en biens-fonds que vingt-neuf mille cinq cents livres de rente.
ERNEST
Et pourquoi ?
LE MARQUIS, areo iinASM.
Pour avoir droit à la dotation que nous nous sommes votée dernièrement, sans avoir Tair de savoir ce que nous faisions. (D'un air d'importance.) Mais je le sayais... moi!
ERNEST
Vraiment !
LE MARQUIS, avec grarité.
Oui, mon cher ; nous ne sommes plus dans ces temps où les marquis étaient légers, étourdis, et réussissaient dans le monde en compromettant leur fortune ou leur santé I On a changé tout cela. Notre siècle est positif, il est grave, il est sérieux. — Pour parvenir, il faut une idée fixe, une grande pensée, et j'en ai une à laquelle se rattachent toutes les actions de ma conduite politique ou privée. (Mystérieusement.) Je pense...
ERNEST
Et à quoi ?
LE MARQUIS, gravement.
. A me bien porter I Lorsque l'on a tout ici-bas, on n'a plus que cela à faire. (Avec aplomb.) Acquérir n'est rien, conserver est tout. Aussi dans le monde j'évite les attachements ou les affections trop vives, de peur de troubler ma tranquillité; en
Le ^bune docteur 51
politique, je ne me prononce pas, de peur des émotions ; el à la Chambre je ne parle jamais, de peur de me fatiguer la poitrine.
ERNESr.
C'est prudent. Mais alors qu'y faites-vous?
LE MARQUIS
Ce qu'on devrait toujours faire dans les assemblées déli» bérantes. Je me tais.
ERNEST
Cela doit vous coûter.
Du tout. — J'y suis fait... J'ai été sénateur... et j'ai même gardé en portefeuille tous les discours que j'ai composés alors contre l'usurpateur ; mais je les ai publiés depuis !
ERNEST
Et ceux que vous faites maintenant?...
LE MARQUIS, en confidence et avec un air de i^ofondeur.
Je les publierai plus tard; — parce que aujourd'hui... ils donneraient lieu à des réclamations, à des répliques; cela influerait sur mon repos, sur ma santé, qui, dans ce moment, je vous l'avouerai, me donne des inquiétudes!...
ERNEST
Que ressentez-vous?
LB MARQUIS
Je ne puis dire... mais il y a quelque chose... Je crains que la vie politique ne me vaille rien.
ERNEST
Quand cela vous prend-il ?
LE MARQUIS
A la suite de nos réunions, de nos travaux administratifs. Tenez, avant-hier soir, nous discutions la dernière loi, en comité secret.
PRNRST,
Qù cela ?
A table... chez le ministre; et, au moment du premier irticle...
ERNEST
Que mangiez-vous alors?
LE HARQLIS.
Du saumon à la Chambord.
ERNEST
Et vous l)avicz?...
LE MARQUIS
Du vin du Rhin à chaque amendement.
ERNEST
Combien y a-t-il eu d'amendements ?
LE MARQUIS
Huit ou dix, sans compter les sous-amendements. (Grarement.) On a parlé pour, on a parlé contre; la discussion a été tellement longue et approfondie, que la séance, qui avait commencé à sept heures, n'a été levée qu'à dix, et, en entrant dans le salon, je me suis senti des douleurs de t(He, des pesanteurs, un malaise général...
ERNEST, à part.
Une indigestion administrative!...
LE MARQUIS
Et, le soir, ce fut bien pis ; je trouvai, en rentrant chez moi, la marquise qui allait partir pour le bal, et qui était charmante.
ERNEST, troublé.
Ah I mon Dieu !
LE BfARQUIS.
Qu'avez-vous donc? quel air d'effroi !..•
ERNEST, avec inquiptnde.
Est-ce que par hasard?...
LE JEUNE DOCTEUR 5-j
LE MARQUIS, froidement.
Jamais, mon ami, jamais, depuis mes travaux parlementaires. Quelcpiefois cependant... (souriam.) car la marquise est fort jolie, plus encore qu'on ne le croit (je vous dis cela h vous, parce qu'on dit tout à son médecin) ; — quelquefois, quoique homme d'État, au milieu de nos sous-amendements, de nos projets... j'en ai eu d'autres que j'aurais voulu voir adopter... Mais, loin de donner suite à mes propositions, la marquise a toujours passé à Tordre du jour.
ERNEST, a7ec joie.
Heureusement!...
LE MARQUIS
Et pourquoi donc?
ERNEST, Tirement.
Pourquoi? vous me demandez pourquoi?... Parce que, dans ce moment, dans les dispositions où vous êtes, ce sërai^ courir à une perte certaine.
LE MARQUIS
Ociell
ERNEST
Sur-le-champ I... à Tinstant môme! — Autant vaudrait pour vous une attaque d'apoplexie foudroyante. Je ne sais môme si je ne l'aimerais pas mieux.
LE MARQUIS, effrayé.
Qu'est-ce que vous me dites là?
ERNEST, avec chalear.
Aussi, je vous en prie en grâce, monsieur le marquis, je vous en supplie...
LE MARQUIS, lai prenant lei mains.
Mon ami, mon cher ami, rassurez- vous, n'ayez pas peur; je suis trop sensible à l'intérêt que vous me portez pour ne pas suivre vos avis... Diable! il ne s'agit pas ici de plaisanterie. .
54 PROVERBES NOUVELLES — ROxMANS
ERNEST, à part.
Je respire.
LE MARQUIS, marchant ri renient dans l'appartement*
Apoplexie foudroyante ! voilà ce que je craignais ; et, toutes les fois que j'ai eu envie de monter à la tribune, la crainte de m'animer m*a toujours arrêté à la premi(^re marche . — Eh bien! c'est ce que je ferai chez moi... Je me tairai... ce ne sera pas difficile : la marquise n'y tient pas, et au lieu de lui faire des phrases, je lui voterai tout uniment... le bonsoir.
ERNEST
A la bonne heure.
El, du reste, mon cher ami, quel régime à suivre?
ERNEST
De l'exercice, de la sobriété.
LE MARQUIS
Que cela?
ERNEST, à part.
Au fait, si je ne le droguais pas, il ne se croirait jamais guéri. (Haut.) Je vous donnerai des bols que je vais composer. Vous en prendrez deux par jour; mais, après les avoir pris, il faudra faire, à pied ou à cheval, le tour du bois de Boulogne.
LE MARQUIS
Quand commencerons-nous?
ÈRNEST.
Aujourd'hui, si vous voulez : je vous porterai une boîte tout à rheure à votre hôtel.
LE MARQUIS
Et moi, je vais faire seller mon cheval. — Adieu, mon cher Es.'ulape. Ce n'est pas chez un vieux médecin que j'aurais trouvé ce zèle... cette chaleur... D n'y a qvté la jeune
LE JRUNR DOCTEUR 55
médecine pour se mettre ainsi à la place des clients... Adieu I Adieu!... Apoplexie foudroyante! En vous remerciant bien I Au revoir.
(lis sortent tons Tm deax*)