TOUS LES POSTILLONS
Bon voyage !
(La voiture part au grand galop, et au milieu des éclats de rire des
postillons.)
EDMOND, un peu embarrassé, et après un instant de silence.
Nous avons perdu là un temps précieux; car il y a encore trois grandes lieues d^ici à Sens, et voici le soir qui arrive.
MATHILDE
Peu importe... On peut voyager la nuit.
EDMOND
Je ne le souffrirai point... pour vous d'abord... pour votre santé... vous devez être fatiguée. Quant à moi... et pour tout Tor du monde, je ne ferais pas quatre lieues de plus.
Quoil vous voulez vous arrêter à Sens?
EDMOND
Oui, sans doute.
MATHILDE, aTM effroi.
Et ma tante ?
EDMOND, grarement.
Votre tante est une personne raisonnable, qui pense qu'aprc^s trente lieues de poste on a besoin d'un bon lit et d'un bon souper... et nous devons penser comme elle.
MATHILDE
Et si elle nous rencontre?
EDMOND
Je l'en défie... Ne savons-nous pas où elle loge? A TÉcu de France, n'est-il pas vrai?
MATHILDE
Certainement.
EDMOND
Eh bien ! il n'y a pas que cette auberge-là dans la ville... '^ostillon, la meilleure aul)erge, après celle de l'Écu?
LE POSTILLON
L'hôtel de l'Europe, où l'on est au moins aussi bien.
1 ;8 l'IlOVEIlBES — NOUVELLES — IlOMANS
EDMOND
Je parie qu'on y est mieux... Postillon, à l'hôtel de l'Europe... c'est là que nous descendrons.
MATHILDE, insistant de noureau et les lannes aux yenx.
Mais, monsieur... quand je vous prie en grâce...
EDMOND
C'est inutile... je suis votre chevalier, votre protecteur, et je dois, en dépit de vous-môme, Veiller sur vous... Que diable! je suis courbatu, ainsi vous devez l'être... Et vous n'avez rien pris aujourd'hui. Votre main est brûlante, vous avez la firvre.
UATHILDE, avec égarement.
Je crois que oui... mais je l'ai voulu... mon sort est fixé... ei quand j'en devrais mourir, j'aime mieux fuir que de m'exposer aux regards et aux reproches de ma tante.
EDMOND
Voilà de vos exagérations ordinaires 1 il n'y a pas moyen de raisonner avec vous... D'abord, chiure amie, vous ne mourrez pas; et ensuite, mettons les choses au pire... vou^ rencontreriez votre tante et même votre père, qu'est-ce que cela ferait maintenant? Rien ne peut empêcher que vous soyez partie ce matin de Paris, avec moi, en tète à tète... dans une chaise de poste... Et, pour l'iionneur delà famille, pour votre réputation... il n'y a que le mariage... un bon mariage.
MATHILDB, & part, avec douleur.
U ne dit que trop vrai.
EDMOND
Voilà que vous pleurez... ce n'est pas là répondre... Mathilde, Mathilde !... Allons, elle sanglote maintenant, (a part.) Dieu ! que c'est ennuyeux les petites filles ! (iinut.) Vous délournez la tête... Vous he voulez donc plus ni nio voir, ni me parler ?
LE tAte-a-tête lOU
MÂTHILDE, d'une voix étouffée.
Non, non, laissez-moi.
EDMOND, à port.
Comme elle voudra. Aussi bien, il n'y a plus à délibérer... Nous voilà aux portes de la ville, qui me paraît fort bien, autant que l'obscurité permet de distinguer. A peine neuf heures, et pas une lumière 1... Tout le monde est déjà endormi... Que c'est amusant de coucher en province!... (Appelant.) Mathildc, Matlilldc !... Elle ne me répond pas. Estce qu'elle se trouverait mal de fatigue et de besoin ? C'est sa faute, avoir voulu faire trente lieues sans rien prendre !
LE POSTILLON, s'arrètant devant une grande porte, et faisant cloquer son
fouet.
Ohé ! ohé ! la porte !
(Les portes de l'auberge s'ouvrent ; la calèche entre dans la cour ; la maltresse d'auberge et ses servantes entourent la voiture. Edmond prend entre ses bras Mathilde, qui est à moitié évanouie, et dont il cache la figure avec son voile.)
LA MAITRESSE d'AUBERGB.
Madame paraît souffrante.
EDMOND
Oui, ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.