‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 43 sur 78 · LA LOGE D'OPÉRA · texte numérisé non relu

LA LOGE D'OPÉRA

C'esl un beau lliéaire que l'Opéra de Paris; et je ne parle pas ici Joi merveilles qu'il déploie à nos veux, de la grSce aérienne de Taglioni, du charme magique des Elssler, du (aient si puissant de Nourrit, le.Talma de la tragédie lyrique; Jo ne parle pas des accords savants de Mcyerbeer, l'honneur de l'Allemagne, ni des cliants grai;ieux et inépuisables d'Auber, le premier de nos compositeurs, s'il n'avait pas le malheur (t'ôtre noire compatriote. Je laisse de côté le prestige des décorations, des costumes et de la danse; encore une fois, je ne parle pas ici du théâtre, je ne parle que de la salle de l'Opéra. Elle offre un spectacle bien autrement curieux, coquet, brillant. Regardez autour de vous, et si, ce Boir, vous avez le loisir d'observer, si vous êtes de bonne humeur, si vous n'avez pas perdu votre argent à la Bourse

OU entendu un mauvais discours ft la Chambre, si votre maîtresse ne vous a pas trahi, ou si votre femmie ne vous a pas cherché querelle, si vous avez fait un bon dîner avec des gens d*esprit, ou mieux encore avec de vrais amis placez-vous à Torchestre de rOpéra : tournez votre lorgnette, non du côté des coulisses, mais du côté des balcons, de l'amphithéâtre, et surtout des premières loges... Que de tableaux piquants et variés! que de scènes de comédie, souvent même que de scènes de drame 1! ! Et notez bien que je ne veux pas vous faire sortir de l'observatoire où je viens de vous placer; car, que serait-ce si, quittant votre stalle d'orchestre et prenant le bras d'un ami, vous vous hasardiez dans le foyer de l'Opéra? Vous n'y pourriez faire un pas sans vous heurter contre une ambition ou un ridicule, sans froisser en passant un député, un homme d'Etat d'aujourd'hui, un ministre d'hier, une réputation de la semaine, un orgueil de tous les jours; et là, regardez, autour de cette large cheminée, ce monsieur en gants jaunes qui raconte ses courses du matin et ses paris au bois de Boulogne ; ce journaliste orateur qui récite, dans sa conversation, son feuilleton du lendemain; ce dandy qui vit aux dépens d'une actrice et la paye en éloges; cet autre qui se ruine pour elle et se croit obligé d'énumérer ses perfections, comme pour justifier, aux yeux de ses amis, le placement de ses fonds : tout ce bruit, ce fracas, ce péle-méle d'amours-propres et de prétentions, fourniraient matière à cent volumes, et je ne veux vous dire ici qu'une historiette.

Un soir, c'était, si je m'en souviens, à la fin de l'année 1831, mademoiselle Taglioni dansait; il y avait foule : les curieux étaient échelonnés sur les marches, et les tabourets supplémentaires fournis par l'ouvreur de l'orchestre formaient une espèce de retranchement et de barricade que j'eus grand'peine à franchir au milieu des Paix là ! eides Silence Ides amateurs dont je troublais le plaisir; car, loi'sque danse mademoiselle Taglioni, non-seulement on regarde, mais on fait silence. On écoute ! Il semble que les yeux ne

suffisent pas pouf admirer! Jo me trouvais donc fort embarrassé de ma personne, debout auprès de quelques amis qui m'avaient donné rendez-vous, mais qui, trop serrés eux*mémes, ne pouvaient me Ikire place, lorsqu'un jeune homme se lève et m'offre la sienne, que je refusai, comme vous le pensez bien, ne voulant pas le pHveir du plaisir d'assister commode* ment au spectacle.

— Vous ne me prives pas, me dii-îl, j'allais sortir.

J'acceptai alors, en remerciant ; et, prêt à s'éloigner, mon obligeant voisin jette un dernier regard sur la salle, s'arrête un instant, et, s'adossant contre la loge du général Claparôde, semble chercher quelqu'un des yeux; puis, tombant tout à coup dans une profonde rêverie, il ne songea plus à partir. Il avait bien raison de dire que je ne le priverais pas du spectacle; car, tournant le dos à la scène, ne voyant rien, n'écoutant plus rien, il semblait avoir totalement oublié l'endroit où il était. Je Texaminai alors : impossible de voir une figure plus expressive, plus belle et plus di»^ tinguée. n était vêtu avec une élégante simplicité ; tout, dans ses manières et dans ses moindres gestes, était noble, comme il faut et de bon goût. Il avait l'air d'avoir vingt cinq à vingt^huit aas; ses grands yeux noirs étaient constamment fixés sur une loge de face des secondes, qu'il regardait avec uiie expression de tristesse et de désespoir indéfinissable. Malgré moi, je retournai la tête dans cette direction, et je vis que cette loge était restée vide. « Il attendait une personne qiii n'est pas venue, me disais^je; elle lui a manqué de parole... ou elle est malade... ou un mari jaloux l'a empêchée de venir... Et il l'aime! et il Tespôre!... Pauvre jeune homme! » Et j'attendis comme lui, et je le plaignis, et j'aurais donné tout au monde pour voir ouvrir la porte de cette loge qui restait constamment fermée !

Le spectacle était près de finir, et pendant deux ou trois scènes où les premiers sujets ne dansaient plus et où Ton cffusait presque à voix haute, on avait parlé de Robert le

Diable, qui alors était à Tétude et que Ton devait donner dans quelques jours ; mes amis me questionnaient sur la musique, sur le ballet, sur Tacte des nonnes, et tous me demandaient instamment à assister aux dernières répétitions. C*est une chose si curieuse, si intéressante pour les gens du monde qu'une répétition à TOpéra ! Je promettais de les y conduire; nous nous levions tous pour sortir, car le rideau venait de se baisser, et, me trouvant alors à côté de mon inconnu, toujours immobile à la même place, je lui exprimais mes regrets d'avoir accepté son offre, et le désir de pouvoir reconnaître son obligeance.

— Rien ne vous est plus facile, me dit-il : je viens d'apprendre, monsieur, que vous êtes monsieur Meyerbeer.

— Je n'ai pas cet honneur.

— Enfin, vous êtes un des auteurs de Robert le Diable ?

— Tout au plus : j'ai écrit les paroles.

— Eh bien 1 monsieur, permettez-moi d'assister à la répé^ tition de demain.

— D y a encore si peu d'ensemble, que je n'ose y inviter que mes amis.

— Raison de plus pour que j'insiste, monsieur.

— Et moi trop heureux, lui dis-je, que vous veuillez bien me faire une pareille demande.

Il me serra la main, et rendez-vous fut pris pour le lender main.

Il fut exact. En attendant que la répétition commençât, nous nous promenâmes quelques instants sur le théâtre. Il causait d'une manière grave et pourtant aimable et spiri tuclle; mais il était aisé de voir qu'il faisait des efforts pour soutenir la conversation, et que quelque autre pensée le préoccupait. Nos jolies dames de la danse et du chant arrivaient successivement. Plusieurs fois je le vis tressaillir, et un instant son émotion fut telle qu'il s'appuya contre une coulisse. Je crus deviner alors qu'il avait pour une de nos déesses quelque passion malheureuse, supposition que son âge et sa figure rendaient peu vraisemblable. En effet, je

JUDITH 2!t]

•^.le trompaisi II ne parla à personne, ne s'approcha de per- :onne, et, du reste, personne ne le connaissait.

La répétition cœnmença. Je le cherchai à l'orchestre parmi es amateurs ; je ne l'y trouvai pas, et, quoique la salle fût à peine éclairée, je crus Tapercevoir dans la loge de face qu'il contemplait la veille avec une émotion si profonde. Je voulus m'en assurer, et, à la fin de la répétition, après l'admirable trio du cinquième acte, je montai aux secondes. Meyerbecr, qui avait à me parler, m'accompagnait. Nous arrivons à la loge, dont la porte était entr'ouverte, et nous voyons l'inconnu la tète cachée dans les mains. A notre entrée, il se retourne brusquement et se lève; sa figure pâle était couverte de larmes. Meyerbeer tressaillit de joie, et, sans lui dire un mot, lui serra la main d'un air affectueux, comme pour le remercier. L'inconnu, cherchant à se remettre de son trouble, balbutia quelques mots de remercîment et d'éloge tournés d'une manière si vague et si générale, qu'il fut évident pour nous qu'il n'avait pas écouté la pièce, et que depuis deux heures il avait pensé à tout autre chose qu'à la musique. Meyerbeer me dit tout bas avec désespoir :

— Le malheureux n'a pas entendu une note de notre 0[)éra !

Nous descendîmes tous par l'escalier du théâtre, et, traversant la belle et vaste cour qui conduit à la rue de la Grange- Batelière, l'inconnu salua monsieur Sausseret, qui, alors, était employé à la location.

J'allai à monsieur Sausseret :

— Vous connaissez ce beau jeune homme qui s'éloigne ?

— Monsieur Arthur, rue du Helder, n*» 7. Je n'en sais pas davantage. Il a loué pour cet hiver une seconde loge de face.

— Il y était tout à l'heure.

— Il y va le matin, à ce qu'il paraît, car le soir il ne l'occupe jamais : la loge reste toujours vide.

En effet, pendant toute la semaine, la porte ne s'ouvrit pas; la loge resta déserte et personne n'y apparat. La première représenlalion de iJo6eri approchait ; or, un

jour de première, un pauvre auteur est accablé de demandes de loges et de billets. Vous croyez qu'il a le loisir de penser à sa pièce, aux coupures et aux changements qui y fieraient nécessaires? nullement. U faut qu*il réponde aux lettres et aux réclamations qui lui arrivent de tous côtés ; ce sont les dames surtout qui ce jour-là sont le plus exigeantes. — Vous deviez me faire retenir deux loges, et je n'en ai qu'une. — Je comptais sur vous pour une avant-scène, et c'est une première qu'on m'a donnée. — Vous m'aviez promis le numéro 10, h côté de la loge du général, et vous me donnez le numéro 15, à côté de madame D***, que je ne peux pas souffrir et qui vous écrase toujours avec ses diamants. — Un jour de première représentation est un jour où l'on se fâche avec ses meilleurs amis; ils consentent à vous pardonner quelques jours après, quand vous avez eu un beau succès, mais ils vous tiennent longtemps rigueur en' cas de chute; de sorte qu'on reste brouillé avec eux comme avec le public. — Un malheur n'arrive jamais seul.

Or donc, le matin de la première représentation de Robertf il y avait une loge promise par moi à des dames, loge que le directeur m'avait enlevée pour la donner à un 'journaliste. — Je me plaignis. Il me répondit ; — C'est pour un journaliste... Vous comprenez, un journaliste... qui vous déteste! !... mais qui, grâce à cette politesse, consentira à dire du bien... de la musique.

L'argument était sans réplique, et puis la loge était donnée. Mais où placer mes jolies dames, dont le courroux était pour moi bien autrement redoutable que celui du journaliste?... Je pensai à mon inconnu, et je me rendis chez lui.

Son appartement était fort simple et fort modeste, surto : pour un homme qui louait à l'Opéra une loge à l'année.

-^ Monsieur, lui dis-je, je viens vous demander un gran( service.

— Parlez.

— Comptez -vous assister à la première représentation de Robert,., dans votre loge?

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Il parut troublé... et me répondit en hésitant :

— Je le voudrais, mais cela me sera impossible. ,

— Avez-vous disposé de cette loge ?

— Non, monsieur,

— Voulez-vous me la céder? vous me tirerez d'un grand embarras.

Le sien augmentait à chaque instant ; il n'osait me refuser... Enfin, et comme faisant un effort sur lui-même, il me dit:

— J*y consens ; mais à condition que vous ne mettrez dans cette loge que des hommes. .

— Justement 1 m'écriai-je, je vous la demande pour des dames.

D garda un instant le silence.

— Parmi ces dames, y en a-t-il une que vous aimiez ? " '— Oui, sans doute, répondis-je vivement.

— Alors, prenez ma loge. Aussi bien, je quitte aujourd'hui Paris.

Je fis un mouvement d'intérêt et de curiosité ; il devina ma pensée, car il serra ma main dans les siennes et me dit :

— Vous comprenez bien qu'il se rattache à cette loge des souvenirs bien chers et bien cruels... que je ne puis confier à personne... A quoi bon se plaindre I... quand on est malheureux sans espoir... et qu'on l'est par sa faute?...

Le soir eut lieu la première représentation de Robert, et mon ami Meyerbeer eut un immense succès qui retentit dans toute l'Europe. Depuis, bien d'autres événements littéraires ou politiques, bien d'autres triomphes, bien d'autres chutes se sont succédé. — Je ne revis plus M. Arthur ; — je n'y pensais plus; — je l'avais oublié.

L'antre soir, je me trouvais encore à l'Opéra, à l'orchestre, du côté droit. Cette fois on ne donnait pas Robert^ — on donnait les Huguenots. — Cinq ans s'étaient écoulés.

— Vous arrivez bien tard, me dit un de mes umis, un professeur en droit, abonné de l'Opéra, qui a autant d'esprit le soir que d'érudition le malin.

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— Et VOUS avez grand tort, me dit, en me frappant sur l'épaule, un petit homme vôtu de noir, à la voix aigre et à la tête poudrée.

Je me retournai; c'était M. Baraton, le notaire de ma famille.

— Vous ici I m'écriai-je ; et votre étude ?

— Vendue depuis trois mois. Je suis riche, je suis veuf, j'ai la soixantaine : j'ai été vingt ans marié et trente uns notaire .. il est temps que je m'amuse...

— Et monsieur, dit le professeur en droit, est depuis huit jours un abonné de Torchestre.

— Oui, vraiment ; j'aime à rire, — j'aime la comédie, et j'ai loué une stalle à l'Opéra;

— Pourquoi pas aux Français ?

— Ce n'est pas si drôle qu'ici!... Ici on voit et l'on entend les choses du monde les plus singulifres. Ces messieurs savent tout, connaissent tout... il n'y a pas une loge dont ils ne m'aient raconté l'histoire.

Et il regardait le professeur en droit, qui souriait avec cet air modeste et réservé que l'on croit discret, et qui signifie : J'en dirais bien d'autres si je voulais.

— En vérité ! m'écriai-je, et machinalement mes yeux se tournèrent vers la loge des secondes qui, quelques années auparavant, avait excité si vivement ma curiosité. Quelle fui ma surprise ! elle était encore vide ce soir-là et, de toute la salle, c'était la seule !

Charmé alors d'avoir aussi une histoire à moi, j'appris en peu de mots à mes auditeurs celle que je viens de vous racon ter, beaucoup trop longuement i)eut-étre.

On m'écoutaît attentivement. — Mes voisins se perdaient

n conjectures. — Le professeur cherchait à rappeler ses

anciens souvenirs ; — le petit notaire souriait malignement.

— Eh bien ! leur dis-je, qui de vous, messieurs, qui savez tout, qui connaisse? tout, nous donnera le mot de cette énigme? Qui nous racontera l'histoire de cette loge mystérieuse ?

Tout le monde se taisait... môme le professeur, qui, passant sa main sur son front pour se rappeler l'anecdote, aurait

probablement fini par en inventer une ; mais le notaire ne lui en laissa pas le temps.

— Qui vous (lira cette histoire?... s'ccria-t-il d'un air de triomphe ': moi, qui en connais tous les détails.

— Vous, monsieur Baraton !

— Moi-môme I...

— Parlez ! parlez !

Et toutes les têtes s'avancèrent vers notre futur narrateur.

— Parlez, monsieur Baraton !

— Eh bien ! dit le notaire d'un air important et prenant une prise de tabac, qui de vous a connu?...

En ce moment le premier coup d'archet se fit entendre. Et monsieur Baraton, qui tenait à ne pas perdre une note de l'introduction, s'arrôta tout court et dit :

— Au prochain entr'acte.

PcniBE Œuvres complèttt. ▼"• Série — l»' Vol. — 13

— Messieurs, dit le notaire au moment où finissait le premiëf âctë des Huguenots, îlous avons à habiller la reine Marguerite et toutes sds dames d'honneur; nous avons à mettre en place lé château et les jardins de Chéfaonceaîix ;renir'acte sera, je crois, assez long poUr me permettre de vous raconter rhistoire que vous dêÈïtez éoiinaître. Et, après avoir savouré lentement une prise de tabac qui lui dohnait lé teitips de rassembler ses idées, M. Baraton commença en ces termes:

— Qui de vous, messieurs, a connu ici la petite Judith ? Tout le monde se regarda, et les plus vieux abonnés de

Torchestre ne purent répondre.

— La petite Judith, une enfant qui, il y a sept ou huit ans, avait été admise comme figurante dans le corps de ballet.

— Attendez, dit le professeur en droit d'un air un peu pédant... une petite blonde qui faisait dans la Muette un des pages du vice-roi?

— Elle était brune, dit le notaire ; quant à l'emploi que vous lui attribuez, je n'ai là-dessus aucun document positif, et j'aime mieux m'en rapporter à votre immense érudition.

Le professeur en droit s'inclina.

— Ce qui du moins ne saurait être contesté, c'est que 1? petite Judith était charmante. — Un autre point qui parait authentique, c'est que madame Bonnivet, sa tante, était portière, rue de Richelieu, dans la maison d'un vieux garçon dont elle avait été autrefois la femme de confiance, d'autres disaient la cuisinière ; mais madame Bonnivet n'en convenait pas. Du reste, elle tirait le cordon et faisait des mé-

nages» tandis qiie sa nièce faisait des conquêtes ; car il était impossible de passer devant la loge de la portière sans admirer la petite Judith^ qui alors comptait à peine douze ans. — Elle avait déjà les plus beaux yeux du monde^ des dents comme des perles^ une taille délicieuse, et sous sa robe d'inliienne oU de stoff, l'air le plus distingué qiie Ton pût imaginer ; de plus, une physionomie naïve, candide, et dans son innocence même^ expressive et coquette ; enfin, une de ces iigures à tourner toutes les tétés et à ohangefi comme on dit, la fiEice des empires.

On faisait chaque jour tant de (^mpliments à madame Bonnivet sur sa jolie nièce, qu'elle se décida à fidre des sacrifices pour son éducation : elle l'envoya ft une école gratuite de jennes filles où on lui apprit à lire et ft écrire, éducation brillante dôht les avantages se firent bientôt sehtir à madame Bonnivet elle-même, qui, dans ses fonctions de portière, déchiffrait péniblement les adresses deè lettres^ et se trompait toujours d'opinions et d'étages pdtir lés journaux qu'elle avait à remettre aux locataires.

Judith se chargea de ce soin à la satisfaction générale ; et, persuadée qu'avec une figure et une édiicalion aussi distinguées, sa nièce devait arriver sans peine à la fottune^ madame Bonnivet n'attendait qu'une occasion.:, qui ne tarda pas à se présenter.

M. Rosambeau, mattre de ballets^ qui demeurait au cinquième, proposa de donner quelques leçons ft la jeune fille ; et, quelques jours après, madame Bonnivet apprenait à toutes les portières de sa connaissance que sa nièce venait d'être reçue dans les chœurs de l'Opéra ; nouvelle qui se répandit rapidement, de porte en porte, dans toute l'étendue de la rue Richelieu.

Voici donc Judith installée à l'Opéra, au foyer de la dafase, prenant des leçons le matin, et figurant le soir inaperçue dans les groupes de jeunes filles, de naïades. ;. ou de pages, comme le disait tout à l'heure M. le professeur.

C'était l'innocence même que Judith, quoique alors elle eût

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quatorze ans passés ; mais elle avait été élevée dans une maison honnête, dont tous les locataires étaient mariés ; sa tante, qui était d*un rigorisme outré, ne la quittait presque jamais, la conduisant à TOpéra le matin, l'en ramenant le soir, et restant même au foyer de la danse à tricoter des chaussettes, pendant que sa nièce étudiait et faisait des battements.

Vous me demanderez ce que devenait pendant ce temps-là la loge de la rue Richelieu. — C'est ce que je ne saurais vous dire. On a prétendu qu une amie de madame Bonnivet s'était chargée de l'intérim, en attendant que la petite Judith fit fortune et eût un sort.

Car vous savez comme moi, messieurs, que Ton n'entre à' rOpéra que pour se faire un sort, une position. Après cela on se retire, on est riche, on redevient honnête, et Ton épouse un agent de change.

— Ou un notaire... dit le professeur.

— C'est vrai, dit M. Baraton en faisant la grimace, cela s'est vu ; — mais vous vous doutez bien que ni madame Bonnivet ni sa nièce n'avaient alors de pareilles idées de grandeur. — Il faut en tout de la progression.

— Et Judith î m'écriai-je, car je voyais s'avancer Tentr'acte.

— Judith ! m'y voici*! Madame Bonnivet, malgré sa surveillance préventive, ne pouvait empêcher sa nièce de causer avec ses jeunes compagnes. — Le matin, au foyer de la danse, et surtout le soir, quand elles étaient en scène... limite terrible que la tante ne pouvait franchir et où s'arrêtait son inspection vigilante... — Judith entendait alors de singulières choses. — Une des nymphes ou des sylphides ses compagnes lui disait à demi-voix :

— Vois-tu, ma chère, à l'orchestre, à droite, comme il me regafrde I

— Qui donc î

— Ce beau jeune homme qui a un gilet de cachemire.

— Qui est-ce donc?

— Une inclination à moi.

— Une inclination ? — disait Judith.

— Eh ! oui, vraiment ; quel air étonné ! — Est-ce que tu n*as pas une passion, toi qui parles ?

— Oh ! mon Dieu, non.

. — Dites donc, mesdemoiselles, es^elle amusante !... — Judith qui n'a pas d'amoureux !

— Je le crois bien, sa tante ne veut pas.

— En vérité I Ah bien ! si j'avais une tante comme cellelà.. • •

— Ah ! ma chère, n'en dites pas de mal ; c'est une femme qui a des vues sérieuses ; une tante comme il nous en aurait fallu, et qui, pour préserver sa nièce du danger des passions, lui cherche un protecteur.

— Elle 1 un protecteur!... elle est trop niaise pour cela; elle n'en trouvera jamais.

Tout cela se disait pendant les chœurs de la Vestale, Judith n'en avait pas perdu un mot : elle n'osait en demander à personne l'explication. Mais, sans trop s'en rendre compte, elle se sentait humiliée de l'idée que l'on avait d'elle ; elle aurait voulu se venger, abaisser ses bonnes amies, les humilier à son tour. Aussi, lorsque, le soir, en rentrant, madame Bonnivet prit un air grave et solennel pour annoncer à sa nièce qu'il se présentait un protecteur pour elle, un protecteur distingué, le premier mouvement de celle-ci fut un mouvement de joie... et sa tante, qui était loin de s'y attendre, parut enchantée, et continua d'un air rayonnant :

— Oui, ma chère nièce, une personne recommandable sous tous les rapports, une personne qui assure ton bonheur et un sort à ta tante ; ce qui est bien juste, après les peines que lui ont coûtées ton éducation et les soins qu'elle t'a prodigués. Ici la tante essuya quelques larmes; et Judith, émue de son attendrissement, se hasarda, seulement alors, à lui demander quel était ce protecteur, et en quoi elle avait mérité cette haute protection.

— Tu le sauras, ma chère enfant ; tu le sauras... Mais, en attendant, toutes tes compagnes vont en mourir de dépit.

C'était la seule chose cpie désirait Judith; et, le soir, grande, en effet, fut la rumeur, quand cette nouvelle circula dans le foyer de la danse. — Bst-il possible? — Je te l'assure. — Ça n'est pas croyable. — Une mijaurée pareille ! estelle heureuse 1 — Une figurante, une choriste ! — tandis que moi... un premier sujet!! — C'est révoltant 1 — C'est admirable I disaient les autres ; elle est si gentille ! — Et si honnête !!... elle le mérite bien ! — Enfin, jamais alliance princiôre, alliance royale, ne donna lieu à plus de propos et de conjectures ; et cependant le doute n'était déjà plus permis, car, le soir même, la tante avait paru dans les coulisses avec un châle Ternaux magnifique.

Mais quel était ce protecteur inconnu? Ce ne pouvait être que quelque financier bien âgé, quelque grand seigneur bien respectable. C'était à qui interrogerait Judith et la ferait causer. Mais tout était inutile : Judith était d'une discrétion impénétrable, et la grande raison, c'est que Judith ne savait rien.

Depuis trois ou quatre jours elle avait quitté la loge de la portière pour habiter avec sa tante un appartement charmant, rue de Provence. Il s'y trouvait une chambre à coucher du goût le plus moderne, et un boudoir délicieux, si élégant, si bien drapé et garni de si beaux tapis, que la tante n'osait y entrer et demeurait, par goût, dans la salle à manger ou dans la cuisine.... elle y était plus à son aise. Mais, depuis quatre jours, Judith n'avait vu paraître personne, ce qui lui semblait singulier; car Judith était sans éducation, mais non pas sans esprit. Sa candeur et sa naïveté étaient de l'ignorance, et non pas de la niaiserie ; et, se rappelant ce qu'elle avait pu comprendre, devinant une partie de ce qu'elle ne comprenait pas... elle commençait à s'inquiéter, à s'effrayer; elle aurait voulu, pour tout au monde, avoir une amie à qui demander conseil. Mais seule, quelle protection implorer contre ce protecteur qu'elle ne connaissait pas et qu'elle redoutait déjà? — Il est vrai qu'à toutes les idées qu'elle se formait d'avance se joignaient toujours celles de la laideur et

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de la vieillesse, — tant ses campagnes lui avaient répété que' ce puissant personnage ne pouvait être qu'un vieillard gout-l teux, cacochyme et mal fait. — Aussi elle trembla de tous, ses membres, lopsque, le cinquième jour, sa tante, accourani tout essoufflée, ouvrit la porte du boudoir en lui disant : Le voici!

Judith, voulut se lever par respect, mais ses jambes fléchirent ; près de se trouver mal, elle retomba sur le canapé. Lorsque enfin elle osa lever les yeux, elle vit debout, devant elle, un beau jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d'une figure noble et distinguée, qui la regardait avec des yeux si doux et si bienveillants, qu'à Tinstant même elle se crut sauvée. — n lui sembla que celui qui la regardait ainsi devait la défendre, et qu'avec lui elle n'avait rien à craindre.

— Mademoiselle, lui dit Finconnu d'une voix grave, mais respectueuse... puis, s'apercevant que la tante était toujours là, il lui fit signe de sortir... EUe obéit à l'instant même, ayant justement des ordres à donner pour le dtner.

— Mademoiselle, vous êtes ici chez vous ; je désire que vous y soyez bien, que vous y soyez heureuse. Pardonnezmoi si j'ai bien rarement l'honneur de vous présenter mes hommages... de nombreuses occupations me priveront de ce plaisir. Aussi je ne réclame qu'un titre , celui de votre ami I qu'un droit, celui de satisfeire vos moindres vœux !

Judith ne répondit pas ; mais son cœur, qui battait avec violence, soulevait fréquemment la percale légère de sa pèlerine.

— Quant à votre tante, et il prononça ce mot avec un air de mépris... c'est elle qui désormais sera à vos ordres ; car j*entends qu'ici vous soyez la maîtresse et que tout le monde vous obéisse... à commencer par moi.

Puis il s'approcha d'elle, lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, et, voyant que cette main était encore tremblante :

— Est-ce mon aspect qui vous cause cette frayeur ? Rassurez-vous, je ne reviendrai plus maintenant que quand vous

aurez besoin de moi... quand vous m'appellerez!... Adieu, Judith... adieu, mon enfant.

Et il partit, laissant la piiivre fille dans un trouble, dans une émotion qu'elle ne connaissait pas encore et qu'elle ne pouvait s'expliquer.

Toute la journée Judith eut devant elle la figure du bel inconnu, ses grands yeux noirs si expressifs. Elle ne l'avait pas regardé, et pourtant rien de sa pose, de ses manières, de son habillement même, ne lui avait échappé I Elle croyait encore entendre cette voix si douce, dont tous les mots étaient gravés dans son souvenir. La pauvre Judith, qui d'ordinaire dormait si bien, passa cette nuit sans sommeil. C'était la première I Le lendemain elle avait le teint pâle, les yeux fatigués. — Et la tante souriait.

On ne pouvait parler du bel inconnu sans que le joli visage de Judith se couvrît d'une rougeur soudaine.

Et la tante souriait encore !

Mais il ne paraissait plus ! Il ne venait pas, et Judith ne pouvait lui dire de venir... En efTet, qu'avait-elle à lui demander?... l'appartement le plus élégant, la table la mieux servie, des domestiques et une voiture à ses ordres... Rien ne lui manquait... que lui 1

D'un autre côté, ses camarades du théâtre, la voyant si belle, si brillante, couverte de si riches parures, ne cessaient de la questionner !... Et leurs questions en apprenaient maintenant à Judith plus qu'elle ne voulait savoir ; aussi, sans pouvoir s'en expliquer à elle-même le motif, elle gardait le plus profond silence avec sa tante et ses compagnes sur ce qui i'était* passé entre elle et lui, H lui semblait, d'après ce qu'elle entendait chaque jour autour d'elle, qu'il y avait dans Il conduite de l'inconnu quelque chose qui n'était pas régulier... quelque chose d'humiliant poureÛe, et que, pour son honneur, elle .ne devait pas dire. Aussi serait-elle morte plutôt que d'en parler ou de se plaindre, lorsque le huitième jour... un jour de grande représentation, elle aperçut à rayant scène, et dans la loge du roi, son inconnu qui la rc-

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gardait. Elle poussa un cri de joie et de surprise qui fit manquer la mesure à un danseur au moment où il commençait une pirouette.

— Qu'est-ce donc!... lui dit Nithalie, une de ses compagnes, qui tenait de moitié avec elle une guirlande de fleurs.

— C'est lui... le voilà!...

— Est-il possible? le comte Arthur de V..., un des jeunes seigneurs de la cour de Charles X, et de plus un joli garçon ?... Tu n'es pas à plaindre... Eh bien? qu'as-tu donc ?... ne vastu pas te trouver mal pour un homme que tu vois tous les jours?

Judith n'entendait plus rien, elle était trop heureuse !... Arthur venait de s'incliner vers elle et de la saluer, au grand scandale de la loge dorée où il se trouvait. Ce fut bien autre chose encore, lorsque, après le ballet, au moment où elle allait remonter à sa loge, Arthur se trouva dans la coulisse, et lui dit tout haut devant le gentilhomme de la chambre qui présidait alors aux destinées de l'Opéra :

— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous reconduire?

— C'est bien de l'honneur pour moi, balbutia Judith toute tremblante, sans s'apercevoir que sa réponse excitait le rire de ses compagnes.

— Alors, hâtez-vous : je vous attends ici sur le théâtre.

Je vous réponds que Judith ne fut pas longtemps à se déshabiller ; dans son empressement, elle déchira sa robe de gaze et son pantalon de soie, et madame Bonnivet, qui alors lui servait de femme de chambre (fonctions privilégiées de toutes les mères et tantes de théâtre), madame fionnivet avait peine à la suivre dans l'escalier, portant le cachemire que sa nièce oubliait. Arthur était resté sur le théâtre, causant avec un groupe de jeunes gens et avec Lubert, le directeur, à qui il recommandait mademoiselle Judith. Dès qu'elle parut, il alla à elle aux yeux de tous, et tous deux descendirent par l'escalier particulier des acteurs. Un coupé élégant les attendait à la porte, et je ne puis vous exprimer le trouble et le

226 PROVBRBSS — NOUVELLES — ROMANS

ravissement de la pauvre Judith, en se trouvant assise à côté de lui, dans cet étroit espace, qui rendait le tête-à-tête plus intime encore et plus doux. Il avait peur qu*elle ne s'enrhu mât, et il leva les glaces ; il prit le cachemire qu'elle (onait à la main, le déploya, en couvrit ses blanches épaules, sa jolie taille... et un cœur qui battait eu (i0 moment d'une émotion inconnue. Ah ! que Judith était jolie I... qu'elle était séduisante, embellie ainsi par le bonheur 1 M^is ce bonheur ne fut pas de longue durée : il y a si peu de distance de la rue de la Grange-Batelière à la rue de Provence, et puis ces beaux chevaux gris allaient si vite !... La voiture s'arrête : Arthur descend, offre la main à sa compagne, monte avec elle l'escalier, et, arrivé au premier, h la porte de son appartement, — il sonne, la salue avec respect et disparaît.

Judith passa encore une mauvaise nuit. La coudui^e du comte lui semblait si singulière! Car enfin il pouvait bien entrer dans son salon, s'asseoir, lui fairo uue visita* GUe était, il est vrai, peu au fait des oauvenances ; mais cela lui paraissait plus honnête que de prendre congé d'eUe ^iissi bruscjuement.

Elle ne ferma pas l'oail ; elle se l0va, se promena 4Bns sa chambre, et, au point du jour, voulant se rafraîchir un instant par Talr pur du matin, elle ouvrit sa fenêtre... Quelle fut sa surprise! la voiture du comte était restée à la porto... elle avait passé toute la nuit dans la rue.., JLes chevaux piaffaicpt sur le pavé de froid et d'impatieace, le cocher dormait sur son siège...

— Mais pardon, messieurs, dit le notair0 en s'iuterrompant ; l'acte commence, je ne veux rien perdpe de l'opéra ; j'ai Joué une staUe pour cela... A l'autre entr'aote.

Le surlendemain, Judith ouvrit sa fenêtre de bon matin. — La voiture du comte était encore à la porte.

Q était évident qu'il renvoyait ainsi presque toutes les nuits. Dans quelle intention? C*est ce qu'elle ne pouvait deviner... Quant à lui en demander Texplication, elle n'aurait jamais osé. — D'ailleurs, elle ne l'apercevait presque jamais, si ce n'était le soir, les jours d'Opéra, à une seconde loge de face qu'il f^vait louée à l'année. — Il ne venait plus sur le théâtre, il ne lui proposait plus de la reconduire. Comment le voir?,.. Quel parti prendre ?

Heureusement pour Judith, on lui fit une injustice, un passe-droit... Ses compagnes la crurent désolée; elle était ravie. — Elle songea à écrire au comte pour lui dire qu'ayant une demande à lui faire, elle le priait de passer chez elle.

— Cette lettre n'était pas facile à rédiger; aussi Judith y employa une journée entière ; elle la recommença bien des fois, et en fit au moins vingt brouillons. Elle en avait dans ses poches, daus son sac, et probablement elle en laissa tomber un que. l'on ramassa, car le soir, sur le théâtre, elle entendit de jeunes auteurs et des abonnés de l'orchestre s'égayer entre eux sur Une lettre sans orthographe qu'ils venaient de trouver, et qu'ils se passaient de main en main.

— Il fallait entendre leurs joyeuses' exclamations, leurs commentaires satiriques, leurs plaisanteries sans pitié sur ce billet sans signature dont ils ne connaissaient pas l'auteur, mais qu'ils voulaient insérer le lendemain daus un journal,

comme modèle du genre épistolaire des Sévignés de la danse.

Quels furent l'effroi et le supplice de Judith, non pas en s'entendant ainsi tourner en ridicule, mais en pensant que toutes ces réflexions railleuses, le comte les ferait à la lecture de sa lettre, que maintenant elle aurait voulu ravoir au prix de tout son sang I Aussi était-elle plus morte que vive lorsque Arthur entra le lendemain dans son boudoir.

— Me voici, ma chère Judith ; j'accours au reçu de votre lettre. — Et cette fatale, cette horrible lettre, il la tenait en core à la main. — Que me voulez-vous î

— Ce que je veux... monsieur le comte... Je ne sais comment vous le dire... mais ce billet même... puisque vous l'avez lu... si toutefois vous avez pu le lire...

— Très-bien, mon enfant, répondit le comte avec un léger sourire.

— Ah! s'écria Judith avec désespoir, ce billet même vous prouve que je suis une pauvre fille sans esprit, sans éduca-. tion, honteuse de son ignorance, et qui voudrait en sortir... Mais comment faire, si vous ne venez à mon secours, si vous ne m'aidez de vos conseils et de votre appui ?

— Que voulez- vous dire?

— Donnez-moi des maîtres, et vous verrez si le zC'le me manquera; vous verrez si je profite de leurs leçons... Je travaillerai plutôt le jour et la nuit.

— La nuit?

— Autant l'employer à étudier qu'à ne pas dormir.

— Et pourquoi, mon Dieu ! ne dormez-vous pas?

— Pourquoi? dit Judith en rougissant -..parce qu'il y a une idée qui me tourmente sans cesse.

— Et quelle idée ?

— Celle que vous devez avoir de moi... Vous devez me mépriser, me regarder comme indigne de vous... Et vous avez raison, poursuivit-elle vivement, je me vois telle que je suis... je me connais... et je voudrais, s'il est possible, ne plus rougir à vos yeux et aux miens.

Le comte la regarda avec étonneiirient et lui dit : Je vous obéirai, ma chère enfant; je ferai ce que vous me demandez.

Le lendemain, Judith avait un maître d'orthographe, d'histoire et de géographie. Il fallait voir avec quelle ardeur elle étudiait; et son jugement, son esprit naturel, qui n'avaient besoin que de culture, se développèrent avec une incroyable rapidité.

C'était pour Arthur qu'elle avait aimé l'étude, et maintenant elle aimait l'étude pour elle-même. L'étude, c'était son plus doux passe-temps, sa consolation et l'oubli de tous ses chagrins. Elle n'allait plus à la salle de danse, ni aux répétitions ; elle se faisait mettre à l'amende pour rester chez elle à travailler, et ses compagnes disaient : voilà Judith plongée daos les amours et les grandes passions; on ne la voit plus; elle perd son état... Elle a grand tort.

Et Judith redoublait d'efforts en disant : Bientôt je serai digne de lui, bientôt il verra que je suis en état de le comprendre, il pourra juger de mes progrès. Vain espoir ! lorsque le comte était là, Judith, interdite et tremblante, n'avait plus de mémoire : elle avait tout oublié. Quand il l'interrogeait sur ses études, elle répondait tout de travers, et le comte se disait : La pauvre enfant a de la bonne volonté, mais peu de facilité. Ce qu'elle avait gagné à sa nouvelle science, c'était de sentir combien elle devait lui paraître sotte et ridicule. Cette pensée la rendait encore plus timide et plus gauche, et comprimait les épanchements de cette àme si naïve et si tendre. Aussi le comte venait rarement. De temps en temps il passait le soir une demi-heure avec elle ; mais lorsque sonnait minuit, il se levait !... Alors, et sans lui adresser un reproche, Judith lui demandait seulement, d'une voix douce et inquiète :

— Quand vous reverrai-je?

— Je vous le dirai demain, de loin, à l'Opéra.

Or, voici comment il s'y prenait pour se mettre en rapport avec elle.

n était presque tous les deux jours dans sa loge, aux se-

condes de face, et quand il lui était possible de passer le lendemain quelcpies instants avec Judith, il portait négligemment sa main droite à son oreille ; cela voulait dire : J*irai rue de Provence.

Et alors Judith Tattendait toute la journée ; elle ne recevait personne ; elle éloignait même sa tante pour être tout entière au plaisir de le voir.

Malgré la réserve du comte, elle avait fait une découverte I c'est qu*il avait quelque chagrin profond qui le dévorait. — Quel était ce chagrin ? elle ne le lui demandait pas. Et pourtant elle aurait été si heureuse de pouvoir s'affliger avec lui!.... Ce bonheur, elle n'osait Fespérer, mais elle partageait ses peines sans les connaître ; elle était triste de sa tristesse. Aussi le comte lui disait souvent : Judith, qu'avez- vous donc? quels sont vos chagrins?... Si elle avait osé, elle aurait répondu : Les vôtres 1

Un jour il lui vint une idée horrible ; elle se dit avec effroi : Il en aime une autre!... Mais alors, pourquoi prendre une maîtresse à l'Opéra? Comme caprice... comme objet de mode... comme un jouet qu*il a acheté sans le voir et sans le connaître... Mais alors, pourquoi?...

Elle leva les yeux sur sa glace, et se trouva si jeune, si fraîche, si jolie!...

Judith était encore plongée dans ses réflexions, quand la porte de son boudoir s'ouvrit brusquement. Arthur parut; il avait un air de trouble qu'elle ne lui avait jamais vu.

— Mademoiselle, lui dit-il vivement, habillez-vous; je viens vous prendre pour aller aux Tuileries.

— EsHl possible ?

— Oui, le temps est superbe ; un soleil magnifique. Tout Paris y sera !

— Et vous voulez bien m*y conduire ! s'écria Judith enchantée, car jamais le comte n'était sorti avec elle, jamais il ne lui avait donné le bras en public.

— Certainement... je vous y conduirai; et aux yeux de tous, et dans la grnn Je allée ! s'écria le comte en se prome-

Hant avec agitation... Allons, madame Bonnivct, dit-il brusquement à la tante qui entrait en ce memeat dans le boudoir, habillez votre nièce ; donnez-lui ce qu'elle a de plus élégant, de plus nouveau, de plus riche.

— 6r&ce au ciel et grâce à monsieur le comte, ce ne sont pas les jolies parures qui nous manquent.

— C'est bon, c'est bon... dépéchez-vous... nous sommes pressés.

— Allons, allons, monsieur le comte est pressé, dit madame Bonnivet en s'apprétant à dénouer la robe de sa nièce.

Judith rougit et lui fit signe qu'Arthur 0tait là.

— Qu'importe? Est-ce que nous nous gênons avec mon sieur le comte ? Et avant que Judith eût pu s'y opposer, le corsage était déjà défait.

La pauvre fille, troublée, hors d'elle-même, ne savait, comr ment se soustraire aux regards d'Arthur.

Mais,«hélas I sa pudeur prenait un soin bien inutile : Arthur ne regardait pas ; tout entier à une idée qui semblait exciter son dépit et sa colère, il se promenait à grands pas dans le petit boudoir, et venait de heurter un vase en rocaille qui volait en éclats.

— • Ah ! quel malheur ! s'écria Judith, oubliant en ce mOr ment le désordre de sa toilette.

— Porcelaine du Japon, dit la tante avec désespoir; il coûtait au moins cinq cents francs !

— Non, mais il venait de lui 1 1!

— Eh bien ! étes-vous prête ? dit Arthur, qui n'avait pas seulement entendu ce cri du cœur.

— Dans Pinstant. Ma tanle, mon châle... mes gants...

— Et votre mantelet, dit Arthur; vous l'oubliez, et il fera firoid.

— Je ne crois pas.

— En effet, dit la tante en touchant la main de sa ni h ce, elle est brûlante; est-ce que tu aurais la fièvre? Il ne faudrait pas sortir.

— Non, ma tante, s'écria vivement Judith; je ne me suis jamais mieux portée.

Le coupé était en bas ; ils y montèrent et traversèrent les boulevards ensemble, en plein midi... ensemble 1 1 1 Judith ne se sentait pas de joie; elle aurait voulu que tout le monde la vît... et, pour comble d*ivresse, elle aperçut, rue de la Paix, deux de ses camarades, qu'elle salua avec toute la bonne grâce que donn^ le bonheur , deux premiers sujets qui, ce jour-là, étaient à pied !...

La voiture s'arrêta à la grille de la rue de Gastiglione; Judith prit le bras du comte, et tous d'eux s'avancèrent dans l'allée du Printemps. C'était un jour de semaine; tout le Paris riche et oisif s'y était donné rendez-vous : la foule était considérable.

En un instant, Arthur et sa compagne furent l'objet de l'attention générale. Ils étaient si beaux tous les deux, qu'il était impossible de ne pas les remarquer. Chacun se retournait en disant <•

— Quel est donc ce joli couple?

— C'est le jeune comte Arthur de ¥•..

— Est-ce qu'il est marié?

Judith tressaillit à ce mot, éprouvant à la fois un sentiment de plaisir et de peine dont elle ne put se rendre compte.

— Non, vraiment, dit d'un air dédaigneux une grande et vieille dame, qui portait sur son bras un petit chien de Vienne, et qui était suivie par deux domestiques en riche livrée : non, vraiment, le comte Arthur n'est pas marié ; monseigneur son oncle ne le souffrirait pas.

— Quelle est donc cette jolie personne ?••• sa sœur peutêtre?

— Vous lui faites injure... c'est sa maîtresse... une demoiselle de l'Opéra... à ce que je crois.

Par ))onheur, Judith n'entendait pas le discours de la douairière; car dans ce moment le baron de Blangy, qui était derrière elle, disait à son frère le chevalier :

JUDITH 5o3

— C'est la petite Judilh.

— Celle dont Arthur est épris?

— 11 en perd la tôte... il se ruine pour elle.

— Il a raison, je voudrais bien être à sa place; rcgan'c onc comme elle est jolie !

— Quel air distingué I quelle physionomie enchanteresse!

— Et cette taille élégante et gracieuse!

— Prends garde, tu vas en devenir amoureux.

— C'est déjà fait. — Viens donc, viens la voir de plus pris. ~ Si nous pouvons; car il y a foule autour d'elle.

Et la foule répétait tous ces propos, et Arthur, à son tour, les entendait... Les jeunes femmes, en voyant Tair modeste de Judith, lui pardonnaient d'être si jolie, tandis que les jeunes gens, contemplant Arthur d'un œil d'envie, se disaient : Est-il heureux ! ! !

Pour la première fois alors il regarda Judith comme elle devait être regardée, — et s'étonna de la trouver si belle. — Li promenade, le grand air, et surtout le bonheur de s'enicnJre admirer, avaient animé ses joues d'un nouvel éclat et donné à ses yeux une expression et un charme indéfinissables : et puis elle avait seize ans, elle aimait, il lui semblait qu'elle était aimée!... que de raisons pour être belle! Aussi le succès de Judith fut complet, il fut immense ! La foule la reconduisit jusqu'à la voiture. Mais alors, quand elle vit Arthur attacher sur elle un regard de tendresse, — tous ses triomphes s'effacèrent devant celui-là; les éloges de la foule furent oubliés, et elle rentra chez elle en disant : Que je suis heureuse 1

Le lendemain, à son lever, Judith reçut deux lettres. — La première était du baron de Blangy, qui, bien plus riche qu'Arthur, offrait son amour et sa fortune. — Judith n'eut pas même l'idée de montrer cette lettre à sa tante ou à Arthur. — Elle ne pensait pas, en la brûlant, faire le moindre sacrifice.

La seconde lettre portait une autre signature, que Judith relut deux foia, ne pouvant en croire se* yeux. — Mais il n'y

avait pas moyen d'en clouter, elle était signée : l'évoque de *** et était conçue en ces termes :

a Mademoisellb,

« Vous avez paru publiquement, hier, aux Tuileries avec « mon neveu, le comte Arthur, et comblé ainsi la mesure d'un « scandale dont les conséquences sont incalculables.

« Quoique, par l'impiété des hommes, Dieu ait permis que « tout fût bouleversé, nous avons encore les moyens de punir « votre audace. Je vous déclare donc, mademoiselle, que, si « vous ne mettez fin à un pareil scandale, j'ai assez de crédit « auprès du ministre de la maison du roi pour vous faire ren- « voyer de l'Opéra. — Si, au contraire, vous abandonnez à « l'instant mon neveu, nous vous faisons offrir, car la fin sanc- « tifie les moyens, deux mille louis et l'absolution de vos « fautes, ejc. »

Judith fut d'abord finéantie en lisant cette lettre, puis elle reprit courage, consulta son cœur, rassenïl3la Routes ses forces et répondit :

« Monseigneur,

« Vous me traitez bien cruellement, et pourtant je pourrais « prendre Dieu à témoin que je n'ai rien à me' reprocher. — « Cela est! je vous le jure, mais je ne m'en vanterai pas, j'y (( ai trop peu de mérite; il est tout entier à celui qui m'a i< respectée.

« Oui, monseigneur, votre neveu est innocent de tous les « torts dont vous l'accusez, et, si Ton offense le ciel en aimant « de toute son âme, c'est un crime dont je suis coupable, « mais dont il n'est pas complice.

« Voici donc la résolution que j*ai prise :

a Je lui dirai, ce que pour moi je n^aurais jamais osé lui « dire; mais ce sera pour vous, monseigneur... et le ciel m'en i< donnera la force... Je lui dirai : — Arthur, suis-je aimée de « vous? Et si, comme je le crois, comme je le crains, il me

« répond : — Non, Judith» je ne vous aime pas, — je vous ff obéirai, monseigneur; je m'éloignerai de lui, je ne le verrai « plus jamais, et alors, je l'espère, vous m'estimerez assez a pour ne rien m'of^ir, et pour ne pas ajouter ThumiliatioB au « désespoir qui suffira pour me faire mourir.

tx Mais si le ciel, si mon bon ange, si le bonheur de toute « ma vie, voulaient qu'il me répondit : Je vous aimel...

« Ah! c^est bien. mal ce que je vais vous dire, et vous allez « m'accabler, à juste titre, de vos reproches, de vos maléa dictions; mais, voyez-vous, monseigneur, il n*y a pas de « pouvoir au monde qui pourrait m' empêcher d'être à lui, de « lui tout sacrifier... Je braverais tout, même votre colère... « car, après tout, que pourrait-elle? Me fiaire mourir; et que « m'importerait de mourir, — si j*avais été aimée.

« Pardon, monseigneur, si cette lettre a pu vous blesser... « elle est d'une pauvre fille qui ne connaît ni le monde, ni « les devoirs qu'il impose, mais qui trouvera peut-être quel- « que grâce à vos yeux, à cause de l'ignorance de son esprit, <c de la franchise de son cœur, et surtout du profond respect, « avec lequel elle a l'honneur d'être, monseigneur, etc. »

Cette lettre écrite, Judith la cacheta, Tenvoya sans en parler à personne, et, dès ce moment, décidée à connaître son sort, elle attendit avec impatience la prochaine visite du comte.

C'était le soir jour d'Opéra. Elle était sur le théâtre, regardant s'il paraîtrait (iai4§ sa loge des secondes et s'il lui ferait le signe convenu.

Ce soir-là Arthur ne vipt que bien tard, mais il semblait sombre et préoccupé. Il ne regardait pas du côté du théâtre et ne fit aucun signe à Judith, qui se désespéra. Il fallait en core attendre au surlendemain.

Le surlendemain, c'était un mercredi, elle fut plus heureuse. Il lui adressa de loin le signe qui lui indiquait le rendez-vous, et Judith se dit : — Demain matin il viendra, demain je saurai mon sort.

Mais, le matin, se présenta le chasseur de M. le

236 PROVERBBS — NOUVELLES — ROMANS

comte, annonçant que son maître n'avait pas un instant à lui dans la journée, et qu'il viendrait le soir assez tard souper avec mademoiselle Judith.

Souper avec elle, en tête-Â-tète, cela ne lui était jamais arrivé ; il la quittait toujours avant minuit. — Qu'est-ce que cela voulait dire? La tante trouvait que c'était très^lair : Judith ne voulait pas la comprendre.

A onze heures du soir, le souper le plus fin et le plus délicat avait été préparé par Tes soins de madame Bonnivet. Quanta Judith, elle ne voyait rien, n'écoutait rien... Elle attendait I..

Elle attendait ! toutes les facultés de son âme se renfermaient, se résumaient dans cette idée 1...

Mais onze heures et demie, minuit avaient sonné, et Arthur ne venait pas 1

Toute la nuit s'écoula, il ne vint pas; et elle attendait encore !...

Et le lendemain et les jours suivants Arthur ne parut pas... Elle ne reçut aucune nouvelle, elle ne le revit plus I

Qu'est-ce que cela signifiait? qu'était il devenu ?...

— Messieurs, dit le petit notaire en s'interrompant» voici le rideau qui se lève : la suite à l'autre entr'acte.

— Messieurs, dît le petit notaire au moment où finissait le troisième acte des Huguenots, je devine que vous tenez à savoir ce qui était arrivé à notre ami Arthur, et surtout à connaître au juste ce qu'il était ?

— Si vous aviez commencé par là? lui dis-je.

— Je suis maître de placer mon exposition où je veux ; c'est moi qui conte. — D'ailleurs, ce n'est pas ici, à l'Opéra, qu'il faut se montrer sévère sur les expositions, dit le professeur en droit, on ne les entend jamais.

— Ce qui est souvent un grand bonheur pour les auteurs de libretti, ajouta le notaire en me regardant; et satisfait de son épigramme, il continua en ces termes :

— Le comte Arthur de V*** descendait d'une trùs-ancicnne et très-illustre famille du Midi. Sa mère, veuve de très-bonne heure, n'avait pas eu d'autre enfant et était sans biens; mais elle avait un frère qui possédait une immense fortune.

Ce frère, monseigneur l'abbé de V*** avait été successivement à la cour de Louis XVni, et plus tard à celle de Charles X, un des prélats les plus influents, et l'on sait quelle était, à cette époque, la puissance du clergé, puissance qui gouvernait la France, le souverain et môme l'armée. L'abbé de V***, d'un caractère froid et égoïste, d'un esprit sévère et hautain, était pourtant un excellent parent; il avait de l'ambition nonseulement pour lui, mais pour les siens. Il se chargea de l'éducation de son neveu, le mit bien en cour, fit rendre à sa sœur une partie de ses biens confisqués pendant l'émigration, et la pauvre comtesse de V*** mourut en bénissant son frère et en

Î2t'j8 PROVERBUS — NOUVELLES — ROMANS

recommandant à son fils d'avoir pour lui une obéissance aveugle.

Arthur, qui adorait sa mère, lui jura, à son lit de mort, tout ce qu'elle voulut, serment d'autant plus facile à tenir, que, depuis son enfance, il avait une peur horrible de monseigneur son oncle et avait toujours été habitué à se soumettre, sans résistance, à ses moindres volontés.

Grave, doux et timide, mais cependant plein de courage ei d'honneur, Arthur avait toujours senti un vif penchant pour la carrière des armes, pour l'uniforme et poUi* Tëpaulétte, peut-être aussi parce que, dans le palais de son oncle, il ne voyait que des robes noires et des surplis. Il osa un jOUr, quoique avec une grande réserve, faire part de ses hitentioUs à monseigneur, qui fronça le sourcil et lui annonça, d'une voix ferme et décidée, qu'il avait d'autres vues sur lui.

L'abbé dô V*** avait été nommé évéque, et il espérait mieux ! H avait des chances poUr le chapeau de Câfdiilâl. Et, dans une pareille situation, il voulait, eu attirant près de lui son neveu, lui faire embrasser la carrière qui seule alors conduisait rapidement aux honneurs et à la puissance, c*est-àdire l'élever aux plus hautes dignités de l'Église.

Arthur n'osait résister ouvertehieUt au terrible ascendant de son oncle, mais il jurait bien etl lUi-ittônle de n'être jamais évoque.

Pourtant on avait parlé de ce pt*ojet aU roi, qui l*avait accueilli avec une grande bienveillance. — Arthur devait, dans quelques mois, entrer au séihlnaire, seulement pôiir la forme, puis recevoir les ordres, et passer rapidement des degrés inférieurs aux premiers rangs de son nouvel étal.

Arthur n'avait pas oublié les serments faits à sa mère, et, d'un autre côté, c'eût été, aux yeux de tous, une insigne ingratitude de se brouiller ouvertement avec un onClê, sofa seul parent et son bienfaiteur. — N'osant donc- déclarer la guerre au redoutable prélat et s'opposer directement à sea intentions, 11 cherchait quelque moyen détourné pour atteindre le môtne but et foi-cer l'abbé à renoncer, de lui-môme,

à ses desseins. Le seul moyeii était d'arriver à quelque bon scandale qui le rendît indigne des saintes fonctions qu'on voulait lui conférer malgré lui.

Ce n'était pas facile, car Arthur, soit que cela vînt de son naturel ou de son éducation, avait un fond de principes et d'honnêteté qu'il ilé pouvait vaiilcrë. — N'est J)as libertin qui veut; -^ il faut pour cet état une vocation, comrtle pour ;Ies autres, et Arthur avait autant de peine à être mauvais sujet qu'à être évèque... Il y a des geùis qui ne réussisseni à rien.

H avait pourtant deà amis pleins d*heureuses dispositions, qui, pour lui reildre service, l'entraînaient dans leurs joyeuses orgies. — Arthur y allait par raison... mais le désordre l'ennuyait autant qu'il amusait les autres ; sa froide sagesse glaçait la folie de ses compagnons, et finissait souvent par les rendre raisonnables : — il était signalé comme un troublefête, et il avait renoncé à cette vie de désordre.

Alors, et en désespoir de cause, il avait tourné ses vues vers les dames de la cour. — Mais, dans cette cour, les dames fuyaient le bruit et le scandale ; non pas qu'il y eût moins d'intrigues qu'autrefois, mais on les cachait mieux; et l'évoque, quoique averti des discrètes passions de son neveu, eut l'air de ne rien savoir et de fermer les yeux, pensant probablement avec MQlière,

Que ce n'est point pécher que pécher en silenee.

Quel parti restait-il donc alors à ce pauvre Arthur, qui courait après le scandale comme d'autres courent après la gloire, sans pouvoir Tattebidre ? Un de ses amis, franc libertin, lui dit :

— Prends une maîtresse à l'Opéra; ce théâtre est à la mode, tout le monde y va; cela se saura, cela fera du bruit, c'est tout ce qu'il faut.

j — Moi! dit Arthur, en rougissant d'indignation... une intrigue pareille I

ï2iO PROVERUES — NOUVELLES — ROMANS

— Ne t'en inquiète pas ; tout cela s'arrange avec les pa rents de la donzelle ; et le traité une fois conclu, il n'en sefa que ce que tu voudras ; il ne s'agit pas que cela soit, mais qu'on y croie et qu'on le dise.

— A la bonne heure !

— Tu seras en titre, et voilà tout; tu sais bien que, de no jours, il y a une foule de titulaires qui n'exercent pas... tu feras comme eux.

— Soit, j'y consens.

On a vu les détails do la présentation et la première entrevue d'Arthur, de Judith et de sa tante.

On s'arrangea pour que monseigneur l'évêque en fût instruit. — 11 ne dit rien.

On le prévint que, presque toutes les nuits, la voiture de son neveu slalionnait rue de Provence; et Arthur espérait chaque jour une explication et une scène où il comptait se rejeter sur la violence d'une passion qui désormais le rendait indigne des bontés de son oncle ; mais pas une plainte ne se fit entendre, et Arthur ne savait comment expliquer ce sangfroid et cette résignation évangéliques.

C'était le calme précurseur de l'orage.

Monseigneur lui dit un matin :

— Le roi a été fort irrité contre voup, j'ignore à quel sujet.

— Je le devine.

— Et moi, je ne veux pas le' savoir. Sa Majesté a pardonné, mais elle exige que dans deux jours vous entriez au séminaire.

— Moi, mon oncle?...

— Ce sont les ordres du roi, c'est auprès de lui qu'il faut réclamer. — Et il lui tourna le dos.

Arthur, furieux, hors de lui, ne sachant où donner de la tctc, courut chez Judith, l'emmena aux Tuileries, et, aux yeux de tout Paris, à la veille de partir pour le séminaire, lafficha comme sa maîtresse. Cette fois, il n'y eut pas moyen de ne pas éclater. Impossible, après un tel scandale, de songer, de longtemps du moins, à le faire entrer dans l'Église. —

JUDITH 2il

C'était tout ce qu'Arthur demandait. Monseigneur écrivit à Judith la lettre menaçante que nous avons vue, et le roi envoya au comte l'ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures. — Il fallait obéir. — Par bonheur, Arthur était intimement lié avec un des fils de M. de Bourmont, qui lui-même partait, la nuit suivante, pour Alger, où se préparait une importante expédition. — Arthur le supplia de l'emmener avec lui comme volontaire et de n'en rien dire à personne, ni au roi, ni à son oncle. — - Puisqu'on me laisse libre de choisir le lieu de mon exil, se disait-il, je le choisirai glorieux. J'irai où il y a du danger et de l'honneur. Je me ferai tuer, ou j'entrerai un des premiers dans la Kasba, et quand je reviendrai avec un drapeau, nous verrons si l'on ose encore m'affubler d'une étole et me faire donner la bénédiction aux fidèles.

Il s'étoigna de nuit, dans le plus grand secret, car toutes ses démarches étaient observées, et il craignait que, si on devinait le but de son voyage, on ne l'empêchât de partir. n écrivit un mot à Judith pour la prévenir seulement qu'il la quittait pour quelques jours ; mais ce billet, tout insignifiant qull était, fut intercepté et ne parvint pas. Le préfet de police était aux ordres do monseigneur.

La semaine suivante, Arthur était en pleine mer, et le vingtième jour, il débarquait en Afrique. Il monta des pre* miers à l'assaut, au fort l'Empereur, et fut blessé à côté de son intrépide ami monsieur de Bourmont, qui tomba frappé à mort au milieu d'un triomphe. — Longtemps Arthur fut en / danger; pendant deux mois on désespéra de ses jours, et quand il revint à la santé, sa fortune, ses espérances, celles de son oncle, tout avait disparu, en trois jours, avec la monarchie de Charles X.

L'évoque n'avait pu résister à un pareil désastre ; malade et souffrant, c'est vainement qu'il avait voulu suivre la cour exilée. — L'impatience, la coLtc continuelle qu'il éprouvait, avaieift exalté son cerveau et enflammé son sang ; une fièvre dangereuse se déclara, et, dans Tétat d'irritation où il était, V. — I. 1 i .

24â PllOVËRÈBS — NOUVELLES — IlOMANS

ne sachant â qui s'en prendre, ce fiit siir son nôVeu tju'il se vengea de la révolution de jiiillet.

Arthur, à peine rétabli de sa blèsstiré, arriva à Paris ; et c*est ici, messieurs, dit le notaire éh (îletant la voix, que je commence à entrer en scôhe. — Monsieur le Comte vint chez moi t)Our me cdn&er lès affaires de là succession, dont il était peu en état de s'occuper. — J^étàis depuis longtemps son notaire et celui de sa famille. Cela iiic reveilait de droit : nous procédâmes d*abord à la levée dés scellés.

Je ne vous parlerai point dés détails dé riiiveiltatre, quoiqu'un inventaire bien dressé ail certes sbil prix \ en inscrivant à leur numéro d'ordre les différents papiers que renfermait le secrétaire de monseigileur, j'aperçus Uii billet gaufré et satiné, signé : Judith, âànsêûsé à VOpélrà, — La lettre d'une danseuse chez un évêque !... J'aurais voulu, pour l'honneur du clergé, la faire dîsparaîlPô ; ffiâis déjà Arthur s'en était saisi, et, voyant son trdiible et sbu éhiotloh, Je cruâ Un instant. Dieu me pardonné Cette ihàuVàlse f^eUsée, que tnOiiseigneur et son iieveti , âvaieht èïè rivaujc âans lô savoir.

— Pauvre fille I... pauvre fille I... disait AHhtlf... Quelle noblesse! quelle générosité! iquel trésor je possédaîâ là!... Tene2... monsieur... tenez, lisez, iné dît-il'; et quand je relus cette phrasé :

... Si Von offense le ciel eh aimant de tàiitè MH dnté, c'est un crime dont je suis coupable, mais doAÎ il fi'ê^t pus complice.,.

— C*est pourtant vrai 1 s'écria Arthur, qUî àVâlt alors les larmes aux yeux : elle m'aimait dé toute sbii âhiô, et jô ûe n'en apercevais pas, je ne songeais pas à l'aimer... et elle avait seize ans, et elle était charmante!... Car vou§ ne sâVéz oas, monsieur, comme elle est jolie... C*Ôst là pltls Jblië féthme de Paris.

— Je n'en doute pas, mOnsleuf le Comtdi.. Mais èï Vôtis voulez que nous achevions rinventàirè.*.

— Comme vous voudrez...

JUDITH ^\fi

Et il cûQtiim^it A lire 4 YPÎx haute les fragments de h lettre.

« ... Si le çi^l, si moq ))0Q apge, 9i le bonheur de toute ff ma vie voulaient qu*il me répondît : Je vous aimelttf

f Ah ! c*est bien mal ce que je vais vuus dire, et vous

« allez m'accabler, ft juste titre, de yos reproches, deyos ma-

'< lédictions ; mais, voye^ryous, monseigneur, il n'y a pas de

« pouvoir ^u monde qui pourrait m'epopi^cher 4*ôtre à lui,

i« de lui tout sacrifier... »

— Et j*ai méconnu... j'ai repoussé un pareil amour I s'écriait Arthur. — C'est moi, c*est moi seul qui fqs coupable... M^is je réparerai mes torts, — je lui consacrerai ma vie entière,,, je VQUS le promets, je vous Iç jure. — Eh I qui maintenant d'ailleurs pourrait me blâmer d'avouer une telle maitresse?... Jf'eu suis fier, ^- Je l'aime, je le dirai à tout le monde, et tout le monde me l'enviera... à commencer par vous, monsieur le notaire, qui ne m'écoutez pas... et qui regardez si attentivement ce fatras de papiers.

Ces papiers... c'était le testament de son oncle, qqe je venais de découvrir, — testament qui le déshéritait et qui disposait de l'immense fortune du défunt en faveur des hospices, et pour des fondations pieuses.

J'en fis part à Arthur, qui ue montra pas la moindre émotion, et se mit à relire la lettre de Judith.

— Vous la verrez, ma jolie maîtresse, me dit-il, vous la verrez; je veux que vous dîniez aujourdhui avec elle.

— Mais ces papiers... ce testament...

-r- Eh bieni ajouta-t-il en souriant, cela ne me regarde plus; — Heureusement, Judith m'aimera sans cela!... Adieu, monsieur, adieu, je vais la voir, je vais retrouver près d'elle plus que je n'ai perdu.

Et il sortit, les yeux rayonnants de plaisir et d'espoir.

Singulier Jeune homme, me dis-je, qu'une maîtresse cor i sole d'une succession perdue ! Et j'achevai mon inven ' taire.

Quelques heures après, j'étais de retour chez moi. Je voi )

£44 PnOVERBES — NOUVELLES — ROMANS

jntrer Arlîiur la ligure bouleversée, comme un homme en iélire.

— Elle n'y est plus! s'écria-til, elle n'y est plus! Perdue... elle est perdue pour moi !

— Eh quoi! une infidélité!..,

— Qui vous Ta dit? reprit-t-U vivement.

— Je n'en sais rien. C'est une supposition.

— A la bonne heure I car je n'y survivrais pas I Depuis mon départ, depuis trois mois, elle a disparu, elle a quitté l'Opéra.

— Que vous ont dit ses compagnes?

— Des absurdités. Les unes prétendent qu'elle a été enlevée... Une autre m'assurait de sang-froid qu'elle avait l'in* tention de se périr,

-^ C'est possible ! Depuis la révolution de juillet le suicide devient à la mode !

— Ne dites pas cela... J'en perdrais la raison. J'ai couru à son appartement de la rue de Provence, elle l'avait quitté sans dire où elle allait.

— Aucun indice?

— L'appartement est à louer. — Personne ne l'a habité depuis elle.

— Et vous n'avez rien trouvé ?

— Rien I Seulement, dans la chambre de sa tante, ^ terre... cette adresse, cette carte d'emballage, sur laquelle était écrit. À madame Bonnivet à Bordeaux,.. Car, je me le rappelle, elle est de ce pays-là.

— Eh bien?...

— Eh bien, chargez-vous ici de mes affaires, arrangez cela comme vous l'entendrez.

— Que voulez-vous faire?

— Suivre ses traces, ou celles de sa tante... la chercher, la découvrir.

— Souffrant comme vous l'êtes, vous voudriez partir demain pour Bordeaux?

iUDITH

— Demain, o*est trop tard !

Il partit le soir môme I...

Ici le quatrième acte des Huguenots commença - If notaire ne parlait plus, il écoutait... Et il nous failli attendre Tautre entr'acte pour connaître la suite de l'iiis loire.

M. Nourrit venait de sauter par la fenêtre, mademoiselle Falcon venait de s'évanouir ; le quatrième acte des Huguenots finissait au bruit des applaudissements, et le notaire continua son récit en ces termes :

Arthur était resté six mois à Bordeaux, cherchant, interrogeant, demandant atout le monde m^d^i)[ie Bonnivet, dont personne ne pouvait lui donner de nouvelles. Il l'avait même fait mettre dans les journau^i 1 et {i^ pauvre femme serait morte de plaisir, si elle s'y tStait vue L.rMais cela ne lui était plus possible. Le propriétaire d'une petite maison dans laquelle elle avait demeuré vint donner à Arthur les renseignements qu'il avait fait demander par les gazettes. Madame Bonnivet était morte depuis deux mois.

— Et sa nièce!...

— N'était pas avec elle; mais la tante jouissait d'une certaine aisance : elle avait cent louis de rente viagère.

— D'où cela lui venait-il ?

— On l'ignore.

— Parlait-elle de sa nièce ?

— Quelquefois elle prononçait son nom... et puis s'arrêtait, comme craignant de trahir un secret qu'elle devait garder.

Arthur, malgré tous ses soins et ses recherches, n'avait pu en apprendre davantage ; il était revenu désespéré. Car depuis qu'il avait perdu Judith, depuis qu'il en était séparé à jamais, son attachement pour elle était devenu une passion véritable. C'était maintenant la seule affaire, la seule occupation de sa vie. Il se rappelait ami'^rement les instants si rare^

qu'il avait p{M§03 auprès d'elle ; ellQ était là, toujours devant »es yeuii piré§ 4^ tant de charmes, de (ant d'amour I... Et tous ces bi^QS qui lui avaient appartenu, il les avait dédaignés ; il ()'eQ avait connu le prix qu'en les perdant pour

toujours I

• P f^c)|p^^b4it tou^ I^^ lil^ux où U l'avait vue. Il ne quittait p^9 ('Op^p^. J\ voulut bftbiter Tappartement de la rue de Provoiioe. A son grand regret, il avait été loué pendant son absence par un étranger qui ne l'occupait pas ! îl voulut le revQÎF, (Ju moiP^f --- l«e conpierge n'en ayajl pas les clefs ; et, la porie et les persiennes de l'appartement restèrent cons-

tauMUPRl fep(nép§.

Vous Yûus doutez bien que, tout entier à ses regrets et à

son amour, Arthur ne songeait guère à ses affaires : mais

n^ûi, je lu'eu inquiétais pour lui, et je voyais avec peine

qu'elles pr^uaient UUe tpuruure fâcheuse. — Déshéritié par

sou oncle, ^flhur n'avait pour toute fortune que le bjen de sa

mère, quiu?5Q mille livres àe rente à peu près. — Il en avait

dissipé pjus de la moitié, d'abord dans les folies qu'il avait

faites ^utrefoi^ pour Judith, et ensuite dans les dépenses qu'il

faisait maintenant pour découvrir ses traces, car rien né lui

eoûtait.

Au plus léger indice, il expédiait des courriers dans toutes les directions et semait Tor à pleines mains... mais (pujours sans succès. Aussi il "^e répétait sans cesse (|u'el|e n'existait plus, qu'elle était morte !

Dans nos rendez-vous d'affaires, il ne parlait que d'elle; et moi, je lui parlais de la nécessité de vendre et de liquider. — Je l'y décidai enfin, et nou sans peine ; c'était pour lui un grand chagrin de se défaire des biens qui lui venaient de sa mère... mais il le fallait.., Il devait près de deux cent mille francs, et les intérêts à payer auraient bientôt absorbé le reste de sa fortune.

On apposa donc les affiches, on fît les insertions dans les journaux, et, la veille du jour où la vente devait se faire dans mon étude, je reçus d'un de mes confrères uuecommu-»

2i8 PROVERBES — NOUVELLES — n OMAN S

nicalion qui me remplit de surprise et de joie. — Le sort se lassait donc de poursuivre ce pauvre Arthur !

Un monsieur de Gourval, homme d une probité équivoque et débiteur de la mère de mon client pour une somme considérable, demand.iil à s'acquitter ; le capital et les intérêts montaient à cent mille écus ; la dette était bien réeUe, bien exigible, et mon confrère m*apportait les fonds en bons billets de banque. — II n'y avait pas moyen de douter d'un pareil bonheur. Je courus l'annoncer à Arthur, qui reçut cette nouvelle sans plaisir ni peine.

Dès qu'on ne lui parlait pas de Judith, tout lui était indifférent.

Pour moi, je me hâtai de donner quittance, de payer nos créanciers, de dégrever nos biens, et tout allait à merveille, quand survint un incident difficile à expliquer.

Arthur rencontra un jour ce vieux monsieur de Gourval. qui venait de s'acquitter si noblement envers nous. Il habitait d'ordinaire la province et se , trouvait par hasard à Paris. — Arthur lui tendit la main, et le remerciait de son procédé, au moment même où celui-ci s'excusait avec embarras des malheurs multipliés qui le mettaient dans Timpossibilité de jamais faire honneur à ses affaires.

— Et vous venez, le mois dernier, de me payer cent mille écus.

— Moi?

— Je n'ai plus de titres contre vous, ils sont anéantis. Vous ne me devez plus rien.

— Ce n'est pas possible !

— Voyez plutôt mon notaire.

Le débiteur, qui ne l'était plus, accourut chez moi, et en m'entendant parler ne pouvait revenir de son étonnement.

— C'est fort heureux pour vous, lui dis-je.

— Et encore plus pour monsieur Arthur... me répondit-il d'un air triste et mécontent; car moi, j'avais pris mon parti... Ne pouvant pas payer, c'est comme si je ne devais pas ; et cette affaire-là ne me rend pas plus riche ; mais lui I... c'est

^ bien différent!... il peut se vanter d'avoir du bonheur I...

— Quoi î vraiment, vous ne savez pas d'où cela vient ?

— Je ne m'en doute pas ; mais si toutes les faillites s'arrangaient ainsi, il y aurait du plaisir... tandis que franchement il n'y en a guère...

—Monsieur doit donc encore?...

— Prôs du double de ce que j'ai, ou plutôt de ce qu'on a déjà payé pour moi, et si Ton se présentait pour continuer la liquidation, je vous prie de m'avertir.

— Je n'y manquerai pas.

Noire surprise redoubla, et Arthur se désolait de ne pouvoir deviner le mot de l'énigme. Je courus chez mon confrère, un honnête homme... fort instruit, qui n'en savait pas plus que moi... dans cette affaire-là, s'entend... On lui avait envoyé les fonds en lui recommandant de retirer et d'anéantir les titres. Il me confia la lettre d'envoi, que je portai à Arthur. H l'examina avec attention, et n'en fut pas plus avancé. La lettre était timbrée du Havre, ville où demeurait monsieur de Courval. L'écriture, qui n'était pas la sienne, nous était tout à fait inconnue... Mais Arthur poussa un cri de surprise et devint pâle comme la mort en apei'cevant le cachet à moitié brisé : c'était celui de Judith. Il lui avait fait cadeau, autrefois, d'une pierre antique et précieuse sur laquelle était gravé un phénix. Loin de voir dans ce présent une allusion ou un éloge, Judith n'y avait vu qu'un emblème de tristesse, et elle avait fait graver à l'entour ces mots : Toujours seul î Ce cachet ne la quittait pas, et celte devise, insignifiante pour tout autre, et pour elle si expressive, rie pouvait appartenir qu'à elle.

— Celte lettre vient d'elle, s'écriait Arthur. Et il la laissa échapper de ses mains tremblantes.

— Eh bien ! vous voilà sûr qu'elle existe encore et qu'elle pense à vous... Vous devez être enchanté.

Arthur était furieux. Il aurait mieux aimé qu'elle fût morte; — car enfin, disait-il, pourquoi se cacher?Pourquoi, lorsqu'elle sait oj j'habite, craint-elle de venir à moi et de se monlrer?

250 PnOVKHRES — WÛUVPM-ES — ROMANS

Elle est donc indigne de paraître à mes yeux ? elle ne m'aime donc plus ? elle m'a donc oublié ?

— Cette lettre, lui dis^je, prouve le contraire.

— St de quel droit, reprit Arthur hors de lui, vient-elle m'imposer ses bienfaits ? D'où viennent ces richesses ? Qui lui a donné l'audace de me les offrir, et depuis quand me croitelle assers l^hepour les accepter? Je n'anveux pas, reprenez-les.

— Je ne demande pas mieux... mais à qui les rendre t

— Peu m'importe I... je les refuse,

. — Vous aurea beau les refuser, vos dettes sont payées, vos propriétés sont dégrevées, grâce aux cent mille écus...

-r^ Vpus v0ndreK mes biens, vous réaliserez cette somme, à laquelle je ne toucherai jamais et qui restera déposée cbes vous, jusqu'au momâUt où on pourra la reprendre.

^«^ Mais l'état de fortune où vous vous trouverez alors !..,

-— Peum'importp 1 tout infidèle qu'elle est, Je ne me repexis pas de m'êtr^ ruiné pour Judith^p Mais être enrichi par elle c'est une humiliation que je ne puis supporter I

M malgré mes efforts, malgré toutes mes remontrauees, il tint à ses résolutions, l^es biens furent veoduii et tr^s^bien vendus, grâce à l'augmentation successive de^ propriétés ; les trois premiers cent mille francs furent déposés daus mpu étude, et il resta encore à Arthur de quoi acheter six mille U* vres de rente sur le grand-livre : ce fui là toute sa for-r (une.

Il vécut ainsi pendant deuY ans, cherchant à b^nuir un souvenir qui le poursuivait saus relâche I Sombre et mélancolique, refusant tout plaisir ou toute distractipu, il était devenu incapable de se livrer au travail ou à l'étude, et je gémissais en moi-même de l'empire qu'exerça^ une pareille pas sion sur UQ homme d'un esprit et d'un caractère aussi éle vés. Il venait me yoir presque tous les jours, afin d'oubliet Judith... et il m'en parlait sans cesse,

Il ne l'aimait plus, disait-il, il la méprisait; il aurait fui au bout du monde plutôt que de la revoir, et, malgré lui, ses

auDiTH 251

pas le ramenaient dans les lieux qui lui parlaient d*elle et qui lui rappelaient son souvenir.

Uti joUr, oii plutôt une nuit, il était au bal masqué dans Cette ^llé dé l'Opéra où il n'entrait jamais sans un battement de cœur. Seul, malgré la foule... toujours seul (car c'est lui qui maintenant avait pris la devise de Judith), il se promenait silencieusement au milieu du bruit... sur ce théâtre... à cette place où tant de fois il l'avait vue apparaître... puis, s'égarant dans les corridors, il monta lentement à cette loge, à cette seconde de face où, dans des temps plus heureux, il s asseyait tous les soirs et d'où il lui donnait le signal de leurs innocents rendez-vous.

La j[H)rte de la loge était ouverte. Dne femme en domino élégant y était seule et semblait plongée dans de profondes réflexions. A 1* aspect d'Arthur, elle tressaillit, voulut se leter et sortir... mais, pouvant à peine se soutenir,» elle s'appuya sur Un des côtés de la loge et retomba sur r.t>u fauteuîl. Son trouble même la fit remarquer d'Arthur, qui s'approcha vivement et lui offrit ses services.

Sans lui répondre, elle le refusa de la main.

— La chaleur vous aura fait mal, lui dit-il avec Une émotion dont il n'était pas le maître, et si vous détachiez un instant ce masque...

Elle refusa encore, et se contenta, pour chercher de l'air, de rejeter en arrière le camail du domino qui couvi*ait son front.

Arthur vit alors de beaux cheveux noirs qui retombaient en boucles sur ses épaules. C'était ainsi que Judith se (Coiffait... Cette pose gracieuse, cette taille fine et élégante, c'étaient les siennes... c'étaient là sa tournure, ses manières, ce charme invisible et pénétrant que l*on devine et que l'on ne peut rendre !...

Elle se leva enfin...

Arthur poussa un cri ! C'était lui à son tour qui s6 sentait mourir... mais, rassemblant promptemcnt toutes ses forces, il lui dit à de mi- voix :

252 iMio YKitr. ::s — nouvelles — romans

— Judith !... Judith !... c'est vous I Elle voulut sortir.

— llestcz; restez, de grâce ! laissez-moi vous dire que je suis le plus malheureux des hommes, car je vous ai méconlue lorsque vous méritiez tout mon amour.

Elle tressaillit.

— Oui, vous le méritiez alors... oui, vous étiez digne alors des hommages et des adorations de toute la terre... Et pourtant, insensé que je suis, je vous aime encore, je n'aime que vous, je vous aimerai toujours... maintenant même que vous m'avez été infidèle... que vous m'avez trahi I

Elle voulut répondre, la parole expira sur ses lèvres... mais elle porta la main à son cœur, comme pour se justifier.

— Et comment, sans cela, expliquer votre absence, et surtout vos bienfaits... ces bienfaits dont je rougis pour vous et que j'^ repoussés ? Non, Judith, je n'en veux pas, je ne veux que vous et votre amour ; et s'il est vrai que vous ne m'ayez pas oublié, que vous m'aimiez encore... venez !... suivez-moi 1 II faut m'aimer pour me suivre... car maintenant je n'ai plus de fortune à vous offrir... Eh quoi ! vous hésitez .. vous ne répondez pas!... Ah! j'ai compris votre silence I Adieu, adieu pour jamais!

Et il allait sortir de la loge... Judith le retint par la main.

-—Parlez, Judith, parlez, de grâce!

La pauvre fille ne le pouvait pas ; les sanglots étouffaient 8a voix.

Arthur tomba à ses genoux. Elle ne lui avait rien dit. . mais elle pleurait! Il lui semblait qu'elle s'était justifiée!

Vous m'aimez donc encore!... vous n'aimez que moi?

. Oui, lui dit-elle en lui tendant la main.

— Et comment vous croire?... quelles preuves? qui me les donnera?

— Le temps.

— Que dois -je faire?

— Attendez !

— Et quel gage de votre amour?.,.

4U0ITH 253

Elle laissa tomber le bouquet de bal qu'elle tenait à la naui, et pendant qu'Arthur se baissait pour le ramasser, elle $*élança dans le corridor et disparut.

n la suivit quelques instants , l'aperçut de loin dans la foule ; mais, arrêté lui-même par le flot des masques, il la perdit de vue. Puis il crut la retrouver... Oui... oui... c'était elle... il était sur ses traces, et. au moment où il arrivait sons le vestibule, elle s'élançait dans un riche équipage que deux chevaux superbes emportèrent au grand galop.

— Messieurs, dit le notaire en s'interrompant, il est bien lard ; je me couche de bonne heure, et, si vous voulez le permettre, nous remettrons à après-demain la fin de Thistoire.

Scmn. Œurres complètes. V»n« Série. — ri Vol — lo

Le mercredi suivant, c'était jour d'Opéra : nous étions tous à l'orchestre, exacts au rendez-vous, et le notaire n'arrivait pas. On donnait Robert; cet ouvrage me rappelait ma première entrevue avec Arthur. Je m'expliquai alors sa tristesse, sa préoccupation, et je pensais que Meyerbeer luimême ne pourrait lui en vouloir, et lui pardonnerait de n'avoir pas écouté le sublime trio de Robert.

Mais, en ce moment, Arthur était-il mieux disposé à apprécier la belle musique ? Etaitril plus heureux ? Avait-il enfin retrouvé oii définitivement perdu sa Judith ?

Nous ignorions encore les obstacles qui les séparaient, et notre impatience de conlialtre la fin de l'histoire redoublait par r absence de l'historien. H arriva enfin après le second acte, et jamais acteur aimé du public, jamais danseur qui reparait après trois mois de congé, n'eut une entrée plus brillante que le petit notaire... — Vous voilà ! — Venez donc, mon cher ! — Vous arrivez bien tard !

— Je viens de dîner en ville et d'assister à un contrat... Je dis assister... car je n'exerce plus, j'ai vendu ma charge, et grâce au ciel, je ne dois rien à personne...

— Excepté à nous !

— Vous nous devez un dénoûment...

— L'histoire de ù udith. . .

— Vous vous avons gardé votre place ; mettez-vous là. Oïl se serra, on s'assit, et le notaire acheva ainsi l'histoire

de Judith :

— Elle avait dit: Attendez .'... et pendant quelques jours

Arthur prit patience ; il espérait toujours une lettre ou un rende&-Y0USw Je la reverrai, disait^-il ; elle reviendra, elle me Ta promis. Mais les jours, les semaines s'écoulèrent, et Judith ne revint pas.

Six mois se passèrent ainsi, puis un an, puis deux ans. Arthur me faisait peinoi et plus d'une fois je craignis pour sa raison. Cette scène du bal masqué Tavait vivement affecté... D y avait des moments où, se rappelant cette Judith qu'il avait retrouvée sans la voir, qui lui était apparue sans montrer ■e« traits, il se croyait sous l'empire de quelque hallucination. 8a tête était affaiblie par ses souffrances, et il se persuadait que c'était un rôve.t. une illusion ; il en vint à douter de ce qu'il avait vu et entendu. U tomba sérieusement malade ; et, dans le délire de la fièvret il voyait Judith lui apparaissant pour la dernière fois, et venïMdt lui faire ses derniers adieux ; je ne pourrais vous dire tout ce qu'il lui adressait de tendre et de touchant... Judith était sa seule pensée, son idée fixe... C'était là le mal et le tourment dont il se mourait.

Nos soins le rendirent à la vie ; mais il resta sombre et mélancolique ; excepté moi, il ne voyait personne. U n'avait ja* mais voulu toucher à la fortune qu'il tenait de Judith, et la ttenne, comme je vous l'ai dit, ne consistait plus qu'en six mille livres de rente. Il en avait employé quatre pour louer ârOpéra une loge à Tannée... cette seconde loge de face où il av^it passé, avec Judith, la nuit du bal masqué. — Il y alla tous les soirs, tant qu'il espéra qu'elle reviendrait... et puis, quand il eut perdu cette espérance, il n'eut plus le courage ni la force d'y entrer : il s'y trouvait seul, toujours seul (son étemelle devise), et cette idée lui faisait trop de mal. Seulement, il venait de temps en temps à l'orchestre, il regardait douloureusement du côté de la loge de Judith, puis il s'en allait en disant : — Elle n'y est pas!... i

C'était là toute sa vie. Si l'on excepte quelques voyages q^'il faisait de temps à autre, toujours dans l'espérance d'obtenir des nouvelles de Judith ou certains indices^ sur son sort, il passait son temps à Paris; et, chaque soir, sans qu'il

256 PROVKUBKS — NOUVELLES — ROMANS

y eût de sa volonté ou de sa faute, ses pas se dirigeaient vers rOpéra. - C'est pour m'y rencontrer plus souvent avec lui que j'avais loué ma stalle à Tannée.

L'autre semaine, il était venu; — il était assis à l'orchestre, non pas de ce côté, mais de l'autre. — Ce jouMà, tout à fait découragé et n'ayant phis aucun espoir, il tournait le dos à la salle, et, plongé dans ses réflexions, il ne voyait rien et n'entendait rien. Quelques exclamations bruyantes l'arrachèrent pourtant à ses rêveries.

Une jeune dame, d'une beauté remarquable et que faisait encore valoir sa toilette, venait d'entrer dajQs une loge, et toute l'artillerie des lorgnettes était dirigée de ce côté.

On n'entendait que ces mots : Qu'elle est jolie ! Quelle fraîcheur! Quel air gracieux et distingué!

— Monsieur, quel âge lui donnez-vous?

— Vingt à vingt-deux ans.

— Laissez donc... Elle n'en a pas dix-hoit.

— Savez-vous qui eUe est?

— Non, monsieur; c'est la première fois qu'elle vient à l'Opéra... car je suis un abonné.

D'autres voisins ne la connaiësaient pas davantage. Mais, non loin d'eux, un étranger de distinction s'inclina respectueusement et salua la jolie dame.

A l'instant chacun lui demanda son nom.

— C'est lady Inggerton, la femme d'un riche pair d'Angleterre.

— En vérité!... si jolie et si riche!...

— Et l'on dit qu'elle n'avait rien... que c'était une pauvre jeune fille, qui, dans un désespoir amoureux, voulait se jeter à l'eau . . et que, rencontrée et recueilhe par le >ieux duc qui la traita comme son enfant...

— C'est un vrai roman.

— Ils ne finissent pas tous si bien : car le vieillard, qui l'avait prise en amitié et qui ne pouvait plus se passer d'elle, a voulu, dit-on, l'épouser pour lui laisser sa fortune... Ce qu il a fait.

4UDITH 257

— Diable!... Si elle est veuve... c'est un joli parti.

— • Aussi, son deuil étant expiré, c'est, en Angleterre comme en France, à qui lui fera la cour.

— Je le crois bien, dit le jeune homme qui parlait, et qui d'une main releva sa cravate, tandis que de l'autre il lorgnait lady Inggerton. Eh ! mais, monsieur, je crois qu'elle regarde de notre côté.

— Vous vous trompez, dit l'étranger.

— Non, parbleu!... je ne me trompe pas... Je m'en rapporte à monsieur. Et il s'adressait à Arthur, qui n'avait rien entendu, et à qui il fut obligé d'expliquer ce dont il s'agissait.

Aithur lève les yeux, et, dans la loge des secondes de face... dans cette loge qui autrefois était la sienne, il aperçoit!... Ah ! l'on ne meurt pas de surprise et de joie, puisque Arthur existe encore... puisqu'il conserva assez de force et de raison pour se dire : C'est elle! c'est Judith!... Mais en même temps, il restait immobile... il n'osait remuer... il craignait de s'éveiller!

— Monsieur, monsieur, lui dit son voisin... vous la con* naissez donc?...

Arthur ne répondait pas, car en ce moment les yeux de Judith avaient rencontré les siens... Il y avait vu briller un éclair de joie et de plaisir. Et que devint-il, mon Dieu ! comment sa tête put-elle y résister!... quand il vit la main de Judith, cette main si blanche et si jolie, s'élever lentement à la hauteur de son oreille, et, imitant le signal qu'il lui donnait autrefois, jouer quelques instants avec des boutons en émeraudes dont il lui avait fait présent!

Ah! cette fois, il crut devenir fou!- Il détourna la vue, mit la tête dans ses mains, et resta ainsi quelques instants pour se convaincre que ce n'était point une illusion, pour se répéter qu'il existait encore et que c'était bien Judith qu'i\ venait de voir... Puis, quand il en fut bien sûr, il leva encore une fois les yeux vers elle!... la vision céleste avait di^ panil... Judith n'était plus là...

258 PROVERDES — NOUVELLES — - ROMANS

Un froid mortel parcourut tous ses membres... une main de fer lui serra le cœur... Puis, se rappelant ce qu'il venait de voir... et d*entcndre... car elle lui avait parlé... elle lui avait donné un signal... il s'élança de ëa place... sortit de l'orchestre, et courut dans la rue en disant :

— Si je m*abuse, cette fois... si c'est encore une erreur... ou je perdrai la raison, c'est sûr... ou je me tuerai...

Et, décidé à mourir, il se dirigea à pas précipités vers la rue de Provence. — Il frappa à la porte, qui s'ouvrit... et, tremblant, il demanda : Judith!

— Madame est chez elle, dit tranquillement le concierge. Arthur poussa un cri et s'appuya sur la rampe de Tescar

lier pour ne pas tomber.

Il monta au premier, traversa tous les appartements, ouvrit la porte du boudoir.

U était meublé comme autrefois... il y avait six ans.

Le souper qu'il avait demandé avant son départ était là; tout servi. H y avait deux couveHs.

Et Judith; assise sur un canapé, lui dit, au moment où il entra :

— Vous venez bien tard, mon ami.

Et elle lui tendit la main. Arthur témba ft ses gebdHil...

Ici le notaire s'arrêta.

-— Ëh bien ?... s'écria tout le monde, aôhevez.

Le notaire sourit et dit :

— Arthur ne m'en a pas conté davantage... D'ailleurs, voici le troisième acte de Robert qui commence.

— Qu'importe? achevez I

— Que vous dirai-je de plas?<.. Je viens de dtner &vé6 eux... j'ai signé au contrat 1

— - Us se marient donc?

— Certainement, Judith Ta toulttl

— Pour dernière surprise, sans doute.

<— Peut-être lui en réserve-t-ellè encore une autre I

— Laquelle ? demanda vivement le pi^fesseur en droit*

— Je n'en sais rien, répondit le notaire en souriant; ntàif

on assure que le vieux duc son mari ne rappelait jamais que : Ma fille!,..

En ce moment, la loge des secondes s'ouvrit, Judith parut, enveloppée dans son manteau d'hermine et appuyée sur le bras de son amant, de son mari.

Et un même cri partit à l'instant des bancs de l'orchestre :

— Qu'elle est jolie! Qu'il est heureux!

LE

NOUVBLLS

Bêvne de Paris. — Juillet 1831

C'était dans un bal sufierbe, et elles causaient toutes deux près de la cheminée I... Causer au lieu de dansarl A quinze ou seize ans t... D fallait que la conversation fût bien intéressante, et cette idée seule me donnait grand dé^r de l'entendre ; c'était mal 1 Mais à qui la curiosité serait-elle permise, si ce n'est à un auteur dramatique ? Ce qui est défaut chez les autres est pour lui un devoir; il doit écouter... ne fût-ce que par étatl... et puis ces deux jeunes filles étaient sijoliea si élégantes I! Dans leur pose, dans leurs regards, il y avait tant de charme et de naïveté, elles étaient si rieuBes, si in- " souciantes de l'avenir, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y penser pour elles. L'une, qui était blonde, parlait vivement et i voix basse ; l'autre, aux beaux cheveux noirs, écoutait, les yeux baissés, et en effeuillant le bouquet de camélias blancs qu'elle tenait à la main I... Il était évident qu'on l'interrogeait... qu'elle ne voulait pas répondre, et un instant apr£s I elle leva sur sa compagne des yeux bleui d'une exprcsaioa

S64 PROVERBES — NOUVELLES — HOMANB

ravissante, qui, à coup sûr, voulaient dire : Je te jure, ma ekère\ que je ne comprends pas! Et l'aulro répondit par un éclat de rire, que je traduisis ainsi: Laisse donc t Je n'en crois pas un mot. Il m'était prouvé que je comprenais, que j'étais à la conversation... Mais, malgré cela, j'aurais voulu pour beaucoup TenlcnJre de plus pr^s. La maîtresse de la maison m*en offrit l'occasion en me présentant une carte de whist. Je ne suis pas bien avec le whist, je le joue fort mal. De son côté il me tient rigueur, ce qui fait que je Y^'uuc beaucoup. C'est une passion malheureuse; il n'y a que celleslà qui durent !... Cette fois, cependant, je fus favorisé ; 1?. table de whist était près de la cheminée, et, par la place que me donna le sort, mon fauteuil se trouva tout proche de celui de mes deux joHes causeuses, qui ne firent même pas attention à nous ! Pour elles et à leur âge, un bal se compose de jeunes filles, de parures,de toilettes, de danseurs, de cavaliers... les joueurs de whist ne comptent pour rien... Ils n'existent pas ; ce sont quatre fauteuils de plus dans un salon.

— Quoi I ma chère, tu p'y as jamais pensé î

— Jamais.

— Même en rêve ?

— En rêve ! est-ce que j'ai le temps ? je dors si bien.

— Et ta mère ne t'en a pas parlé ? *

— Pas encore.

— Mais, j'ai déjà refusé deux partis.

— Et pourquoi î

— Les prétendants n'avaient pas assez de fortune. Moi, je veux que mon mari soit riche... Et toi?

— Moi, je voudrais que le mien fût jeune et qu'il eût de l'esprit.

— Bah ! de l'esprit, tout le monde en a... Moi, je voudrais qu'il eût une belle place à la cour... pour être présentée...

— C'est là tout ce que tu désires ?

^- Certainement... J'aurais ce jour-là une si belle toilette I

— Quoi I en te mariant tu penses à ta toilette ?

— Toujours.

— Et à ton mari?...

— Monsieur, s'écria vivement mon partenaire, vous n'avez donc pas de trèfles?

— Si, monsieur.

— Alors on en <'onne.

— Je vous demande pardon... J'écoutais... je veux dire... je combinais... je comptais les cartes déjà passées.

Et pendant ce temps, j'avais perdu quelques phrases de la conversation qui avait lieu derrière moi et qui continuait toujours.

— L'aimer... certainement... si cela se trouve... si cela se rencontre...

-- Oh I cela avant tout.

— En vérité I

— Pour cela, je veux qu'il soit à peu près de mon âge, qu'il ait à peu près les mêmes goûts, et à peu près les mêmes défauts... ce qui le rendra indulgent pour les miens... Quant à ceux qu'il aura... je les lui pardonne tous d'avance... pourvu qu'il m'aime bien et qu'il n'aime que moi.

— Ma tante dit que c'est impossible.

— Pourquoi donc?... Moi, je l'aimerai tant !

— Es-tu folle ?

— C'est mon devoir, et ce devoir-là me semble si doux..,

— Et si, lui, cessait de t' aimer ?

— Qu'importe ?... Je l'aimerais toujours... C'est mon devoir.

— Et s il te trahissait ?

— Ah ! j'en mourrais !... Mais, c'est égal, je l'aimerais toujours.

— Trois levées que nous perdons I s*écria mon partenaire. Comment, monsieur, je renonce à cœur... je l'indique clairement, et vous ne rentrez par une seule fois dans mon invite !

— Qu'importe, monsieur?

— Ce qu'il importe!... J'avais la main pleine de petits atouts que vous avez fait tomber en jouant vos supérieurs.

206 PROVICRBES — NOUVELLES — ROMANS

— Et qu'est-ce que ça fait?

— Cela fait que ces messieurs gagnent dix fiches !

— Excusez-moi, monsieur, je ne suis qu'un écoiier... jo vous ai fait perdre. — Et je pensais en moi-môme que lui m'avait fait perdre bien plus encore, en m'empêchant d'entendre la fin de la conversation; car les deux jeunes filles venaient de se lever... Il y en avait jine que je suivais des yeux... et qui déjà m'intéressait vivement... Je voulais et je n'osais demander son nom.

— Cécile, lui dit une grande femme au regard altier, aux formes sèches et anguleuses, Cécile, mettez votre châle et partons.

— Volontiers, maman ! L'on venait pourtant de m'inviter, mais je vais me dégager.

— Je ne le souffrirai pas I s'écria la maîtresse de la maison, madame d'Orthès nous accordera bien un quart d'heure... Puis, m'apercevant, et me prenant par la main :

— Madame la vicomtesse, me dit-elle, désirait vous connaître et m'avait priée de vous présenter à elle.

C'est une des plus ennuyeuses choses du monde qu'une présentation... Mais je sentais que celle-ci donnerait à Cécile le temps de danser sa contredanse, et j'étais heureux de commencer notre connaissance par un sacrifice. C'en était un. Madame la vicomtesse d'Orthès était une femme de grande famille, de grande naissance et de grandes prétentions. Elle faisait des livres qui trouvaient plus d'admirateurs que de lecteurs. Il était si bien étabU et convenu, dans le monde, que tous ses ouvrages devaient être religieux, monarchiques et sublimes, que chacun, sans les connaître, lui en faisait compliment d'avance et de confiance, dès qu'ils étaient annoncés parle libraire.

Celui de ses livres qui a eu lo plus de succès et qui, sans contredit, a le plus contribué à sa réputation, est son roman de ***, qui n'a jamais paru.

Il est inutile d'ajouter que, vu sa dévotion, ses principes et surtout son grand nom, madame la vicomtesse ne signait

tp^— I I ■ ■ 1— .^ Il II II I I

jamais ses ouvrages ; c est encore un moyen de vogue.

Elle fit beaucoup de frais et parla presque seule ; ce qui me convient infiniment. J'aime les femmes qui ont de Tesprit, quand il n'en faut pas faire avec elles, et qu'au plaisir de les entendre je puis joindre celui de rpe taire ; car je suis un peu comme ce monsieur qui disait : Je vais me dépêcher de faire un gros livre bien spipituel, pour avoir, après, le droit d'être bote pendant toute ma vie. — Je ne sais pas si j'ai acquis ce droit, mais je le prends.

Madame la vicomtesse me parla de mes ouvrages ; moi des siens... de sa fille ! C'était le meilleur, sans contredit, et p'était cependant celui dont elle me semblait le moins fière. II en est toujours ainsi : les auteurs sont d'ordinaire les plus mauvais juges de leurs œuvres,

La conversation dura si longtemps, qu'au lieu d'une contredanse, Cécile en avait dansé deux. La pauvre enfant ne savait comment me remercier, et, sans qu'elle s'en doutât, déjà nous étions quittes... Elle venait de m'adresser le sourire le plus aimable et le plus gracieux, et, me rappelant les paroles que j'avais entendues, je me dis en la voyant s'éloigner : Heureux le jeune homme qui pourra lui plaire I heureux le "^ri qu'elle choisira !

Pendant cette année et pendant l'hiver suivant, je ne rencontrai plus Cécile ; je ne vais presque jamais au bal.

Au printemps de 1833, j'avais beaucoup de chagrin. Pourquoi ? Cela intéresse peu le lecteur et je lui demande la permission de ne pas le lui dire. Je pris alors ce que je regarde, moi, comme le remède à tous les maux, je pris la poste, et, tout en cherchant quoique sujet de comédie pour ni'égayer et me distraire, je visitai l'Auvergne et les Pyrénées.

Bien ^cu de gens connaissent ces deux pays.

Il n'y a pas un négociant ou un employé en retraite, pas un avoué ou un avocat en vacances, qui ne se. croie obligo de faire un voyage en Suisse, afin de pouvoir dire à sa femme çt à ses enf^nU \ J'ai vu U vallée de Lauterbruanen, le lac de

Brienz et le Grindclwald, chemins battus et parcourus par tout le monde, itinéraire aussi banal maintenant que celui de Paris à Saint-Cloud.

El personne ne pense à aller en Auvergne et dans les Pyrénées !!! voyageurs parisiens, voyageurs à la suite, vous ne. savez donc pas que, sans sortir de France, vous trouverez { des cascades, des avalanches et des pics terribles ; vous ne savez donc pas que ces Pyrénées, qui sont chez vous, qui vous appartiennent, vous ocrent des vues aussi gracieuses, dos scènes aussi sublimes, des spectacles aussi terribles que les Alpes elles-mêmes ? Oui, j'en appelle à tous ceux qui ont voyagé par eux-mêmes, et non avec le secours des livres, le cirque de Gavarnie, les tours du Marboré, la brèche de Roland, ne sont-ils pas, dans leur genre, aussi admirables, aussi incompréhensibles, aussi étourdissants que l'étemel Mont- Blanc, la chute du Rhin et la chute de l'Aar?... Et dans quel pays trouverez-vous, au haut d'une montagne, un lac dans le cratère d*un volcan?... Oui, messieurs, oui, abonnés du café Tortoni et de TOpéra... oui, un véritable lac... et un véritable volcan,... car voici bien le cratère avec sa forme évasée, et offrant une ouverture circulaire d*une demi-lieue ; voici les couches de lave, et, à Tendroit où bouillonnaient le soufre et le salpêtre, vous voyez maintenant un lac limpide et pur; il s*élove jusqu'à la moitié de ce vaste entonnoir, tandis que la partie supérieure, couverte d'arbres et de gazon, muraille verdoyante de cent cinquante pieds de haut, descend presque à pic jusqu'aux bords du lac; mais on n'a pu trouver le fond de ce lac mystérieux et magique sur lequel personne n'a osé s'aventurer, car à l'instant ses eaux tournantes auraient fait chavirer la barque... et le hardi nautonier, précipité jusqu'au fond de l'abime, dans des feux souterrains, aurait commencé comme La Pérouse, et fini comme Empédocle.

Et bien 1 ces merveilles qui rappellent un conte des Mille et une nuits,., ce lac qui a pris la place du volcan, ce volcan qui menace de reprendre sa place... où pensez-vous que tout cela se trouve ? Dans les Alpes, dans les Cordillères des An-

des?... Non vraiment... En Auvergne... à deux ou trois lieues du Mont-Dore... et ce lac est le lac Pavin... où vous arriverez après deux ou trois heures de marche... en prenant pour conducteur M. Michel Garnier, mon guide, qui ne vous demandera pour cela que quarante sous, et vous regardera comme un prince étranger, si vous allez jusqu'à trois francs.

J'étais donc avec mon guide près du lac Pavin... couchû sur le gazon, au bord du cratère et regardant, au-dessous de moi, ces eaux transparentes et pures que je croyais, à chaque instant, voir en ébullition, ce qui m'aurait gran lement amusj et effrayé, lorsque j'entendis marcher auprès de moi : c'étaient d'autres voyageurs. Un vieillard appuyé sur le bras d'une jeune fdle s'écriait d'un ton de mauvaise . humeur : N'allez donc pas si vite... on ne peut pas vous suivre. — Je levai les yeux et je crus reconnaître, dans la jeune personne, la tournure élégante et gracieuse, la physionomie enchanteresse de ma jolie danseuse, de mademoiselle Cécile d'Orthès : mes doutes se changèrent en certitude, lorsque j'aperçus, à quelques pas derrière elle, une femme qui, tenant un album et un crayon, écrivait en marchant... C'était madame la vicomtesse, qui composait, sur le lac Pavin, une description à coup sûr meilleure que la mienne et que j'aurais bien fait de lui emprunter. Grandes exclamations de surprise, de part et d'autre... phrases admiratives et obligées sur le tableau splendide qui se déroulait devant nos yeux... et puis, les devoirs de politesse une fois remplis, je songeai à mon plaisir H je demandai à être présenté à mademoiselle Cécile. ; — Mademoiselle I... s'écria la vicomtesse d'un air étonné... ■! liais Cécile est mariée !

— En vérité ! et regardant autour de moi, je cherchais le jeune mari, m'étonnant de ce qu'il n'avait pas accompagné sa femme.

— Voici mon gendre, me dit madame d'Orthès, en me présentant au vieillard, et avec emphase elle prononça son nom... que je ne vous dirai pas. C'était un homme de haute noblesse, général sous l'Empire, duc et pair sous la Restauration, ayant

dans ce moment encore un commandement militaire important, une immense fortune et beaucoup de bonnes qualités... Mais ces bonnes qualités, il y avait, par malheur, bien longtemps qu'il les possédait... car il avait soixante-sept ans !... de plus, des blessures, des rhumatismes et même, de temps en temps, la goutte avec toutes ses prérogatives, c'est-à-dire, rimpatience, la Jjrusquerie et la mauvaise humeur ; du reste, fort aimable quand il se portait bien... mais il souffrait pendant dix mois de Tannée.

C'était là répoux de Cécile!...

Je me rappelai sa conversation du bal, le jeune mari qu'elle avait rêvé, ses projets de bonheur pour Tavenir ; et je regardai la pauvre enfant avec un air d'intérêt et de compassion qu'elle devina peut-être, ou dont elle me sut gré sans le savoir, car au bout de quelques minutes nous étions les meilleurs amis du monde.

Son vieux mari venait de s'asseoir et se reposait, sa mère écrivait toujours, et nous causions. Tout ce que dis:iit Cécile était simple et sans affectation, mais empreint d'une douceur et d'une mélancolie touchantes. J'amenai la conversation sur son mari ; elle m'en fit le plus grand éloge ; elle me parla avec reconnaissance des titres, de la considération, de la fortune qu'elle lui devait, et ne dit pas un mot de son bonlicur qu'il lui avait enlevé... Ame noble et vertueuse, où tout était résignation, dévouement et sentiment de ses devoirs. Mais, à ce parler si grave et si solennel, qui aurait reconnu la jeune fille que j'avais vue, il y a deux ans, si étourdie, si naïve et si rieuse?...

Que de jugement maintenant I que de tact ! que de raison ! Pour avoir acquis si vite, me dis-je en moi-môme, elle a donc été bien malheureuse ?

Nous étions a\i bord du lac si pur, si limpide, si transparent... image de son âme... Je le lui dis; elle me regarda, en souriant de ce sourire triste qui fait venir des larmes, et elle me répondit :

— Oui, le calme à la surface...

— Et au fond peut-être... repris- je en montrant le lac. Je n'aehevai pas ma phrase ; mais elle la devina, car elle 8*éeria vivement :

— Non, monsieur, non, jamais ! et elle leva les yeux au ciel !... Etait-ce pour le prendre à tén^oin, ou pour lui demander du secours?...

En ce moment, une voix aigre se fit entendre ; c'était celle de sa mère. Le général avait froi'l, la fraîcheur du lac ne lui valait rien. Il fallut partir, j'aurais bien voulu prendre lej)ras de Cécile; elle l'avait déjà donné à son mari. Sa mère restait : ce n'était point un dédommagement, au contraire, car il fallut parler littérature : elle composait un nouveau roman qu'elle voulait me lire quand il serait achevé... à moi, qui voyageais pour mon plaisir I

— Je crains, madame, de ne pouvoir jouir de ce bonheur, je pars pour les Pyrénées.

— Nous aussi ! on a recommandé au général les eaux de Barèges, qui sont souveraines pour les blessures.

— Je croyais que le général s'était arrêté au Mont- Dore.

— Par hasard, et en passant, il a voulu essayer de ces eaux, qui, l'an dernier, avaient réussi au maréchal Soult ; mais, après quelques bains, qui ne lui ont fait aucun bien, il y a renoncé ; et nous partons, dans quelques jours, pour les Pyrénées^.. J'espère que nous ferons route ensemble?

Je m'inclinai respectueusement.

— Où demeurez-vous au Mont-Dore ?

— A l'hôtel Chabaury, madame.

— C'est le nôtre ; et je compte bien qu'aujourd'hui vous nous ferez le plaisir de dîner avec nous.

Je m'inclinai encore. Me voici donc, déci !ément, le com mensal, le compagnon de voyage, l'ami de la famille.

L'amitié va vite en voyage, et surtout aux eaux : je profitai de mon nouveau titre et des droits qu'il me donnait pour parler de Cécile. Je donnai à entendre à madame d'Orthcs que ce mariage, si avantageux du reste, m'inspirait quelques craintes pour le bonheur à venir de son enfant.

— Vous ne connaissez pas ma fille, monsieur... si vous saviez quelle éducation elle a reçue !... elle a été élevée au Sacré-Cœur, comme toutes les demoiselles nobles de ma connaissance ! elle a lu tous mes ouvrages... elle les lit tous les jours ; et les principes qu'ils renferment...

— Sont excellents, madame ; mais enfin votre fille est bien jeune, et si son cœur venait à parler...

— Il ne parlera pas, monsieur ! les cœurs ne parlent jamais dans notre famille.

— Je le conçois, lui dis-je en la regardant, pour le passé... mais pour l'avenir...

— Monsieur !... et elle me toisa des pieds à la tète, dans quelque position que l'on se trouve, on ne manque jamais à ses devoirs... quand on a de la religion et des principes! Avec la religion et les principes, monsieur, il n'y a jamais de mariages disproportionnés... jamais de dangers... entendez-vous bien !

— Je suis de votre avis, madame.

Nous arrivâmes à l'hôtel.

Le général était mal dispose^, et sa mauvaise humeur redoubla en trouvant des lettres, auxquelles il fallait répondre, et des ordres à expédier.

— Si Henri était là, dit-il à sa femme, il m'aiderait, il se chargerait de ce soin ; mais vous n'avez pas voulu qu'il vint avec nous.

— Nous étions déj\ trois dans la voiture... et ma femme de chambre m'était indispensable.

— Voilà bien un raisonnement de femme ! c'est pour un motif pareil que vous me privez d'un neveu que j'aime et d'un aide de camp dont je ne puis me passer.

— Vous oubliez que ma mère et moi sommes là pour vous soigner, et que d'ailleurs monsieur Henri de Gastelnau, votre neveu, doit rester à Paris pour vos intérêts.

— Dites plutôt pour vos caprices... parce que ce pauvre Henri vous déplaît, parce que vous ne pouvez le souffrir.

^ — Moi, monsieur I

— C*«st as^ez visible ! à peine si vous le regardez, ou si vous lui parlez, et il faut qu'il ait bien du courage pour revenir encore chez moi après Taccueil que vous lui faites habituellement.

— .Vous m'accusez à tort, monsieur : le neveu de mon mari aura toujours droit à mes égards.

— C'est bien heureux!... je voudrais bien voir, morbleu I qu'on lui manquât d'égards. Si quelqu'un de vous deux a raison d'en vouloir à l'autre, à coup sûr c'est lui... lui, mon seul héritier, à qui mon mariage enlève toute sa fortune.

— J'espère bien que non I s'ccria vivement Cécile.

— Une partie, du moins... Eh bien ! loin de se plaindre de sa jeune tante, il n'en dit jamais que du bien. Il est rempli pour vous et votre mC^re de soins et d'attentions, il courrait tout Paris pour vous être agréable, il crèverait ses chevaux pour vous avoir un billet de bal ou une loge à l'Opéra.

— C'est vrai, dit la vicomtesse, et, ne fût-ce que pour ton mari, tu devrais, Cécile, être mieux pour Henri.

— Je fais ce que je dois, ma mère, répondit Cécile d'un ton froid et décidé.

— Allez au diable I s'écria le général avec colère, on n'a pas idée d'une tête pareille ! Il y a des moments où elle est douce comme un ange, et d'autres o'i rien ne la ferait céder I... A dix-sept ans ! Voilà qui promet ! Je ne sais pas, madame la vicomtesse, comment vous l'avez élevée, mais cela n'a pas le sens commun.

— Monsieur ! elle a lu mes ouvrages.

— C'est ce que je voulais dire.

— Général... vous oubliez I...

— Vous avez raison... j'oublie que le dîner est servi... Pardon, monsieur, dit-il en se tournant vers moi, de vous rendre témoin d'une scène de famille ; jesp * re que vous ne nous trahirez pas, et ne nous mettrez pas dans quelque comédie. Il prit mon bras, me plaça h table à côté de lui, et, pendant tout le repas, fut maussade pour tout le monde,

tlA PROVERBES — WOUVÉLLtiS — r6mAN6

excepté pour moi. Je dois dire, cependant, que, dans ses brusqueries, il y avait toujours une préférence bien marquée... pour sa belle-mère.

Au dessert, arriva encore une lettre, et le général s'écria 3n frappant sur la table, de manière à tout briser :

— Allons 1... U ne manquait plus que cela... Henri est blessé ! Cécile pâlit à Tinstant, et ses lèvres devinrent tourtes tremblantes.

— Oui, blessé... il a reçu un coup d*épée, le maladroit... Rassurez-vous, dit-il à sa belle-mère, qui savourait tranquillemertt une tasse de café... Il n*y a pas de danger, il y a huit jours de passés... il va mieux ; mais son médecin lui a conseillé les eaux de Barèges, et demain il sera ici.

— Demain ! reprit la vicomtesse avec joie,

— Demain I dit froidement Cécile, et sa physionomie avait repris son calme ordinaire.

J*attendis le lendemain avec impatience.

Une voiture de poste est toujours un événement dans toutes les petites villes du monde, mais à plus forte raison au Mont-Dore, où Tunique plaisir réservé à la population locale est de voir arriver ou partir les voyageurs. Aussi toutes les têtes se mirent aux fenêtres, lorsqu'à dix heures du matin Ton entendit rouler une calèche.

Monsieur de Castelnau entra dans le salon, embrassa affectueusement son oncle, et salua les deux dames avec respect.

Il avait vingt-cinq ans à peu près. Grand, bien fait, une tournure distinguée, en un mot, un fort beau garçon ; et, ce qui vaut mieux encore, il n'avait pas l'air de s'en douter, car il ne s'occupait que des autres et jamais de lui-même. Sa physionomie franche et ouverte portait les traces de la souffrance. La fatigue de la route, ou d'autres causes, pçutêtre, venaient de rendre sa blessure plus vive.

J'obser\'ai Cécile : pas la moindre émotion ne parut sur ses traits ; elle reçut Henri avec une politesse affectueuse et s'informa de sa santé avec un intérêt fort aimable*. • mais qui n'était pas celui auquel je m'attendais j

Le HOl OE CARREAU 275

Quant à Henri, il était visiblement ému... U pouvait à peine s'exprimer... et il me sembla que je lui rendais service en lui parlant de la route et du temps, qui étaient affreux.' En effet, l'ennui de cette conversation le remit peu à peu, et il respira plu^ à Taise. Il y a des moments où les indifférents et les ennuyeux sont bons à quelque chose.

Dans la journée on se promena à la cascade de Queureilh et à celle de la Verniêre. Henri s'approcha plusieurs fois de Cécile, mais elle donnait toujours le bras à son mari ou à sa mère, et quand elle causait, c'était avec moi.

Le soir, il fit la partie du général, il lui lut les journaux, il expédia ses dépêches, et il écouta, avec une attention digne d'un meilleur sort, deux grandes dissertations de la vicomtesse. Seulement, de temps en temps et à la dérobée, ses grands yeux noirs se tournaient, comme malgré lui, du côté de Cécile, qui travaillait sans le regarder, et ne faisait pas plus attention à lui qu'à toute autre personne.

Décidément je m'étais trompé ; mes conjectures étaient fausses. Le pauvre jeune homme pouvait aimer Cécile, mais Cécile ne pensait pas à lui.

Le lendemain, veille de notre départ, pendant que sa mère écrivait près d'elle, Cécile était au piano, et le morceau qu'elle exécutait était si vif et si gai que tous mes doutes furent dissipés. H est impossible, me disais-je, d'avoir une passion dans le cœur, quand on joue des variations pareilles, et surtout quand on les joue aussi bien.

En ce moment un jeune médecin de ma connaissance entra dans le salon ; il venait de Paris avec un grand seigneur qu'il soignait et qu'il avait accompagné aux eaux du Mont- Dore. Les militaires" parlent de leurs campagnes, les auteurs de leurs ouvrages, et les médecins de leurs malades ; c'est de droit. Aussi mon jeune docteur, au risque d'ennuyer ces dam: s, se mit à nous raconter les cures merveilleuses ou bizarres qu'il avait faites, le tout assaisonné d'anecdotes plus ou moins piquantes, auxquelles moi seul prêtai quelque

"IIÙ PIIOVERHES — NOUVELLES — ROMANS

attention, parce que, ainsi que je vous Tai déjà dit, par état, j'écouto toujours.

Il nous raconta, entre autres choses, qu'il avait été appelé dernièrement près d'un jeune homme qui avait reçu un coup d'épéo, et dont la blessure, d'ailleurs assez grave, lui avait paru des plus singulières. Elle n'était pas droite, ni faite de bas en haut ; c'était tout le contraire ; et comme le mal idc était lui-même fort grand, il fallait, pour l'avoir ainsi frappé à la poitrine de haut en bas, que son adversaire fût démesurément plus grand que lui, c'est-à-dire eût huit à dix pieds. 11 nous dit enfin que, pressé par ses raisonnements et par ses questions, le blessé avait fini par lui avouer que c'était un coup d'épée qu'il s'était donné à lui-même... — Et pourquoi, je vous le demande ? vous ne devineriez jamais une extravagance pareille... Parce qu'il voulait avoir un prétexte pour aller aux eaux de Barèges, et il me suppHait de les lui prescrire... ce que je fis à l'instant même! Pauvre jeune homme ! ! Ordonnance qu'il me paya généreusement... en me recommandant le secret !

• — Et vous tenez bien parole, lui dis-je en souriant.

— Avec vous, c'est sans danger.

La porte s'ouvrit ; parut le général, appuyé sur le bras de son aide de camp. Henri, en apercevant le jeune médecin, courut à lui :

— Vous ici, docteur ! s'écria-t-il en lui prenant la main. Puis, nous le présentant : Mesdames et messieurs, c'est mon Esculape... celui qui m'a guéri de ma blessure et m'a ordonné les eaux de Barèges ! N'est-il pas vrai ?

Le docteur balbutia quelques mots et prit congé de nous... car son malade l'attendait. Le général s'assit tranquillement dans son grand fauteuil ; Henri, le sourire sur les lèvres, resta debout près de la cheminée ; la vicomtesse, frappée de surprise et d'indignation, voulait et n'osait parler. Cécile, pâle, la tête appuyée sur sa main, réfléchissait en silence ; ot moi, je les regardais tous, trouvant la scène fort bien posée , et attendant avec inquiétude le développomcnl

LE ROi DE CARREAU 2^71

qu'elle allait prendre, et surtout le dénoûment qu'elle aurait. I.e général fut le premier qui rompit le silence, en fredonnant un petit air qu'il affectionnait beaucoup. C'était un air nouveau, que le compositeur lui-môme n'aurait pas pu réclamer, tant le général se l'était approprié et l'avait fait sien par la manière originale dont il le chantait.

— Eh bien ! mesdames, s'écria-t-il après cette espèce de ritournelle, c'est donc demain que nous partons pour les Pyrénées, et que nous allons, pour un mois, nous établir à BarC'ges ?

Point de réponse ; cha îun garda le silence ; mais un rayon de joie brilla dans les y( ux d'Henri.

— Ma belle-mère et ma femme, vous étes-vous occupées des bagages... avez-vous emballé vos bonnets et vos chapeaux? Tout est-il prêt pour le départ?

— Oui, monsieur, pour le vôtre, dit Cécile en cherchant à se donner du courage.

— Comment! pour le mien... Est-ce que nous ne partons pas tous ensemble?

— Non, monsieur.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?

— Ma mère et moi voulions d'abord vous conduire jusqu'à Pau, où vous avez une terre et un château magnifiques que nous ne connaissons pas ; notre intention était de nous y installer jusqu'à votre retour...

— Et de me laisser aller seul à Barèges I... C'était bien.

. — Non, monsieur, c'eût été mal, et la preuve, c'est que nous étions décidées à vous accompagner, à ne pas vous quitter; mais maintenant que vous avez monsieur Henri, votre neveu, ifos soins ne vous sont plus nécessaires.

— Qu'est-ce à dire ?

— Et je vous avoue qu'un séjour d'un mois dans ces horribles montagnes me paraît la chose du monde la plus triste, la plus pénible, la plus ennuyeuse, si j'en juge seulement par les trois jours que je viens de passer ici.

Pendant ce temps, le général s'agitait sur son fauteuil,

2l8 PROVERBES — Nouvelles — Homans

froissait sa tabatière entre ses doigts, et je prévoyais Forage qui allait éclater... Mais ce que je ne pus voir sans être touché de pitié, c*était la figure d'Henri, qui, pâle et se soutenant à peine, venait de s'appuyer sur la cheminée. Le désespoir était empreint sur tous ses traits, et je devinai ce qui se passait dans l'âme du malheureux jeune homme ! S'être blessé pour elle... pour passer un mois auprès d^elIe... et se voir enlever ce bonheur... par un caprice !

— CorbléU ! s'écria le général eh se levant ^avec colère et en repoussant du pied son fauteuil qu'il renversa au milieu de la éhambre, ihe prend-on pour un conscrit?... Groitron que je me laisserai mener par une femme, par une enfant f Vous viendrez, madame, car je l'ai dit... vous viendrez !

Cécile se leva, et toute tremblante, elle répondit froidement :

— Je n'irai pas.

— Et pourquoi ? morbleu ! Pourquoi î

Cécile ne tremblait ^lus ; elle avait pris sa résolution ; et résignée à tout, n'écoutant que son devoir... elle répondit à demi-voix, mais avec fermeté :

— Parce que je ne le veux pas I

Le général furieux allait s'élancer vers elle ; mais un gémissement sourd se fit entendre... C'était Henri qui se trouvait mal et allait tomber sur le parquet... Je le soutins dans mes bras... Alors la colère du général, changeant à î*instant d'objet, se tourna vers son neveu : 'L'imprudent I l'imbécile! qui depuis une heure reste là debout... Il n'y a rien de plus mauvais... Sa blessure se sera rouverte... je le lui dis toujours... mais personne ici ne m'ècoule... personne ne m'obéit... allez tous au diable !... Eh bien !... Eh bien! re-. vient-il à lui ?

— Oui, monsieur, répondit Cécile, qui s'étant élancée près d'Henri, lui avait fait respirer des sels et lui prodiguait les ^oins les plus touchants.

— Ah ! dit le général, le voilà qui ouvre les yeux. Cécile s'éloigna vivement, rentra dans sa chambre suivie de

sa mère, et quelques instants après le général alla les rejoindre ; mais il parait que ses prières et ses menaces furent inutiles, car il nous dit le soir :

— Cette petite fille-là a une tête de fer.

— Elle n'ira donc pas à Barèges ? s'écria Henri.

— Non, mon ami... nous irons tous les deux, et elle, pendant ce temps, nous attendra dans mon château de Lescar aux environs de Pau.

— Quoi ! général, vous avez cédé I dit Henri d'un ton de reproche.

— Et comment faire?... à moins de la tuer! il n'y avait que ce moyen... je le lui ai parbleu proposé !

— Et qu'a-t-elle répondu ?

— Elle a répondu : Si vous me tuez... tant mieux!... je n'irai pas à Barèges... — Le raisonnement était juste !... Une obstinée... je vous dis !... une tête de fer... Du reste, la meilleure petite femme du monde.

Le lendemain, de grand matin, les deux voitures étaient prêtes. — Tous les paquets étaient faits, par madame ellemême, me dit la femme de chambre ; elle n'a pas dormi de la nuit. — Les chevaux étaient attelés, Cécile s'élança vivement dans la berline, et au moment où j'offrais la main à la vicomtesse pour l'aider à monter en voiture : Ëh bien ! monsieur, dit celle-ci, vous voyez qu*avec de la religion et des principes, il n'y a jamais de mariages disproportionnés, jamais de dangers.

n y a au moins combats et souffrances, me dis-je en moimême, en voyant la figure pâle de Cécile, et en remarquant dans ses yeux de grosses larmes qu'elle voulait sans doute cacher à tout le monde, car^ #percevant de loin son mari qui s'avançait vers elle, appuyé sur le bras de son neveu... elle s'écria vivement: Partez... partez, postillon!... — Le fouel se fit entendre, les chevaux partirent au gabp, et la voiture disparut à nos yeux , pendant que le vieillard s'écriait :

— Eh bien!... eh bien I... voyez la folle... partir sans dire

•280 PROVEnnES — nouvelles — ivomans

adieu... sans nous embrasser. — Ma foi, monsieur, vous qui cherchiez un sujet de comédie, en voilà un !

Ou plutôt un drame, me dis-je en moi-même, en contemplant la figure d'Henri, qui, incapable de voir, d*entendre ou de répondre, se laissa mettre par moi en chaise de poste à côté du général. U ne pensa môme pas à* me remercier, ni à me dire adieu. Pauvre jeune homme ! il en mourra, me disais-je.

Quelques heures après, je partis aussi pour les Pyrénées. Rassurez-vous, lecteur, et ne frémissez pas ! Je ne vous mènerai pas sur les pics du Mont-Perdu, aussi curieux peut-être et plus accessible que le Mont-Blanc ; je ne vous conduirai pas à Luz, à Saint-Sauveur, dont l'aspect est si riant et si pittoresque ; je me hâterai de vous faire traverser le Chaos, cette pluie d'énormes rochers tombés du ciel ou vomis par l'enfer. Je ne vous ferai pas entrer dans l'enceinte du cirque de Gavarnie ; confondu à l'aspect de tant de magnificence, ébloui par tant de merveilles, vous ne voudriez pas en sortir. Je vous montrerai seulement les tours du Marboré, immenses rochers découpés en créneaux, citadelle magique dont les noiges étemelles brillent au soleil comme des remparts de diamant. Je vous montrerai de loin la brèche de Roland, ce mur de granit qui séparait la France de l'Espagne, et que Roland trancha d'un coup de sa bonne épée... Venez, approcliez ! il fit pour vous une ouverture de deux ou trois cents pieds, par laquelle vous pouvez apercevoir l'Aragon et le parcourir tout çntier. C'est là, au pied de ces tours grandioses, que combattirent autrefois Agramant et Ferragus contre les preux de Gharlemagne. Vous n'êtes point seul dans ces déserts, vous y êtes entouré de tous les héros de l'Arioste, et avec lui, vous vous élèveriez dans les nues, si ce n'était le froid qui vous saisit et vous force à redescendre sur terre ; venez alors, venez vous réchauffer au feu du bon montagnard, regagnons le village de Gèdres, moitié français, moitié espagnol, où nous déjeunerons sans doute avec quelque contrebandier ; puis, traversant le Bastan et franchissant le Tour-

malet, descendons dans la délicieuse vallée de Campan, ce paradis terrestre qui nous conduira à Bagnères de Bigorre ; et si vous êtes fatigué, si vous voulez trouver le calme et le bonheur, c'est là qu'il faut vous arrêter et vous reposer. |

C'est le parti que j'adoptai. \

Chemin faisant et tout en gravissant les montagnes, j'avais trouvé dans une fable de La JFontaine, l'idée d'une comédie en cinq actes que nos derniers événements politiques pouvaient rendre assez piquante. Je m'arrêtai à Bagnères pour l'écrire. Je louai dans un endroit charmant, à côté de la belle maison de M. Lugo, une petite maisonnette qui donnait sur les allées de Maintenon.

Je passai là les quinze jours les plus tranquilles et les plus heureux de ma vie, travaillant matin et soir, et parcourant dans la journée le pays enchanteur qui m'environnait, les vallées de Campan et de Lesponne, le couvent de Médous et r Elysée Saint-Paul 1 Un jour, je gravissais le Camp de César ou la Penne de l'Héris ; un autre jour, je tentais des excursions au Pic du Midi, d'où l'on découvre les plaines du Bigorre et du Béarn. Que l'air pur des montagnes, que ces riantes vallées, que ce beau soleil vous donnent de joie et de santé ! Ils vous rendent la jeunesse et le bonheur ; car là, au sommet de ces montagnes, tout est oublié, la souffrance du corps et les chagrins de l'âme. Par malheur, en descendant, on les retrouve dans la plaine et à la ville, 0:1 ils nous attendent !

Mes cinq actes terminés, il fallut partir et quitter ce beau pays. Je traversai le riant vallon d'Argelôs, la ville de Lourdes ; j'admir li la jolie chapelle de Notre-Dame de Bétharram, et je me dirigeai sur Pau, où plusieurs motifs m'appelaient. D'abord, j'avais un ami, un aimable et excellent Jeune homme, ancien chef d'escadron de la garde, qui habitait, avec sa jolie famille, le château royal de Pau, et je ne voulais pas quitter le Midi sans l'embrasser ; et puis, aux environs de cette ville, se trouvait le domaine de Lescar, où la vicomtesse d'Orthès et le général m'avaient engagé à m'arrôter qpielques jours. J'avais grande envie de revoir Cécile, et j'arrivai au château.

C'était un fort bel édifice, admirablement bien situé ; le parc s*étendait jusqu'aux bords du Gave ; des fenêtres di salon, on découvrait les coteaux de Jurançon, et à Thorizon à quinze lieues, les montagnes bleuâtres, les cimes blanche, des Pyrénées.

En descendant de voiture, je fus reçu par la vicomtesse c sa fille, qui me firent Faccueil le plus aimable. Le général que Ton attendait, était encore à Barèges ; mais quel fut mor étonnement, lorsqu'eh entrant dans le salon j*aperçus M, Henri de Gastelnau, assis sur un canapé et lisant le journal !

— Le général Ta envoyé en avant, me dit à demi-voix la vicomtesse, pour porter des dépêches au gouverneur de Pau, et pour savoir des nouvelles de Cécile, qui a été très-malade.

— En vérité 1 m'écriai-je avec inquiétude.

— Ce n'est rien, elle va beaucoup mieux, et, en attendant le génértil, Henri ne pouvait pas demeurer ailleurs que dans le château de son oncle ; c'est, du reste, l'intention formelle de mon gendre, qui, depuis une semaine, nous annonce chaque jour son arrivée.

— Voilà donc une semaine que monsieur de Casteinau est ici î dis-je à la vicomtesse, qui, devinant l'idée qui me préoccupait, se hâta de me répondre :

— Rassurez-vous, monsieur ; d'abord, vous connaissez ma fille, et ensuite je puis vous attester que, pendant tout ce temps, je ne l'ai pas quittée une minute de la journée.

Elle disait vrai. Cécile restait au salon à travailler près de )a mère, et, dans les promenades mêmes du parc, jamais Henri ne se trouvait seul avec elle. Il faut dire aussi qu'il n'en cherchait pas les occasions.

Sa tenue et ses manières étaient admirables. Tout respirait en lui l'affection la plus tendre, les soins les plus empressés : mais pas un mot, pas un regard n'auraient pu trahir aux yeux d'un étranger le secret de son âme. Il avait môme repris de la gaieté, de l'enjouement; il était moins distrait, il prenait part â la conversation, et, seulement alors, je m'a-

perçus qu'il était fort aimable, fort instruit, et qu'à une modestie très-grande il joignait Tesprit le plus fin et le plus délicat, un noble caractère, des pensées élevées et généreuses... enfin une foule de bonnes qualités cachées jusqu'alors et qui maintenant brillaient dans tout leur éclat.

La vicomtesse nous lut un article de journal qui parlait d'un suicide.

— Le malheureux !... s'écria Cécile d*un air qui semblait presque une approbation.

— L'insensé ! s'écria Henri avec mépris.

— Vous n'approuvez donc pas une telle résolution I lui disje vivement.

— Non, monsieur, non! Mourir pour soi, c'est se priver d'un si grand bonheur ! .

— Et lequel ?

— Celui de mourir pour ceux qu'on aime !

Allons, me dis-je, il Faime toujours, mais il a pris son parti avec courage et résignation. Il aura eu la force de combattre et de vaincre !

La vicomtesse me proposa d'entendre la lecture de son dernier roman. J'acceptai^ et j'entrai avec elle dans son cabinet d'étude, en pensant que dans ce moment son amourpropre d'auteur l'emportait sur sa surveillance de mère, et qu'elle allait ainsi laisser à Henri quelques instants de téte-àtête.

Je me trompais ; il n'en profita même pas ! la lecture, que je soutins avec un courage héroïque, fut longue, je m'en vante... Pendant ce temps, j'entendis Cécile jouer sur son piano des airs tristes et mélancoliques ; mais elle était seule, car j'avais aperçu de loin Henri, se promenant dans une des allées du parc, et, quand je rentrai dans le salon, elle était seule encore, assise dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur sa main et les yeux rouges ! Elle se leva vivement, et vint à moi le sourire sur les lèvres. Dans le mouvement qu'elle fit, son mouchoir tomba... Je me hâtai de le ramasser... Il était mouillé... Elle s'en aperçut et nie dit, en n^ç

montrant un livre qui était sur la cheminée : Je suis bien ridicule, n'est-ce pas?... C'est ce roman qui m*a fait pleurer. Je regardai... c'était un ouvrage de sa mère ! Je n'avais pas besoin de cette preuve pour être persuadé qu'elle me trompait!

Le soir, il y eut beaucoup de monde au châteaul.. Toute la société de Pau et des environs. Cécile faisait les honneurs do son salon avec une grâce et une aisance qui ne paraissaient rien lui coûter ; elle s'occupait de tout le monde, excepté (le Henri, à qui, de temps en temps seulement, elle donnait quelques ordres pour l'arrangement des tables de jeu.

On me mit au whist avec trois dignitaires du déparlement; de vieux messieurs furent placés au piquet, de vieilles dames au boston, sous la présidence de la vicomtesse. Le receveur des contributions jouait avec monsieur le maire au billard, et Cécile, prenant autour d'elle les jeunes personnes et les jeunes gens, leur proposa, pour les occuper, des jeux innocents qui furent acceptés avec enthousiasme. Les jeux innocents sont encore en honneur en province, surtout dans le département des Basses-Pvrénées.

Pendant ce temps, je faisais des fautes qui durent donner à mon partenaire une bien mauvaise idée des joueurs de la capitale : mais il était dit que Cécile me ferait toujours perdre au whist, car cette fois encore, je pensai à elle bien plus qu'à nwn jeu... Et mes yeux se dirigeaient constamment sur le cercle joyeux qu'elle présidait !

Henri s'en était éloigné et regardait jouer au billard ; des jeunes personnes rappelèrent le bel aide de camp, et bon gré, mal gré, il fallut bien qu'il prît une place. Celle qu'il choisit était loin de Cécile, et dans les pénitences qu'il ordonna, il évita toutes les occasions qui auraient pu le rapprocher d'elle. Une fois cependant, et d'après les règles rigoureuses du jeu, il fut ordonné à Cécile d'aller embrasserle jeune aide de camp... Elle se leva... En ce moment je coupai à mon partenaire un huit de cœur qui était rot*/... Il fit un mouvement d'impatience, peu m'importait ! Mon attention se portait tout entière sur la jeune femme, qui s'approcha Iran-

[ quillement de Henri et lui présenta ses deux joues fraîches et rosées.

Henri les effleura du bout des lèvres. Il ne rougit point, il ne pâlit point, il ne perdit pas connaissance, comme je m*y attendais ; il resta calme et de sang-froid . Décidément, me dis-je, c'est un héros ! Et je Tadmirais, et je le plaignais, e sans le vouloir, je me surpris faisant des vœux pour lui et pour cet amour sans espoir !

Tous les gages étaient touchés ; les demoiselles et quelques jeunes gens s'assirent autour d'une grande table ronde qui tenait le mUieu du salon, et l'on se mit à feuilleter des albums, des revues et des gravures. Les uns prirent un crayon et dessinèrent, d'autres peignaient à la sépia quelques points de vue des environs, et Henri, par complaisance pour une petite fille placée à côté de lui, sculptait, avec un canif anglais, un morceau de bois auquel il donnait la figure d'un ermite, genre de travail auquel se livrent avec succès les bergers des Alpes ou des Pyrénées. — Le bois était dur, le canif coupait très-bien, et, dans un mouvement un peu brusque, le fer glissa de la main droite, et fit à Henri une coupure assez forte à un doigt de la main gauche. Cécile poussa un cri et devint toute pâle 1 Un instant après, elle se mit à rire. La blessure n'était rien, mais saigniit beaucoup. Tous les mouchoirs de ces dames furent à l'instant offerts au blessé, tous les nécessaires s'ouvrirent; on chercha du taffetas d'Angleterre, on le découpa, et vingt petites mains bien blanches et bien adroites s'offrirent à panser sa blessure. On riait beaucoup et on avançait peu ; c'était très-difficile. La coupure avait porté sur la seconde phalange du doigt, et l'appareil ne pouvait jamais tenir. L'on avait beau recommencer et chercher à l'assujettir de nouveau, au moindre mouvement il se dérangeait.

— Mais, monsieur, restez donc tranquille, et surtout ne ployez pas votre doigt.

— Eh ! mesdames, c'est aisé à dire... Mais je n'y pense jamais.

286 PROVERBES — M0UVELLB8 — ROMANS

— Monsieur a raison, m'écriai-je, et il fendrait, pour tenir son doigt immobile, ce que Ton appelle en chirurgie des... des...

. — Des éclisses ! 8*éeria Henri, comme pour un bras ou une

'^mbe cassée.

' -^Précisément!...

/ — Et où en trouver? s'écria tout le monde en riant.

— En voici ! Et sur la table où notre whist venait de finir, je pris une carte... C'était, je crois, un roi de carreau ; je le roulai autour du doigt blessé... Ces dames l'assujettirent avec un fil de soie, et ainsi retenu désormais par cet appareil de carton, il n'y avait plus à craindre que le doigt se ployât et que la blessure se rouvrtt. Le pansement s'acheva aux cris de joie et aux applaudissements de toute l'assemblée, qui me fé licita sur mes talents en chirurgie. Henri me pria de lui présenter mon mémoire pour mes frais et honoraires, et Cécile me promit sa clientèle pour toutes les piqûres d'épingle ou d'aiguille qu'elle se ferait.

Onze heures venaient de sonner, chacun prit son bougeoir, et je rentrai dans ma chambre, d'où j'entendis encore, dans les corridors, les courses joyeuses et les éclats de rire de eette folle jeunesse.

Le lendemain, à dix heures, je descendis dans le salon et je causais avec la vicomtesse, lorsque, à notre grande surprise^ nous voyons entrer le général qui nous crie gaiement :

— Bonjour, mes chers amis.

— Eh ! mon Dieu I mon gendre, d'où venez-vous ? Comment arrivez-vous î On n'a pas entendu de voiture entrer dans la cour.

— C'est que je suis arrivé ce matin à cinq heures, p^n« dant que vous dormiez tous.

— En vérité !

— Je n'ai voulu réveiller personne, et je suis monté tout droit à la chambre de ma femme, qui ne voulait d'abord pas m'ouvrir... tant elle avait peur.

— Je le crois bien... Quand on est réveillée en sursaut.

LE HOI t)£ CARREAU 287

— Elle croyait que les Espagnols ou les contrebandiers s'emparaient du château! Cette pauvre petite femme!... Heureusement je Tai bien vite rassurée. — Sa saiité, la vôtre, comment tout cela Va-t-il ?

— A merveille !

— Ne vous êtes-vous pas trop ennuyées en mon absence ? Qu est-ce que vous àve« fait ?

— Nous avons eu hier du monde. On a joué au whist, au boston.

— Justement 1 Et c'est à ce propos-là, ma belle-mère, qu'il faut que je vous gronde. Vous allez rendre votre fille joueuse.

— Moi!...

— Joueuse comme les cartes ! Il paraît qu'elle ne pense qu'à cela le jour et la QUit... car. voiei, continua-t-il en riant aux éclats, une carte, uti roi de carreau, qqe j'ai trouvé tout roulé sous son oreiller... C'est drôle j n'est-ce pas?

Je m'efforçai de f ire, ne fÙt-ce que pour cacher au général le trouble de la vicomtesse, qui semblait frappée de la foudre.

— Voyez, voyez, s'écria le général en donnant un Ubre accès à sa gaieté.., elle ne rit pas... elle est déconcertée, parce qu'elle se sent coupable.

Oui, bien coupable î me dis-je en moi-même.

En ce moment descendirent Henri, puis Cécile. On se mit à table, on déjeuna en famille, nous n'étions que nous, et comme la veille, c'était la même réserve, la môme indifférence ; mais mieux instruit maintenant, combien je trouvai d'amour dans ces yeux qui s'évitaient continuellement, dans cette froideur apparente, dans cet accord silencieux de tous les moments et de toutes les pensées!

On se leva de table, et au moment où l'on entrait dans le parc, me trouvant derrière les autres avec la vicomtesse, je lui dis :

— Eh bien ! madame, croyez-vous encore que, malgré la religion, malgré les meilleurs priiicipos, il n'y ait pas de dangers dans une union disproportionnée?...

^88 PROVEUDES — NOUVELLES — ROMANS

iiij

— Taisez-vous, me dit-elle, voici le général.

En effet il s'approchait de nous et me dit en riant :

— Eli bien 1 monsieur, avez-vous trouvé dans les Pyrénées juelque sujet de pièce ?

— Mais oui !.. un entre autres, assez piquant.

— Et vous en ferez une comédie ?

— Non, général ; j'en ferai une nouvelle I

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