D'UN GENTILHOMME DE BRETAGNE
Europe littéraire. — Mars 1833
Et Joseph, ouvrant la porte du salon, vint nous dire
que la chaise de poste était prête. Ha mOre et ma sœur se jeli^rent dans inea bras.
— II en est temps encore, me disaient-elles, renonce à co voyage, reste avec nous.
— Ha mûre, je suis gentilhomme, j'ai vingt ans. Il faut qu'on parle de moi dans le pays! que je fasse mon chemin soit à l'armée, soit à la cour.
— Et quand tu seras parti, dis-moi, Bernard, que devicD' drai-je î
— Vous serez heureuse et Hère en apprenant les succès de votre fils.
— Kl si tu es tué dans quelque bataillet
— Qu'importe ? Qu'est-ce que la vie ? Estce qu'on y songe ? On ne songe 'qu*à la gloire, quand on a vingt ans et qu'on est gentilhomme. Et me voyez-vous, ma mère, revenir près de vous, dans quelques années, colonel ou maréchal de camp, ou bien avec- une belle charge à Ver$aiUes?
— Eh bien ! qu'en arrivera -t- il ?
— Il arrivera que je serai ici respecté et considéré.
— Et après?
— Que chacun m'ôtera son chapeau.
— Et après?
— Que j'épouserai ma cousine Henriette, que je marierai mes jeunes sœurs, et que nous vivrons tous, avec vous, tranquilles et heureux, dans mes terres de Bretagne.
— Et qui t'empêche de commencer dès aujourd'hui ? Ton père ne nous a-t-il pas laissé la plus belle fortune du pays? Y a-t-il, à dix lieues à la ronde, un plus riche domaine et un plus beau château que celui de la Roche-Bernard ? N'y es-tu pas considéré de tes vassaux? En manque- t-il, quand tu traverses le village, pour s'incliner et t'ôter leur chapeau? Ne nous quitte pas, mon fils ; reste près de tes amis, près de tes sœurs, près de ta vieille mère, qu'au retour peutêtre tu ne retrouveras plus; ne va pas dépenser en vaine gloire, ou abréger, par des soucis et des tourments de toute espèce, des jours qui déjà s'écoulent si vite : la vie est une douce chose, mon fils, et le soleil de Bretagne est si beau i
En disant cela, elle me montrait, par les fenêtres du salon, les belles allées de mon parc, les vieux marronniers en fleur, les lilas, les chèvrefeuilles dont le parfum embaumai les airs et dont la verdure étincelait au soleil. Dans l'antichambre se tenaient le jardinier et toute sa famille, qui, tristes et silencieux, semblaient aussi me dire : Ne parte pas, notre jeune maître, ne partez pas. Hortense, ma sœur aînée, me serrait dans ses bras, et Amélie, ma petite sœur, qui était dans un coin du salon, occupée à regarder les gravures d'un volume de La Fontaine, s'était approchée de moi en me présentant le livre •
— Lisez, lise^, mon frère, me disait-elle en pleurant... C'était la fable des Deuoo Pigeons L., Je me levai brusquement, je les repoussai tous,
— J'ai vingt ans, je suis gentilhomme; il me faut de l'honneur, de la gloire... laissez-moi partir.
Et je m'élançai dans la cour. J'allais monter dans la chaise de poste, lorsqu'une femme parut sur le perron. C'était Hen^ riette! elle ne pleurait pas... elle ne prononçait pas une parole... mais, pâle et tremblante, elle se soutenait à peine. De son mouchoir blanc, qu'elle tenait à la main, elle me fit un dernier signe d'adieu, et elle tomba sans connaissance. Je courus à elle, je la relevai, je la serrai dans mes bras, je lui jurai amour pour la vie ; et au moment où elle revenait à elle, la laissant aux soins de ma mère et de ma sœur, je courus à ma voiture sans m'arrêter, sans retourner la tète. Si j'avais regardé Henriette, je ne serais point parti.
Quelques minutes après, la chaise de poste roulait sur la grand'route.
Pendant longtemps je ne pensai qu'$ mes sœurs, à Henriette, à ma mère et à tout le bonheur que je laissais derrière moi; mais ces idées s'effaçaient à mesure que les tourelles de la Roche-Bernard se dérobaient à ma vue, et bientôt des rêves d'ambition et de gloire s'emparèrent seuls de mon esprit. Que de projets ! que de châteaux en Espagne I que de belles actions je me créais dans ma chaise de poste I Richesses, honneurs, dignités, succès en tout genre, je ne me refusais rien; je méritais et je m'accordais tout; enfin, m' élevant en grade à mesure que j'avançais sur la route, j'étais duc et pair, gouverneur de province et maréchal de France, quand j'arrivai le soir à mon auberge. La voix de mon domestique, qui m'appelait modestement monsieur le chevalier, me força seule de revenir à moi et d'abdiquer.
Le lendemain et les jours suivants, mêmes rêves, même ivresse, car mon voyage était long. Je me rendais aux environs de Sedan, chez le duc de C**'*^ ancien ami de mon père et protecteur de ma famille. Il devait m'emmener ayec lui à
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Paris, o'j il était atlcntlu à la fin du mois, me présenter à -Versailles, et me faire obtenir une compagnie de dragons, par le crédit d'une sœur à lui, la marquise de F***, jeune femme charmante, désignée par l'opinion générale à la survivance de madame de Pompadour; place dont elle réclamait le titre avec d'autant plus de justice que, depuis longtemps déjà, elle en remplissait les fonctions honorables.
J'arrivai le soir à Sedan, et, ne pouvant pas, à l'heure qu'il était, me rendre au château de mon protecteur, je remis ma visite au lendemain, et j'allai loger aux Armes de France, le plus bel hôtel de la ville, rendez- vous ordinaire de tous les ofticiers, car Sedan est une ville de garnison, une place forte. Les rues ont un aspect guerrier, et les bourgeois eux-mêmes une tournure martiale qui semble dire aux étrangers : Nous sommes compatriotes du grand Turenne!
Je soupai à table d'hôte, et, tout en causant, je demandai le chemin qu'il fallait suivre pour me rendre le lendemain au château du duc de C***, situé à trois lieues de la ville.
— Tout le monde vous l'indiquera, me dit-on; il est assez connu dans le pays. C'est dans ce château qu'est mort un grand guerrier, un homme célèbre, le maréchal Fabert.
Et la conversation s'étendit sur le maréchal Fabert. Entre jeunes militaires c'était tout naturel ; on parla de ses batailles, de ses exploits, de sa modestie, qui lui fit refuser les lettres de noblesse et le collier de ses ordres que lui offrait Louis XIV; on parla surtout de l'inconcevable bonheur qui, de simple soldat, l'avait fait parvenir au rang de maréchal de France, lui homme de rien et fils d'un imprimeur : c'était le seul exemple qu'on pouvait citer alors d'une pareille fortune, qui, du vivant même de Fabert, avait paru si extraordinaire, que le vulgaire n'avait pas craint d'assigner à son élévation des causes surnaturelles. On disait qu'il s'était occupé, dès son enfance, de magie, de sorcellerie; qu'il avait fait un pacte avec le diable.
Et notre aubergiste, qui, à la bêtise d'un Champenois, joignait la crédulité de nos paysans bretons, nous attesta avec
un grand sang-froid qu'au château du duc de G***, où Fabert était mort, on avait vu un homme noir, que personne ne connaissait, pc^nétrer dans sa chambre et disparaître, emportant avec lui l'âme du maréchal, qu'il avait autrefois achetée et qui lui appartenait ; et que, maintenant encore, dans le mois de mai, époque de la mort de Fabert, on voyait apparaître, le soir, une petite lumière portée par Thomme noir.
Ce récit égaya notre dessert, et nous bûmes une boutjillc de vin de Champagne au démon familier de Fabert, eu le priant de vouloir bien aussi nous prendre sous sa protection, ot nous faire gagner quelques batailles comme celles de Gollioures et de La Marfce.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je me rendis au château du duc de G***, immense et gothique manoir, qu'en tout autre moment je n'aurais peut-être pas remarqué, mais que je regardais, j'en conviens, avec une curiosité mêlée d'émotion, en me rappelant le récit que nous avait fait, la veille, l'aubergiste des Armes de France.
Le valet à qui je m'adressai me répondit qu'il ignorait si son maître était visible et surtout s'il pouvait me recevoir. Je lui donnai mon nom, et il sortit en me laissant seul dans une espèce de salle d'armés décorée d'attributs de chasse et de portraits de famille.
J'attendis quelque temps, et l'on he venait pas. Gette carrière de gloire et d'honneur que j'avais rêvée commence donc par l'antichambre! me disais-je; et, solliciteur méconlenl, l'impatience me gagnait; j'avais déjà compté deux ou trois lois tous les portraits de famille et toutes les poutres du plafond, lorsque j'entendis un léger bruit dans la boiserie. C'était une porte mal fermée que le vent venait d'entr'ouvrir. Je regardai, et j'aperçus un fort joli boudoir éclairé par une porté vitrée et par deux grandes croisées qui donnaient sur un j>arc magnilique. Je fis quelques pas dans cet appartement, et je m'arrêtai à la vue d'un spectacle qui d'abord n'avait pas frappé mes yeux. Un homme, le dos tourné à la porte par laquelle je venais d'entrer, était couché sur un canapé. U se
leva, et, sans m'apercevoir, courut brusquement à la croisée. Des larmes sillonnaient ses joues, un profond désespoir paraissait empreint sur tous ses traits. Il resta quelque temps immobile et la tête cachée dans ses mains ; puis il commença à se promener à grands pas dans l'appartement. C'est alon qu'il m'aperçut et tressaillit ; moi-même, désolé et tout étourdi de mon indiscrétion, je voulais me retirer, en balbutiant quelques mots d'excuse.
— Qui ôtes-vous ? que voulez-vous ? me dit-il d'une voix forte, et en me retenant par le bras.
— Je suis le chevalier Bernard de la Roche-Bernard, et j'arrive de Bretagne...
— Je sais, je §ais, me dit-il ; et il se jeta dans mes bras, me fit asseoir à côté de lui, me parla vivement de mon père et de toute ma famille, qu'il connaissait si bien que je ne doutai point que ce ne fut le maître du château.
— Vous êtes M. de G***? lui dis-je.
Il se leva, et, me regardant avec exaltation, il me répondit : Je l'étais, je ne le suis plus. Je ne suis plus rien ; et, voyant mon étonnement, il s'écria : Pas un mot de plus, jeune homme, ne m'interrogez pas !
— Si, monsieur ; j'ai été témoin^ sans le vouloir, de votre chagrin et de votre douleur ; et, si mon dévouement et mon amitié peuvent y apporter quelque adoucissement...
— Oui, oui, vous avez raison; non que vous puissiez rien changer à mon sort, mais vous recevrez du moins mes deraiôres volontés et mes derniers vœux.». C'est le seul service que j'attends de vous.
Il alla fermer la porte, et revint s'asseoir près de moi, qui, ému et tremblant, attendais ses paroles ; elles avaient quelque chose de grave et de solennel. Sa physionomie surtout avait une expression que je n'avais encore vue à personne. Ce front que j'examinais attentivement semblait marqué par la fatalité. Sa figure était pâle; ses yeux noirs lançaient des éclairs, et, de temps en temps, ses traits, qu'avait altérés la souffrance, se contractaient par un sourire ironique et infernal.
— Ce que J6 vais vous apprendre, reprit-il, va confondre votre raison. Vous (iputerez... vous ne croirez pas... moimême bien souvent je doute encore»., je le voudrais du moins ; mais les preuves sont là, et il y a dans tout ce qui nous entoure, dans notre organisation môme, bien d'autres mystères que nous sommes obligés dû subir, sans pouvoir les comprendre.
Il s'arrêta un instant, comme pour recueillir ses idées, passa la main sur son front, et continua :
a Je suis né dans ce château ; j'avais dei}x frères, mes a atnés, à qui devaient revenir les bieqs et les l^onneurs dé « notre maison. Je n'avais rien à attendre que le manteau «c d'abbé et le petit collet, et, cependant, des pensées *d'am- « bition et de gloire fermentaient dans ma tôte et faisaient (( battre mon coeor. Malheureux de mon obscurité, avide de « renommée, je ne rôvajg qu'aux moyens d'en acquérir, et « cette idée me rendait insensible à tous les plaisirs et à « toutes les douceurs de la vie* te présent ne m'était rien ; « je n'existais que dans l'avenir, et cet avenir se présentait a à moi sous l'aspect le plus sombre.
« J'avais près de trente ans, et je n'étais rien encore. « Alors, et de tous côtés, s'élevaient dans la capitale des a réputations littéraires dont l'éclat retentissait jusqu'en notre « province.
« Ah I me disais-je souvent, si je pouvais du moins me « faire un nom dans la carrière des lettres I ce serait tou- (( jours de la renommée, et c'est là seulement qu'est le a bonheur.
« J'avais pour confident de mes chagrins un ancien do* a mestique, un vieux nègre, qui était dans ce château bien « avant ma naissance; c'était à coup sur le plus âgé de la a maison, car personne ne se rappelait l'y avoir vu entrer ; « les gens du pays prétendaient môme qu'il avait connu le tf maréchal Fabert, et assisté à sa mort... »
En ce moment mon interlocuteur me vit faire un geste de surprise ; il s'arrêta et me demanda ce que j'avais.
— Rien, lui dis-je. Mais malgré moi je pensai à Thomme noir dont nous avait parlé, la veille, notre aubergiste.
M. de C*** continua :
« Un jour, devant Yago (c'était le nom du nègre), je me « laissai aller au désespoir que m'inspiraient mon obscurité « et mon existence inutile, et je m'écriai :
« — Je donnerais dix années de ma vie pour être placé « au premier rang de nos auteurs.
« — Dix ans, me dit-il froidement, c'est beaucoup; c'est K payer cher bien peu de chose ; n'importe, j'accepte vos « dix ans. Je les prends ; rappelez-vous vos promesses, je « tiendrai les miennes.
a Je ne vous peindrai pas ma surprise en l'entendant parler « ainsi. Je crus que les années avaient affaibli sa raison; je « haussai les épaules en souriant, et je quittai, quelques « jours après, ce château, pour faire un voyage à Paris. Là « je me trouvai lancé dans la société des gens de lettres. « Leur exemple m'encouragea, et je publiai plusieurs ou- « vrages dont je ne vous raconterai pas ici le succès... Tout (( Paris s'empressa d'y applaudir; les journaux retentirent « de mes louanges ; le nouveau nom que j*avais pris devint « célèbre, et hier encore, jeune homme, vous-même l'ad- « miriez... »
Ici un nouveau geste de surprise de ma part interrompit ce récit...
— Vous n'êtes donc pas monsieur le duc de C***î m'écriai-je.
— Non, répondit-il froidement.
Et je me dis en moi-même : Un homme de lettres célèbre... Est-ce Marmontel? Est-ce d'Alembert? Est-ce Voltaire?
Mon inconnu soupira ; un sourire de regret et de mépris vint effleurer ses lèvres, et il reprit :
« Cette réputation littéraire, que j'avais enviée, fut bientôt « insuffisante pour une âme aussi ardente que la mienne. « J'aspirais à de plus nobles succès, et je disais à Yago, qui « m'»avait suivi à Paris et ne me quittait plus : Il n'y a de « gloire réelle, il n'y a de véritable renommée que celle que
LE rniX DE LA VIE 201
« Ton acquiert dans la carrière des armes. Qu'est-ce qu'un « homme de lettres, un poëte? Rien. Parlez-moi d'un grand « capitaine, d'un général d'armée : voilà le destin que j'envie, « et pour une grande réputation militaire je donnerais dix « des années qui me restent.
« — Je les accepte, me répondit Yago; je les prends; « elles m'appartiennent : ne l'oubliez pas. »
A cet endroit de son récit, l'inconnu s'arrêta encore; et voyant l'espèce de trouble et d'hésitation qui se peignait dans tous mes traits :
« Je vous l'avais bien dit, jeune homme; vous ne pouvez « me croire; cela vous semble un rêve, une chimère!... à « moi aussi... Et cependant les grades, les honneurs que « j'ai obtenus n'étaient point une illusion ; ces soldats que tf j'ai conduits au feu, ces redoutes enlevées, ces drapeaux « conquis, ces victoires dont la France a retenti., tout cela « fut mon ouvrage, toute cette gloire m'a appartenu. »
Pendant qu'il marchait à grands pas, et qu'il parlait ainsi avec chaleur, avec enthousiasme, ma surprise allait en augmentant,et je me disais : Qui donc est là près de moi?... Est-ce Coigny?... Est-ce Richelieu?... Est-ce le maréchal de Saxe?...
De cet état d'exaltation mon inconnu était retombé dans l'abattement, et, s'approchant de moi, il me dit d'un air sombre :
« Yago avait dit vrai; et quand, plus tard, dégoûté de a cette vaine fumée de gloire mihtaire, j'aspirais à ce qu'il y « a seulement de réel et de positif dans ce monde; quancl, « au prix de cinq ou six années d'existence, je désirai l'or « et les richesses, il me les accorda encore... Oui, jeune « homme, oui, j'ai vu la fortune seconder, surpasser tous « mes vœux : des terres, des forêts, des châteaux... Ce « matin encore, tout cela était en mon pouvoir; et si vous « doutez de mes paroles, si vous doutez de Yago... attendez... <r attendez... il va venir... et vous allez voir par vous-même, « par vos yeux, que ce qui confond votre raison et la mienne « n'est malheureusement que trop réel. »
20â PROVERfiBS — NOUVELLES — ROMANS
L'inconnu s'approcha alors de la cheminée, regarda la oendule, fit un geste d'effroi, et me dit à voix basse :
« Ce matin, au point du Jour, je me sentis si abattu et si g faible, que je pouvais à peine me soulever. Je sonnai mon I valet de chambre. Ce fut Yago qui parut.
« — Qu'est-ce donc que j'éprouve? lui dis-je.
« — Maître, rien que de très-naturel. L'heure approche, ., le moment arrive.
« — El lequel?
« — Ne le devinez-vous pas? Le ciel vous avait accordé a soixante ans à vivre : vous en aviez trente quand j'ai com- « mencé à vous obéir.
« — Yago, m'écriai -je avec effroi, parles-tu sérieuse- « ment?
« — Oui, maître ; en cinq ans vous avez dépensé en gloire « vingt-cinq années d'existence. Vous me les avez données, « elles m'appartiennent; et ces jours dont vous vous êtes (( privé seront maintenant ajoutés aux miens.
a — Quoi! c'était là le prix de tes services?
« — D'autres les ont payés plus cher ; témoin Faberl, que « je protégeais aussi.
« — Tais-toi, tais-toi, lui dis-je. Ce n'est pas possible, ce c n'est pas vrai.
« — A la bonne heure ; mais préparez-vous, car il ne vous c reste plus qu'une demi-heure à vivre.
« — Tu te joues de moi, tu me trompes.
« — En aucune façon : calculez- vous -môme. Trente-cinq K ans que vous avez vécu réellement, et vingt-cinq que vous ( avez perdus I Total, soixante. C'est votre compte; chacun u le sien.
« Et il voulait sortir... et je sentais mes forces diminuer, « je sentais la vie m'échapper.
« — Yago! Yago! donne-moi quelques heures, quelques « heures encore!
« — Non, non, répondait-il, ce serait maintenant les retran- « cher de mon compte, et je connais mieux que vous le prix
« de la vie. Il n'y a pas de trésor qui puisse payer deux « heures d'existence.
« Et je pouvais à peine parler ; mes yeux se voilaient, le « froid de la mort glaçait mes veines.
« — Eh bien ! dis-je, en faisant un effort, reprends ces K biens pour lesquels j'ai tout sacrifié. Quatre heures encore, « et je renonce à mon or, à mes richesses, à cette opulence « que j'ai tant désirée.
f — Soitl tu as été bon maître, et je veux bien faire quel- X que chose pour toi ; j'y consens.
« Je sentis mes forces se ranimer, et je m'écriai : Quatre « heures, c'est si peu de chose!... Yago!... Yagol... quatre « autres encore, et je renonce à ma gloire littéraire, à toui « mes ouvrages, à ce qui m'avait placé si haut dans l'estime « du monde. *
« — Quatre heures pour cela! fit le nègre avec dédain.. « C'est beaucoup; n'importe, je ne t'aurai point refusé une « dernière grâce.
« — Non, pas la dernière, lui dis-je en joignant les mains... « Yagol Yagol je t'en supplie, donne-moi jusqu'à ce soir, « les douze heures, la journée entière, et que mes exploits, c( mes victoires, que ma renommée militaire, que tout soit « effacé à jamais de la mémoire des hommes!... qu'il n'en « reste plus rien sur la terre... Ce jour... Yago, ce jour « tout entier, et je serai trop content.
« — Tu abuses de ma bonté, me dit-il, et je fais un mar- « ché de dupe. N'importe encore, tu vivras jusqu'au coucher « dti soleil. Aprùs cela, ne me demande plus rien. A ce soir « donc! je viendrai te prendre.»
— Et il est parti, poursuivit l'inconnu avec désespoir, et ze jour où je vous parle est le dernier qui me reste ! Puis, ^'approchant de la porte vitrée qui était ouverte et qui donnait sur le parc, il s'écria : Je ne verrai plus ce beau ciel, ces verts gazons, ces eaux jaillissantes ; je ne respirerai plus l'air embaumé du printemps. Insensé que j'étais! Ces biens que Dieu donne à tous, ces biens auxquels j'étais
'Li)\ I'UOV!:i!DES NOUVELLES 1\ M \ N S
insensible et dont maintenant seulement je comprends la douceur, pendant vingt-cinq ans encore je pouvais en jouir! Et j'ai usé mes jours, je les ai sacrifiés pour une vaine chimjre, pour une gloire stérile qui ne m'a pas rendu heureux et qui est morte avant moi... Tenez... tenez, dit-il en me montrant des paysans qui traversaient le parc et se rendaient à Touvrage en chantant, que ne donnerais-je pas maintenant pour partager leurs travaux et leur misôre!... Mais je n'ai plus rien à donner ni rien à espérer ici-bas, rien... pas même le malheur!
En ce moment un rayon de soleil, un soleil du mois de mai, vint éclairer ses traits pâles et égarés; il me saisissait le bras avec une espèce de délire, et me disait :
— Voyez... voyez donc! que c'est beau le soleil! que c*est beau la campagne! et il faut quitter tout cela!... Ah! que du moins j'en jouisse encore I... Que je savoure en entier ce jour si pur et si beau... qui pour moi n'aura pas de lendemain !
Il s'élança en courant dans le parc; et, au détour d'une allée, il disparut avant que j'eusse pu le retenir.
A vrai dire, je n'en avais pas la force... j'étais retombé sur le canapé, étourdi, anéanti de tout ce que je venais de voir et d^entendre. Je me levai, je marchai pour bien me convaincre que j'étais éveillé, que je n'étais pas sous l'influence d'un songe... En ce moment la porte du boudoir s'ouvrit, et un domestique me dit *.
— Voici mon maître, monsieur îe duc de G***.
Un homme d'une soixantaine d'années et d'une physionomie dlsiinguéc s'avança, et, me tendant la main, me demanda pardon de m'avoir fait attendre aussi longtemps.
— Je n'étais pas au château, me dit-il ; je viens de la ville Oii j'ai été consulter pour la santé du comte de G***, mon frère cadet.
— Ses jours seraient-ils en danger? m'écriai-jc.
— Non, monsieur, grâce au ciel, me répondit le du.*; mais, dans sa jeunesse, des idées d'ambition et de gloire
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avaient exalté son imagination, et une maladie fort grave, qu'il a faite demièremënt, et où il a pensé périr, lui a laissé au cerveau une espèce de délire, qui lui persuade toujours qu'il n'a plus qu'un jour à vivre. C'est là sa folie. Tout me fut expliqué !
— Maintenant, poursuivit le duc, venons à vous, jeune homme, et voyons ce que nous pouvons faire pour votre avancenicnt. Nous partirons à la fin de ce mois pour Versailles. Je vous présenterai.
— Je connais vos bontés pour moi, monsieur le duc, et je viens vous en remercier.
— Quoi ! auriez-vous renoncé à la cour et aux avantages qui pouvaient vous y attendre?
— Oui, monsieur.
— Mais songez donc que, grâce à moi, vous y ferez un chemin rapide, et qu'avec un peu d'assiduité et de patience... vous pouvez, d'ici à une dizaine d'années...
— Dix années de perdues I m'écriai-je.
— Eh bien ! reprit-il avec étonnemcnt, est-ce payer trop cher la gloire, la fortune, les honneurs?... Allons, jeune homme, nous partirons pour Versailles.
— Non, monsieur le duc, je retourne dans ma Bretagne, et vous prie de nouveau de recevoir tous mes remerciements et ceux de ma famille.
— C'est de la folie ! s'écria le duc.
Et moi, pensant à ce que je venais de voir et d'entendre, je me dis : C'est de la raison!
Le lendemain, j'étais en route : et avec quelles délices je revis mon beau château de la Roche-Bernard, les vieux arbres de mon parc, le beau soleil de la Bretagne I J'avais retrouvé mes vassaux, mes sœurs, ma mère — et le bonheur!... qui depuis ne m'a plus quitté, car huit jours après j'épousai Henriette.
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