PREMIER POSTILLON
AU ! mou bourgeois...
MATHILDE, ayec impatience.
Ëh ! monsieur^ donnez-les-lui, et qu'il se taise*
EDMOND, avec emportement.
Mon Dieu ^ ce n'est pas pour la valeur; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... (au postiiion.) Laisse-nous en repos, (a l'autre postillon qui est à cheval.) En rOUte et bOU train.
PREMIER POSTILLON, à son camarade, au moment ofii la voiture part.
Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis voyageur qui enlève une danseuse?
EDMOND, mettant la tète hors de la Toiture.
Qu'est-ce qu'il a dit?
MATHILDE, toute rouge de colère.
Vous l'entendez, monsieur; m'exposer à un affront!
EDMOND, pendant que la voiture roule.
Postillon, arrêtez... je veux apprendre à vivre à ce drôle, votre camarade.
MATHILDE
Eh ! monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.
EDMOND
Malheureusement, on ne peut pas se commettre avec une espice pareille; sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les payerai selon la nouvelle ordonnance : un franc cinquante centimes.
MATHILDE
Pour qu'ils vous injurient encore.
EDMOND, s'échauffant.
Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à M. de Villeneuve, le directeur géndral, avec qui j'ai dîné chez M. de Montbel. Que diable ! un franc cinquante centimes, c'est très-raisonnable; et puis c'est le règlement de poste, c'est la loi; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi ; il faut la faire exécuter.
MATHILDE, avec ironie.
Vous avez raison, on y gagne toujours.
EDMOND, s'échauffant.
Gomme vous dites ! (Aprèg un instant de silence.) G'cst une vilaine ville que MelUn.
MATHILDE, froidement.
Trcs-vilaine.
EDMOND
Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée ! elle n'en finira pas.
MATHILDE
Oui; et la voilure va si doucement...
(Elle bâille.) EDMOND.
Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.
MATHILDE, bâillant plus fort.
C'est possible.
EDMOND
Ne vous gênez pas. (a part.) Je l'aime autant; cela me dispensera de faire la conversation. (la regardant pendant qu'elle
t'endort.) Elle est jolic ainsi... figure charmante, air distingue^ et une' tête si romanesque ! c'est délicieux. Par exemple, un peu bégueule et volontaire... Ce n'est pas sa faute; on les (^lève si mal dans ces pensionnats... Heureusement elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que, si elle a des défauts, elle a aussi
des qualités solides : deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi, depuis un an, je n'ai épargné ni mes soins, ni ma peine. (BéUiant.) Les héritières deviennent si rares maintenant ! Les pairs de France nous les enlèvent toutes; et comme dans la vie on n*a jamais qu'une occasion de faire fortune, si on ne la saisit pomt... (pemant les yeux.) Non pas que je sois dissipateur, ou dépensier; moi, j'ai pour l'argent une affection désintéressée : je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant, quand j'aurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. (Commençant à s'endonnir.) Vonl-ils être étonnés au café Tortoni ! Je leur donnerai à dîner une fois par semaine ; j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine; c'est un bon placement; et le landau dont Thérigny veut se défaire... il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'oc... casion.
(n t'assoupit ; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues ; les deux amants dorment à côté l'un de l'autre. Edmond s'éveille seulement aux relais du Châtelet, de Panfou et de Fossard, pour payer les postillons, selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.)
MATHILDE, s'éTeillant à un juron très-prononcé du postillon.
Qu'esUce?...Qu'y a-t-il?
EDMOND
Rien, chère amie... dormez toujours, je vous réveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable, quelque beau point de vue. (a part lui.) Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est ennuyeux d'être enfermé, toute une journée, dans une boite roulante ! Postillon, à combien sommes-nous de Paris?
Vingt-deux à vingt-trois lieues.
EDMOND
Que celai
LE POSTILLON
Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et
LE TftTE-A-TÊTE il'l
du haut de la montagne vous verrez, avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.
EDMOND
C'est bon, c'est bon... va toujours; il ne faut pas que cela t'arrête.
(La voiture continue à rouler.) MATHILDE, rêvant.
Ma tante! mon père! me pardonnerez- vous?
EDMOND
La voilà dans des rêves de famille.
MATHILDE
Mon père! mon père!... (séveiiiant.) Où suis-je?
EDMOND
Près de moi, chère amie.
Ah! c'est vous, monsieur?
EDMOND
Oui... et nous approchons de Montereau.
MATHILDE
De Monlereaul... C'est là, si je ni\îii souviens, que ma tante m'a dit qu'un de ses fîls avait été blessé. (Regnninm le paysage qui l'entoure.) Ah ! monsieur, monsieur, regardez donc... (Avec enthousiasme.) Quelle admirable vue! quel magnifique tableau! cette ville qui est là, sous nos pieds... ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage !
EDMOND
Quelle est cette rivière?
MATHILDE
Cette rivi'*re?... Il v en a d{?ux.
104 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS EDMOND, sautant à bat de la voiture.
Quel bonheur 1 j'ai cru que ce dernier relais n*anivcr;iit
Jamais, (a un postillon qui est assis tranquillement sur un banc devant la
porte.) Eh bien ! tu ne nous vois pas arriver? nous sommes pressés; vite des chevaux!
LE POSTILLON, tranquillement.
n n'y en a pas.
Comment, pas de chevaux?
LE POSTILLON
Il a passé, il y a trois heures, une famille anglaise... trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, el Tautre pour les chiens de chasse.
EDMOND
Qu'est-ce que cela signifie?
UN JEUNE HOMME, en redingote, assis près du postillon et fumant un
cigare.
Il VOUS a dit vrai, monsieur... Il n'y a plus de chevaux; mais il doit en revenir d'un instant à l'autre, et vous les aurez.
EDMOND
Croyez-vous que je sois votre dupe? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que j'en vois d'ici, dans votre écurie.
LE POSTILLON
C'est pour le courrier de la mallo, et ceux-là on ne peut en disposer.
• EDMOND, d'un ton inipc^ripux.
Pou importe, vous les altelloroz ù l'instant.
LE JEUNE IIOJIME.
Ce n'est pas possible.
LE TÊTE-A-Tft.TE 105
Je vous attellerai plutôt vous-même.
EDMOND, g'échauffant.
Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils !
MA.THILDE, dans la voiture.
De grâce, monsieur Edmond, calmez-vous.
LE JEUNE HOMME, au postillon.
Etienne, vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.
EDMOND, les menaçant.
Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.
LE JEUNE HOMME, froidement.
Pas si haut, monsieur... pas tant de bruit... Si, malgn? mes excuses, vous n'êtes pas satisfait?...
EDMOND, avec hauteur.
Non, sans doute... et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...
LE JEUNE HOMME, toujours d'un ton doux et poli.
Qu'à cela ne tienne, monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.
EDMOND, étonné.
Qu'est-ce que c'est?
LE JEUNE HOMME, ouvrant sa redingote, et lui montrant le ruban de la
Légion d'honneur.
Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près d'aussi terribles que vous.
EDMOND, d'un ton radouci.
Je ne dis pas non, monsieur... et sans la personne que
j*accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...
LE JEUNE HOMME, se ra8se7ant tranquillement, et fumant son cigare.
Gomme vous voudrez.
EDMOND, se rapprochant de la roiture oh est Mathilde.
Ah! si vous n'étiez pas là... Mais vous sentez bien que, juand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.
MATHILDE, froidement et arec ironie.
Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eût été inutile; car voici des chevaux qui reviennent.
EDMOND
C'est juste.