LA MAITRESSE D' AUBERGE
A deux lits?
EDMOND
Certainement... et un bon feu.
LA MAITRESSE d'AUBERGE, criant.
Catherine, le num.'ro 2.
CATIIKUINE.
Oui, madame. (Ér.inirnnt.) Par ici, monsieur, par ici.
Scribe. - Œin re* conipUl «. V«"e Séiie. — i**' Vol. — 7
Vn* chambre à deux lito» an« chminée, im canapé, une table. —
Portas à droite et à gaaohe.
EDMOND, posant Mathilde snr on canapé.
Ce ne sera rien... voilà qa*elle revient à elle... Vite! du feu!
GATHERINB.
Vous voyez qa*on est en train d*en allumer.
EDMOND
Et à souper ici... près de la cheminée.
CATHERINE
Oui, monsienr.
EDMOND
Qu'est-ce que vous allez me donner?
CATHERINE
Si monsieur veut voir ce qu'il y a, et choisir lui-même.
Ce sera plus prudent... Je vais commander le dîner, pendant que vous ferez nos lits... C'est le plus pressé. (Prenant la main de Mathilde.) Alious, allous, Mathilde, reveucz à vous, et ne craignez plus rien. Nous sommes maintenant à l'abri de tout danger, (a Catherine.) C'est par ici, n'est-ce pas? la porte à gauche?
CATHERINE
Oui, monsieur. (Edmond sort. — Mathilde, qui l'a à peine entendu, reste anéantie et la tête penchée sur son sein.) Voilà Une pauvre joiine
dame qui a l'air d'être bien souffrante. Si madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez -vous ?
MATHILDE
Oui, ma bonne... oui, je vous remercie.
CATHERINE, à part.
Je vais cliercher des draps. Je crois que le sommeil est ce qui lui «st le plus nécessaire*
LE TÊTE-A-TÊTB {{{
If ATHILDF, restée eenle» lève les 7ettx, et tort peu à peu de son
anéantissement.
Où suis-je?... Seule enfin I... Ah ! je respire I Que s'eslil donc passé?... C'était un songe, un songe affreux! .. (Regardant autour d'elle.) Nou... ce n'est que trop vral, je suis à lui... pour toujours à lui! Ce n'est pas possible... Mes sens m'abusent et m' égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mon cœur avait rêvé! Quelle différence ! mon Dieu! et quel réveil !... et qui dois- je accuser? moi, moi seule... Ah ! je suis bien coupable et bien malheureuse... Insensée que j'étais ! je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques; j'ai méprisé les conseils de la raison ; j*aî mérité d'être punie... Maïs être à lui î... mate lui appartenir!... Ah ! mon châtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant comment lui échapper maintenant? Mon honneur, ma réputation ne Bon^il8 pas entre ses mains? Que faire, ô mon Dieu! que faire? Qui viendra à mon aide?
(Poussant un cri et joignant les mains.) Ah I je n'ai que ma tante...
je n'ai qu'elle au monde... et c'est pour me sauver que le
ciel l'a conduite si près de moi... Oui... (Apercevant sur la table du papier, une plume et de l'encre.) Yoilà Ce qu'il faut pOUr lui
écrire... Elle saura tout.
(EUe écrit rirement, et n'apergoit pas Catherine qui apporte deux paires de
draps.)
CATHERINE
Madame veut-elle quelque chose ?
MATHILDB.
Non... Que venez-vous faire?
GATHERIIVB.
Mettre des draps à votre lit... et à celui de votre mari*
MATHILDB.
ciel !
CATHERINE
Vous êtes toute tremblante.
ll!2 PHOVERDBS — • NOUVELLES — ROMANS
MATHILDE, troublée.
Moi ! non... Dites-moi, vous êtes de cette ville? Connaissez-vous l'hôtel de TÉcu de France ?
CATHERINE
C'est au bout de cette rue... Vous traversez la grande place... et juste devant vous...
HATHILDE.
C'est bien... (a part, regardant Catherine.) Si je l'y envoyais?...
Non... non... Je ne resterai pas un moment de plus... Cette lettre, je la porterai moi-même... et si on refuse de me voir... (Avec- confiance.) Ce n'est pas possible I C'est la sœur de mon père... c'est ma seconde mère... son cœur et ses bras me sont ouverts.
CATHERINE, la regardant avec inquiétude.
Qu'avez-vous donc?... Comme vous êtes agitée I
MATHILDE
J'ai besoin de prendre l'air.
CATHERINE
Si madame veut se promener en attendant le souper... nous avons un jardin d'un demi-quart d'arpent. Je vais vous V conduire.
MATHILDE
C'est inutile; je le trouverai bien. Restez... occupez-vous
du souper; c'est l'essentiel... (Entendant du bruit da côté de la porte ù gauche.) On mOUte... c'cSt lui... (Sortant par la porte à
droite.) Rcstcz ; je rcvicns dans l'instant.
(Elle sort.) CATHERINE, restée seule.
Voilà une petite dame qui est bien gentille, mais qui tout de môme a un air bien singulier.
EDMOND, entrant avec deux garçons d'auberge qui portent dea
assiettes et des serviettes.
Allons, vite... mettons là le couvert, et dépéchons-nous. •A caihorine.) OÙ cst douc madame?.,.
CATHERINE
Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre Tair.
EDMOND
C'est bon, c'est bon, cela lui fera du bien... Là, pr(>s du eu, son couvert et lé mien.... Qu'est-ce que c'est que ce vin-là?
LE GARÇON
Du vin du pays.
EDMOND
Je n'en veux pas. Je vous ai demandé du vin de Bourjroprne.
LE GARÇON
C'en est... Nous sommes en Bourgogne.
EDMOND
Comment ! Sens est en Bourgogne ?
LE GARÇON
Oui, monsieur.
EDMOND
Es^ce étonnant! ce que c'est que de voyager! Nous sommes en Bourgogne ! (Goûtant le vin.) Oui, ma loi ! (voyant
* on antre garçon qni entre.) Ah ! VOilà déjà le pOtage, et leS
pigeons en compote. C'est bien. On sert ici avec une activité ! Ce n'est pas comme au café de Paris, où avant-hier j'ai eu des entr'actes d'un quart d'heure entre chaque plat. On perd le fil d'un dîner, et on n'a plus de suite dans les idées. Mettez toujours le potage sur la table, et la compote auprès du feu. (a Catherine.) Il me scmblc que madame est bien Iontemps; où est-elle donc?
CATHERINE
Je lui avais indiqué le jardin, où, sans doute , elle se prom'*'ne.
EDMOND
Elle s'y sera perdue.
114 PROVERDES — NOUVELLES — ROMANS
CATHKRII<nE, ■dttriant.
Ce n*e8t fms possible ; mais si monsieur yeut, je vais la chercher, et loi dire que le souper est prêt.
EDMOND
Vous m'obligerez. Je n*aime pas à attendre, surtout quand jh a servi. Les lits sont-ils faits?
CATHERINE
Oui, monsieur; J'ai fait aussi les couvertures.
A merveille.
GATHERINB.
Faut-il des oreillers ?
EDMOND
Pour moi, certainement. Mais pour madarfte, je Tignore. Demandez-le-lui.
CATHERINE
Est-ce que monsieur ne sait pas Tusage de madame ?
EDMOND
Non, pas encore.
CATHERINE, en s'en aUant et te parlant I ên«<4nème.
G*est des nouveaux mariés... Est-ce gentil)
EDMOND, seul anprès du feu.
C'est gentil... Je le crois bien... Un bon souper... un bon feu... et une jolie femme!... Aïel j*ai les pieds gonflés.
(Otant BPS bottes et mettant des pantoufles.) Autant Se mettre à SOU
aise... quand on est chez soi... Mais voyez si elle viendra... Je meurs de faim... et le potage qui va refroidir! (ii attend
quelques instants et se promène dans la chambre). Est-Ce qu'elle aUFRlt
oublié le souper ? (Gravement.) Il y a bien du désordre dans cette tête-là.. Je ne dis rien (Froidement.) parce que je l'aime... Mais une fois ma femme, il ne faudra pas qu'elle s'avise de
me faire attendre... pour mes repas. (Avec impatience et s'asseyent.) Ma foi ! elle dira ce qu'elle voudra, je vais toujours
me servir, (prenant une cuillerée de soupe.) Dieu ! que c*est cliaud! Je vais aussi mettre du potage dans son assiette, pour qu*il refroidisse... Cela passera pour une attention... Otons la soupière et servons les pigeons... là... (Mettant sa tenrietu «i
mangeant ion potage.) NouS y VOilà. (La porte à laquelle il tourne la do» s'ouvre en ce moment. — Sans retourner la tête.) Enfin la VOilà!...
Je savais bien que cela la ferait venir... Allons donc... allons donc, retardataire... Votre soupe vous attend.
(Paralt une dame d'une cinquantaine d'années, tournure distinguée» costume de royage. Elle s'avance près d'Edmond et lui dil : )
l'Étrangère.
Monsieur Edmond de Verneuse ?
EDMOND, tout étonné et se leTant.
C'est moi, madame... (Balbutiant.) C'est-à-dire, c'est moi et ce n'est pas moi... car je suis ici incognito, et je m'étonne que VOUS me connaissiez.
L'éTRANGàRB.
Vous allea être au fait... je vous demande seulement cinq minutes d'entretien, et je me retire... Mais je vous prie, avant tout, dejae pas vous déranger, et de vouloir bien continuer votre souper,
EDMOND, se remettant à table.
Puisque vous l'exigez... je n'en serai pas fâché, (ii découpe le pigeon, dont il B« sert une aile.) Pardon, madame... Je vous écoute.
l'étrangère.
Je suis madame de Bussiôres.
EDMOND, laissant tomber sa fourchette.
Âh! Mon Dieu! (a part.) La tante de Mathilde... Qu'est-co que cela signifie?