DEUXIEME POSTILLON
Faut qu'il soit bien amoureux) (Montant & cheyai.) En route!
EDMOND
Je ne serai pas rassuré tant que nous serons dans les environs de Paris. Heureusement il est de bon matin... à peine six heures... Postillon, quel est le village où nous entrons?
LE POSTILLON, toujours trottant.
Le village de Maisons.
EDMOND
Enchanté de faire sa connaissance ! (a Mathiide.) Y ôtes-vous jamais venue?
MATHILDB.
Une fois ou deux.
EDMOND
Il n'en finit pas!... Enfin nous en voilà dehors. Regardez donc à gauche, au bord de la route, ce château de belle apparence. Postillon, à qui appartient-il? à quelque fournisseur?
LE POSTILLON
Au contraire, monseigneur, c'est à de braves et honnêtes gens, à un ancien magistrat.
LR TÊTK-A-TÊTE H\
MATHILDE, se rcftirant au fond de la voilure.
Je sais qui c'est.
EDMOND
Vous connaissez?
Non; mais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertu môme... Prenez garde qu'on ne m'aperçoive.
EDMOND
N'ayez pas peur, je ne vois personne sur cette immense et belle terrasse ; superbe allée, parc très-bien tenu... Nous
voilà dans la plaine : allons, postillon. (Le postiUon lance ses chevaux au galop, et la voiture roule rapidement sur un chemin superbe,
par un beau soleil d'octobre.) Maintenant, ma chère Mathilde, que vous voilà un peu rassurée, dites-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père, car je n'osais l'espérer, et je ne conçois pas encore...
MATHILDE
Oh I j'en ai bien long à vous dire, car jamais nous n'avons pu parler plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite fille ne vous ennuie pas...
EDMOND
Gomment donc I
MATHILDE
D'abord, mon premier malheur est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. Mon père, qui était négociant à Lyon, et qui y demeurait avec sa sœur et toute sa famille, vmt, contre l'avis de ma tante, s'établir à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation, et puis aussi pour faire des affaires. Sous ce dernier rapport du moins il a réussi, car il est devenu très-riche, à ce qu'on dit.
EDMOND
Je le crois bien : un des premiers capitalistes de France '
MATHILDE
Quant à moi, qu'il ^vait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et ne me faisait presque jamais sortir; aussi je m^ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais liée avec Corinne d'Esparville, une jeune comtesse qui devint mon amie intime ; elle était plus grande et plus âgée que moi, elle me donnait des conseils... Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clef de la bibliothèque le madame.
EDMOND
Qu'est-ce que madame ?
MATHILDE
Notre maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.
EDMOND
Je vous demande pardon.
MATHILDE
Dans cette bibliothèque, il y avait des livres si amusants I Puisque madame les avait, nous pouvions bien les lire. Aussi c'était notre seul plaisir. Nous les emportions dans notre chambre ; il y en a que j'ai relus bien des fois.
EDMOND
Et lesquels ?
MATHILDE
La Nouvelle Héloïse et Amélie de Mamfield, Oh ! que j'ai aimé Ernest de Waldemar !
Que dites-vous?
MATHILDE
Ce fut ma première inclination ; j'y pensais le jour, et la nuit j'en rêvais. Je me disais : Quel bonheur d'être aimée de lui ! Fortune, famille, avenir, il me semblait que pour lui
j'aurais tout sacrifié. J'avais môme fait son portrait; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique, des yeux bleus et de» cheveux noirs, et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m*inviter à danser... Vous rappelez-vous mon trouble et mon agi tation?
EDMOND
Oui, vraiment.
MATHILDE
C'est que j'avais trouvé que vous lui ressembliez.
EDMOND
Est-il possible ?
MATHILDE
Oh I mon Dieu ! oui; et depuis ce temps-là j'ai pensé à vous, et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi ; car cela me faisait de la peine de lui être infidèle. Aussi, mon cœur lui serait peut-être revenu, sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous ; elle me disait : « Jfl est impossible qu'avec une physionomie pa- (( reille on ne soit pas aimable, brave, spirituel ; et puis il est « baron, j'en suis sûre. » Est-ce bien vrai ?
Oui, sans doute.
MATHILDE
Que vous dirai-je enfin? A tous les exercices de la pension, vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mon père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous rencontrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main, je ne voulais pas la recevoir, je ne voulais pas la lire ; c'est Corinne qui l'a lue la première, et moi après, bien des fois I Dans la solitude et le silence, ne m'occupant que de vous, votre image s'est peu à peu gravée dans mon cœur. Et voilà, monsieur, comment, sans vous voir, et presque sans vous connaître, je vous ai aimé tout à fait.
Chère Mathilde!...
EDMOND
MATHILDE
Alors... il y a à peu près quinze jours, madame de Bussiùres, ma tante, est arrivée de Lyon pour passer quelque temps à Paris, et mon père est venu me voir. « Mathilde, m' a-t-il dit, « tu as seize ans, tu ne peux rester en pension. D*un autre « côté, je vais entreprendre pour mes affaires un voyage en « Allemagne, où tu ne peux m'accompagner ; tu partiras avec « ta tante... elle veut bien t'emmener avec elle dans une terre « magnifique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu seras là « en famille, avec ses enfants, et je désire que, parmi tes « cousins, qu*on dit fort aimables, il s*en trouve un qui parce vienne à te plaire, et qu'un jour je puisse nommer mon « gendre. »
Quand je le disais !
MATHILDE
Que pouvais-je faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulus pas entendre parler ; mais Corinne, qui est plus raisonnable que moi, prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel, que toutes les jeunes personnes tyrannisées agissaient ainsi, et qu'elle avait deux cousines, en Angleterre, qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m'a décidée. Mais il restait à exécuter ce grand projet, et voici comment nous nous y sommes prises.
EDMOND
Voyons cela.
MATHILDE
Mon père devait partir hier, le 5, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui, le 6, pour Lyon; je vous l'avais écrit.
EDMOND
La seule lettre que j'aie de vous. Elle est là sur mon cœur.
LE TÊTE-A-TftTK 8.*
MATIJILDE.
Et VOUS m'avez répondu que vous m'attendriez ce matin hors de la barrière de Paris, près de Conflans, avec une voiture de poste. Alors, d'après le conseil de Corinne, j'ai demandé à sortir de la pension pour faire mes adieux à mon pore, et ensuite à passer la nuit à son hôtel, pour être prête à partir de bonne heure avec madame de Bussières.
Y pensez-vous?
MATHILDE
Attendez donc. Dès que mon père, hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée, que décidément je ne pouvais me séparer de mon père, qu'il m'emmenait avec lui, et qu elle eût à partir seule ce matin.
EDMOND
A merveille I votre tante vous croit avec votre père, et votre père vous croit avec votre tante ; de sorte que, d'ici à longtemps, la ruse ne se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.
MATHILDE
N'est-ce pas? Corinne a tant d'esprit! mais moi, j'ai été bien des fois sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout, quand mon père m*a embrassée, j'ai fondu en larmes, j'ai manqué de tout lui avouer ; mais ce qui m'a retenue...
EDMOND
C'est votre amour.
MATHILDE
Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi ; sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi ! ma tanlc qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère ; et mon père qui s'éloigne, que peut-être je ne reverrai plus !... Mon Dieu! que ce postillon va vite!
EDMOND
Rassurez- VOUS... nous voici au relais 1... (An pMtiUon.) Où sommes-nous ici?
A Villeneuve-Saînt-Georges. (Appelant un autre postuion.) Allons.
Joli-Cœur, à cheval! (S'approchant d'Edmond et Atant son chapeau>
Si monseigneur veut régler le compte.
EDMOND, lui donnant de l'argent.
Tiens, et qu'on se dépêche.
LE POSTILLON
Soyez tranquille. (Bas à son camarade.) Ne perds pas de temps ;
ce sont des amoureux... (Montrant deux pièces de cinq francs.) et
les roues sont bonnes.
LE POSTILLON
C'est dit... (Faisant claquer son fouet.) En avant...
(Chantant à tue^téte.) Et vogue la nacelle Qui porte mes amours!...
(La calèche part au grand trot sur le payé de Villeneure-Saint-Georges.)
EDMOND
Dieul quels cahots... Postillon, pas si vite.i. tu vas briser la voiture.
LE POSTILLON
Ce n'est rien.^. Le pavé est comme ça jusqu'à l'ancienne maison de M. Boïeldieu. A dater de là, ce n'est plus qu'une roulade.
MATHÎLDE.
Ah! Boïeldieu a demeuré ici?
Oui, madame. Après le pont, la grille à droile... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui; et c'est là que j'ai pris le goût de l'opéra-comiquc.
(chantant à pleine Toix.)
- LB TÊTE-A-TÉTB 87
Lorsque mon maîire est en voyage, Ah! c'est superbe en vérité.
EDMOND
C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le inonde nous regarde.
LE POSTILLON, chantant toujours.
La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.
EDMOND
Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous Yûiià sur la grande route.
MATHILDE
Que cet air pur, ce beau soleil me font de bien ! Regardez donc, au-dessous de nous, quelle jolie vallée I quelle belle verdure 1
EDMOND
J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une vallée de Daguerre ou de Bouton, je ne sais plus lequel.
MATHILDE
Qu'il serait doux de passer ici sa vie 1 Postillon, quel est cet endroit ?
Montgeron, où nous allons arriver.
MATHILDE
Non, ce bas-fond, à gauche ?
LE POSTILLON
C'est Crosne, et la rivière d'Yères.
MATHILDE
Edmond, esl>ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rien?
88 pnovKnBRS — nouvelles — romans
EDMOND
Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je le tiens qu'à vous.
LE POSTILLON, chantant.
Et toujours la nature Embellit la beauté.
EDMOND
Te tairas- tu!... Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.
MÀTHILDE.
Grâce au ciel, nous en sommes dehors 1 Quels sont ces arbres que j'aperçois de loin?
LE POSTILLON
A gauche, la propriété du général DuponU^lhaumont, et devant vous la forêt de Sénart.
Ah ! c'est la forêt de Sénart?
MATHILDE
Vous ne la connaissez pas?
EDMOND
Moi, je n*ai jamais voyagé; et, en fait de forets, je n*ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Mathilde?
MATHILDE, arec tendreisa.
Non...jje serai avec vous.
EDMOND
Et s'il y a des brigands?
, MATHILDE, arec exaltation.
i Je le voudrais presque, pour que vous pussiez me défendre.
EDMOND
Je VOUS en remercie. Mais la matinée avance; vous n'avez pas faim?
MÀTHILDE.
Non, et vous?
Cela commence.
MATHILDE, d'un ton de reproclie.
Quoi! nous sommes tous les deux prôs l'un de l'autre, et vous pensez à cela?
EDMOND
Mais oui. Ordinairement, je ne déjeune qu'à onze heures, nu café TortOni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui, j'étais éveillé à cinq heures du matin, ce qui ne m'arrive jamais.
MATHILDE
Moi, cela m'arrive tous les jours.
EDMOND
Et rexercice, le grand air donnent de Tappétit. Voyons un peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.
MATHILDE
Où vous voudrez; peu m'importe.
EDMOND
Ce n'est pas indifférent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le dîner, et je ne vois d'endroit passable que Melun.
MATHILDE
Soit.
EDMOND
Nous y serons sur les dix heures; nous y resterons jusqu'à onze; et ce soir, si je calcule bien les distances, nous pourrons, sans nous fatiguer, souper à Sens.
MATHILDE
A Sens, dites-vous?
EDMOND
Oui, à trente lieues de Paris à peu près.
MATHILDE
Ah! mon Dieu!
EDMOND
Qu*avez-vous donc?
MATHILDE
Je me souviens que ma tante va à Lyon par Auxcrre. Je vous l'avais écrit.
EDMOND
C'est vrai.
MATHILDE
Et qu'elle couche toujours à Sens le premier jour.
EDMOND
En ôles-vous sûre?
MATHILDfi.
A l'auberge de TÉcu de France. Je ne peux pas en douter, car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement. Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.
C*est cependant celle de l'Italie. On me Ta bien dit.
MATHILDE, areo impatience.
Mais c*est aussi celle de Lyon.
EDMOND
Vous croyez?
MATHILDE
Certainement.
EDMOND
Alors c'est qu'il u y a pas d'autre chemin ; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon, il n'y a que cette jouteci pour aller en Italie?
LE TÊTE-A-TÊTB 91
LE POSTILLON
Si, monseigneur, il y en a une par le Bourbonnais, et peut-être d'autres encore.
MATHILDB.
Vous voyez.
EDMOND
Est-ce que je savais cela?
MATHILDB.
Un homme doit le savoir.
EDMOND
Vous qui sortez de pension, à la bonne heure; mais nous autres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire un tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là. Mais rassurezvous.
MATHILDB.
Me rassurer... quand la voiture de ma tante peut rencontrer la nôtre... quand on peut me reconnaître, me voir avec vous!... J'en mourrais de honte.
EDMOND
Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance. Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peut pas dépasser celle qui la précède; c'est défendu par le règlement.
MATHILDE
Mais si elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous.
EDMOND
Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant; et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pelisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse?
Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là, venir regarder dans ma voiture?
MATHILDE
Il faut donc que je me rassure?
EDMOXl.
Certainement.
Je ne demande pas mieux; car cette idée seule me faisait me peur...
LE POSTILLON, faisant claquer son foaet et chantant h tue-tétp. Sonnez, sonnez, cornemuse et musette!
Nous voici arrivés au relais. (Appelant.) Ohé ! postillon de malheur!... deux chevaux de calèche.
l'autre postillon, attelant.
Tu es bien heureux d*être gai et de chanter toujours. (Montant à cheval.) Moi, je n'en ai guère envie... Mes pauvres chevaux sont si éreintés, que ça me fend le cœur. (Leur allongeant
un grand coup de fouet.) Hue ! Blanchet ! (La calèche part an trot.) Je
ne sais comment not' bourgeois a le cœur de faire courir des bêtes qui sont dans cet état-là... Hue! donc!... (second oonp de fouet.) Ces maîtres de poste sont si avides, que pour avoir une course de plus... Hue! donc, Blanchet!... (Troisième coup de fouet, suivi de plusieurs autre».) Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.
MATHILDE
Postillon, quel est ce village où nous venons de relayer?
LE POSTILLON
Lieusaint.
BfATHILDB.
Quoi! nous étions à Lieusaint, dans la forêt de Sénart? C'est là que Henri IV est venu dîner chez le meunier Michaud.
EDMOND
Ah! vraiment!
LE TÊTE-A-TÊTB . 9j
MATHILDE
N'avez-vous pas vu la Partie de chasse de Henri IV?
EDMOND
Oui, oui... une comédie, aux Français ; mais on ne la donne jamais que les jours de gratis^ et je n*y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas mademoiselle Mars qui joue la belle Gabriellc?
MATHILDE
Gabrielle? Non, elle ne paraît pas dans la pièce.
EDMOND
Tant pis. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si -j'avais vécu de son temps, je l'aurais adorée.
MATHILDE
Fi, monsieur!
EDMOND
Comme vous aimiez Ernest de Waldemar.
MATHILDE
Quelle différence !
EDMOND
Elle est tout à votre avantage, je le sais ; car à coup sûr Gabrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais, d'avoir ces yeux si brillants et si expressifs, cette jolie main, et surtout celte taille divine.
MATHILDE
Monsieur... y pensez-vous? •
Pourquoi repousser Tamant le plus tendre et le plus respectueux? N'êtes-vous pas à moi... toute à moi?
MATHILDE, effrayée.
Non... De grâce, éloignez-vous... Ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie; et là
94 ï»ROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
nous devons être unis. J'ai vos serments ; les avez-vous déjà oubliés?
EDMOND
Non sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher; mai» d'ici là me refuserez-vous la grâce que je vous demande?... Malhilde, mon amie... un seul baiser.
MÀTHILDE.
Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.
EDMOND
Ëh bien 1 du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon cœur.
MAT'HILDE, la retirant arec force.
Non, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis, ce que j'espérais de vous ; et si vous ne changez à l'instant de ton et de manières... je sens que je vais vous haïr, vous détester.
EDMOND
Pardon j pardon ! Gomment conserver sa tète et sa raison près d'une femme que l'on adore? L'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre? Mathilde, m'en voulezvous encore?
MATHILDE
Je ne sais... mais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.
EDMOND
Vous ne me pardonnez pas ! ^
MATHILDE
Cela dépendra de vous. Je verrai...
EDMOND
Quoi ! mon amour et ma tendresse. ..
MATHILDE
Je ne veux plus entendre ces mois-là, et j'exige d'abord que vous ne m'en parties plus,
EDMOND
Et de quoi alors vous parler ?
HATHILDEy arec impatience*
De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous est-il donc impossible, sans cela^ d*être aimable?
EDMOND
Non, sans doute.
MATHILDB.
Eh bieni soyez-le.
EDMOND, embarrassé.
Soyez-le... soyez-le... c*est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.
MATHILDE, froidement.
Us sont tous à votre disposition. (Grand moment de silence.) Eh
bien! monsieur?
EDMOND
Eh bien I mademoiselle, je ne sais plus ce que vous me demandiez. Moi, je n'ai pas Thabitude de faire de Tesprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. (a part.) Ce n'est pas malheureux.
LE POSTILLON
Monsieur va-t-il à la poste ou à Tauberge?
EDMOND
A l'auberge, et à la meilleure, (a Mathiide.) N'est-ce pas5?
MATHILDE
Y pensez-vous? nous arrêter ici, quand ma tante est peutêtre à une lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous faire perdre Tavancc que nous avons sur elle I
EDMOND, arec humeur.
Il faut cependant déjeuner... car enfin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.
MATHILDE, sèchement.
Peu m'importe !
*JG FROVEHBES — NOUVELLES — ROMANS
EDMOND, se reprenant*
Ce que j'en dis, c'est pour vous.
MATHILDE
Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien,
EDMOND
C'est fort heureux, mais moi...
MATHILDE
Vous déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter.
EDMOND
Comme vous voudrez, (a part.) C'est fort agréable ! douze lieues sans sortir de voiture... Je suis déjà brisé. (Haut.) Postillon, j'ai changé d'idée; à la poste!...
MATHILDE
Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.
HOMMES ET FEMMES DU PEUPLE, entourant la voiture pendant
qu'on relaye.
Mon beau monsieur, — ma belle dame, — étrennez-moi. — Des gâteaux tout chauds, — ils sortent du four. — Des belles poires de beurré, — du beau chasselas... vrai Fontainebleau.
EDMOND
Oui, du Fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.
LA MARCHANDE
Il est bien mûr, goûtez-y plutôt.
EDMOND, en mangeant avec du pain.
Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'exccllont vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec de>) ro^aions à la brochette ou des coquilles à la financière.
LE TÈTE-A-TÊTB 97
MATHILDE, avec ironi*.
Voilà un grand malheur...
EDMOND, arec humeur.
Non, mais j*y suis habitué, et il est toujours pénible da
changer ses habitudes. (Arec impatience, au postillon qui t'approche
le chapeau bas.) Qu*est-ce quil vout encore celui-là?
LE POSTILLON
Une poste trois quarts, mon bourgeois.
EDMOND, lui jetant de l'argent.
Encore être dérangé! poste trois quarts... Huit francs soixante-quinze centimes. Tiens, voilà dix francs; c*est un franc vingt-cinq de payé.
LE POSTILLON
.Huit francs soixante-quinze ! ça ne mettrait les guides qu'à quarante sous. Je croyais que monsieur donnait trois francs... Mon camarade me Ta dit.
EDMOND, brusquement.
Oui, quand je suis content.
LE POSTILLON
n me semble que monsieur doit Tétre.
EDMOND
Joliment! avec un déjeuner pareil, (s'adressant au second postiilon.) Allons, à cheval 1
PREMIER POSTILLON, à part.
D parait qu^il n^est pas si amoureux qu*à Fautre relais.
EDMOND, criant au deuxième postillon, qui est déjà prêt à partir.
Un franc vingt-cinq de payé.
PREMIKR POSTILLON. \
Vous me les laisserez bien pour boire I
93 PR0VERDE8 — NOUVELLES — ftOMANS
EDMOND, areg oolère.
Du tout... (Criant à l'autre postillon.) 6t eurOUte!