HENRI, LE VICOMTE
HENRI
Monsieur le vicomte, chez moi... à pareille heure!...
LE VICOMTE
Entre jeunes gens, pourquoi pas? Du moment où je vous ai vu, je me suis senti pris d'affection pour vous, et cela n'a fait qu'augmenter depuis quinze jours que je suis venu passer le temps de la chasse chez mon ami DesgravilUers. (s'interrompant.) Est-cc que VOUS avcz dcs cigares?..>
HENRI
Voici mes derniers.
LE VICOMTE, a'asseyant et se mettant à fumer.
J'agis sans façon... Pour le prouver, je viens vous demander un service.
HENRIy s'asseyant près de lui.
Amoil...
LE VICOMTE
Ne vous ai-je pas dit que je vous traitais en ami ! Vous êtes un aimable et charmant garçon, et quoique vous ne soyez rien... vous n'êtes pas fier... ce qui est rare en république, où les derniers se croient toujours, de droit, les premiers. De plus, vous êtes instruit... vous savez le Code, les Pandectes, des choses de luxe, que nous autres fils de bonne maison n'avons jamais eu le temps d'apprendre.
HENRI
Je me destinais au barreau.
LE VICOMTE
Précisément... c'est une consultation que je viens vous demander... Voici mon histoire... qui est des plus déplorables. J'avais un oncle, descendant des Alexis Comnènes, un excellent homme... dont j'étais l'unique héritier... aussi... il m'adorait... c'est le motl
HENRI
Je ne vois là rien de bien triste.
LE VICOMTE
De plus, il était immensément riche... et parlait chaque jour, vu ses soixante-quinze ans, de me laisser sa fortune, dont je ne voulais pas, le ciel m'en est témoin 1... Je lui disais au contraire ; Vivez, mon bon oncle! vivez!... Et en effet sa table était la mienne, ses chevaux étaient les miens, et tous les ans il payait mes dettes... Ce n'était pas la peine qu'il mourût!... Il y a tenu cependant.
HENRI
Vous ne pouvez pas lui en vouloir.
LE VICOMTE
Si vraiment... de m' avoir quitté, et eu 1848 encore.
294 PROVBRnBB -^ NOUVBLLÏt — ROMANS
HENRI
n me semble que c'était le bon moment... et qu'on ne pouvait pas en choisir un meilleur... pour partir! '
LE VIGOlfTE.
Pour partir... oui!... mais pour me laisser sa fortune, une fortune si brillante et si belle, des châteaux, dea terres, des rentes... C'était juste au moment où florissaient les doctrines de MM. Gabet et Proudhon... système auquel paraissait se rallier la France de Louis XIV et de Napoléon, et l'idée seule que Théritage de mes pères serait pillé par des ban* dits, qui se le partageraient en m'appelant voleur, cette idée seule me donnait de tels accès de fièvre, que j'aurais préféré tout incendier de mes propres mains; aussi, pour ne rien laisser à mes ennemis, je me hâtai, car le danger pressait, de tout manger avec mes amis... y compris les dames! Ah ! pour m'amuser autant en dmx années, j'ai eu de I4 peine 1 (atm Mtufaction.) Mais enfin j'en suis venu 4 bout.
HENRI
Est-il possible!
LE VICOMTE
Oui, mon cher... je ne crains plus rien! je sois à l'abri de tous les communistes. J'ai fait comme les passagers qui, au moment d'une tempête, jettent les bagages à la mer!... Et maintenant que, grâce au ciel, le beau temps est revenu ^ ou à peu près, voilà un autre inconvénient : le navire est près de chavirer, faute de lest,
HENRI
C'est là oe qui vous inquiètef
LB vioouni.
Non!... je vois les choses avec plus de philosophie, et la propriété, depuis que je n'en ai plus, s'offre à moi sous un tout autre aspect. On reproche depuis vingt ans à M. Scribe d'avoir dit que Vor est une chimère (axiome que la démonétisation actuelle des napoléons vient enfin de faire triom-
LBS MALHBUR8 HBURBUX 895
pher); il aurait eu bien plus raison d*appliquer le mot dç chimère à la prôppîétél
HENRI
C'est vous, mon cher vicomîe, vous, qui parlez ainsi?
LE VICOMTE
Distinguons! ne confondons pas le propriétaire et le possesseur, ce qui est bien différent. L'un n'a qu'un vain titre, et l'autre a la réalité. Par exemple, mon ami Desgravilliers, ancien banquier, ancien député, ancien pair de France, aspirant en ce moment à la représentation nationale, et riche à millions, sous tous les gouvernements, mon ami Desgravilliers a sa loge à tous les grands théâtres... Il ne s*en sert pas... il n'a pas le temps!... c'est moi qui en use tous les ^oirg. Il est propriétaire et je suis possesseur ! — Ici, aux environs de cette ville, où il vient pour les élections, et moi pour la chasse,., il a six lieues de forêts, une meute superbe, un château princierr.. où il ne met pas les pieds,., i] n'a pas le temps! Moi, je parcours ses forêts, je me sers de ses meutes, j'habite son château! toute la belle saison!... H est propriétaire et je suis possesseur ! — Il a une femme charmante, une femme à la mode, jeune, coquette, spirituelle.. • il ne s'en occupe guère... il n'a pas le temps!
Tandis que vous... je le sais I...
Enfin il est propriétaire.,, c'est iQContestablel,.. Voyez alors, comme je le disais, si la propriété n'est pas une illusion, un rêve... un paradoxe sur lequel c'est folie de se disputer...
De sorte que vous voilà maintenant...
LE VICOMTE
Socialiste en gants jaunes... partageant avec mes amis, à
leur insu, j*en conviens « et les biens seulement dont ils ne jouissent pas. Mais voilà tout à coup un tiers, un intrus ipiî veut aussi partager !
HENRI
Et, qui donc?
LB VICOMTE
L*Ëtat! le fisc!... c'est absurde! il me réclame des droits de succession... pour un héritage que je n*ai plus : vingt ou trente mille francs, pour le moins ! Et vous qui avez Tair d'être du parti de Tordre, vous, mon cher, qui savez peutêtre ce que c'est que des économies, pouvez-vous m'avancer cette somme pour quelques jours?
HENRI tressaiUe, s'arance rers le vicomte et loi prend la main.
Monsieur, Taveu que je vais vous faire m'est pénible ; mais vous laisser l'idée que j'ai répondu à votre franchise par une défaite ou un mensonge, me répugnerait encore plus!... Quand vous êtes entré, je cherchais en moi-même les moyens d'en finir !
LE VICOMTE
T pensez-vous, grand Dieul... (Riant.) N^avez-vous pas des
amis? Ne suis-je pas là?
HENRI, étonné.
Vous, monsieur...
LE VICOMTE, gaiement.
Pourquoi pas? Au lieu de chercher pour un, je chercherai pour deux.
HENRI, lui serrant la main avec reconnaissance.
Merci, monsieur, merci... (souriant tristement.) Mais mes finances sont dans un tel état...
LE VICOMTE, avec étonnement.
En vérité! (Riant.) Vous avez donc mené cela... en gouvernement provisoire?
HENRI
A peu près. Je suis né loin d*ici, d*un honnôle et habile médecin de campagne, qui m'avait laissé une trentaine de mille francs...
LE VICOMTE, avec bonhoniM*
De rentes?
HENRI
Non... pour tout bien.
LE VICOMTE, loi serrant la main arec intérêt et eompastion.
Pauvre garçon I
HENRI
En outre... une bonne éducation ! C'était plus qu'il n'en faut de nos jours, pour arriver à tout ! J'étais venu, avec mon diplôme d'avocat, dans cette grande ville de province qui est presque une capitale, pour plaider, me faire connaître, me faire un nom...
LE VICOMTE
Parvenir à la fortune... à la députation... au ministère... comme tout le monde !
HENRI
Taisez-vous... taisez-vous... ne réveillez pas des rêves, qui me sont à jamais interdits ! En arrivant ici... j'ai vu une jeune fille... dont je ne vous ferai pas le portrait... grâce, esprit, beauté... et ce qui est plus terrible encore... un grand nom... une immense fortune... une haute naissance... elle réunit tout pour mon malheur... Aussi jamais, je vous l'atteste, la pensée de me faire aimer d'elle ne s'est présentée à mon esprit... Je n'avais qu'une idée, devant laquelle s'effaçaient toutes les autres... une idée fixe qui devint mon occupation et ma vie... celle de la voir. Mais on ne la voyait que dans une haute et riche société, qui n'était pas la mienne; et, pour m'y faire admettre, pour ne pas y paraître déplacé, ' il fallait des habitudes, des façons de vivre... des dépenses en un mot que ne me permettait pas mon modeste héritage. Je pris les premiers fournisseurs de la ville... le tailleur le
f?98 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS
plus élégant, car je la voyais dans les bals et les soirées. Je pris un jockey et deux chevaux, car elle avait ëquipagô et je voulais pouvoir la rencontrer dans ses promenades... Qoe vous dirai- je ?.,. Menant un train de grand seigneur et la vie la plus large du monde... j*eus bientôt dissipé tout mon avoir; ruiné, ce n*eût été rien ; mais par malheur, il est aisé, avec trente mille francs de capital de faire cent mille francs de dettes!... Mes fournisseurs ne voulaient jamais d'argent et venaient m'offrir, d'eux-mêmes, un crédit... que je refusai d'abord, et que j'acceptai enfin par faiblesse... par folie... par amour I... Voilà ma situation, monsieur...
LE VICOMTE
La situation n*est pas si désespérée que vous croyez, et je vous en tirerai, ou le diable m'emporte.
HENRI, arec joie*
Vous croyez I...
LE VICOMTE
Eh I ouï, vraiment... J'ai un avantage sur vous... j*ai un nom, j'ai un titre... c'est quelque chose, surtout sous le ré^ gime républicîiin, où l'égalité n'existe que sur les monuments publics et O'j personne ne veut être l'éga] de son voisin; témoin la croix d'honneur... que tout le monde exige..* e^ qui a remplacé le droit au travail,.. Eh bien I ce n'est rjen auprès d'une couronne de comte ou d'un blasop de duc... Il n'y a pas de famille bourgeoise enrichie qui résiste à T^ttr^iit d'un panneau armorié, et j'épouserai, quand je le VQudrë^i, ne fût-ce que pour vous venir en aide, toutes lefi héritières du département.
HENRI
En vérité !
• LB VICOMTE
A commencer par votre charmante voisine... dont l'hôtel est en face de vos fenêtres, mademoiselle Camille de Solanges.
HENRI* à part, ayee eftrotf
ciel I
LK8 MALHEURS HEUREUX Sd9^
LB VICOMTE
ËUe est assoz jolie pour se passer de fortune, et elle est iche à miUion& I C'est, de plus, la pupille de mon ami DesrayiUiers, qui n'a rien à me refuser ; et enfin, mon elier, cela vous rendra service I
HENRI, cherchant à se contenir.
A moi 1...
LE VICOMTE
J'en avais l'instinct, le pressentiment... car cette nuit, en dansant avec elle une polka, j'ai avoué mes intentions...
(Regardant Henri qui pàUt «t qui ohaneeUe.) Eh bien 1 qu'avez-VOUS
donc?... vous pâUssez... (Le soutenant.) Yous VOUS trouvez mail...
HENRI, fitement.
Moi !..
LE VICOMTE, le regardant en riant.
Vous-même I et je ne sais pas maintenant où j'avais l'esprit et les yeux.,. C'est elle que vous aimez.
HBNEI, avec désespoir.
Eh bien! oui, je l'avoue... (Tremblant d'émotion et loi serrant
les mains dans les siennes.) Vais h coQdition quc cc socret restera éternellement entre nous...
LB VICOMTE
Ne craignez rien ! je suis la discrétion même, quand ii s'agit des maîtresses des autres... je ne parle que des miennes... Or, celle-là ne m'est plus rien.. . j'y renonce !
HENRI, arec un cri de joie.
Est-il possible !
LE VICOMTE, lui prenant la main d'un air aff^ctneoz.
Vous l'aimez donc bien?,..
A quoi cela servira-t-il, monsieur?... Votre dévouement serait dépensé en pure perte pour un malheur tel que le mien... un malheur sans espoir.
LE VICOMTE
Allons donc I il n*y a pas de malheurs qui, envisagés sous un certain côté, ne puissent être utilisés et servir à quelque chose I... Oui, vraiment 1 A quelque chose malheur est boft, dit un vieux proverbe, et pour moi je suis persuadé qu'il y a des malheurs heureux...
HENRI
Que trouvez- vous d'heureux dans le mien ?.,.
LE VICOMTE
Ehl mais... d'abord qu'il vous donne un ami...
HENRI, lui sautant au cou.
Ah I VOUS dites vrai I (On frappe à la porte du fond.) ciol!
LE VICOMTE
Vous pâlissez 1... Qu'avez-vous donc?
HENRI, aeconant la tète.
Si c'est ce que je soupçonne, je doute, en dépit de votre oplimisihe, que cette visite fatale puisse m'apporter, avec elle, la moindre chance heureuse !
LE VICOMTE
Peut-être I
(On frappe à coups redoublés.)
Pardonnez-moi, monsieur le vicomte, mais au nom de l'amitié même que vous voulez bien me témoigner, ne restez pas ici plus longtemps.
LE VICOMTE, étonné.
Et pourquoi?
HENRI
Des scènes que je désire vous épargner!... des créanciers qui viennent déjà frapper à cette porte.
LES MALHEURS HEUREUX iâOl
LE VICOMTE, riant.
Eh bienl... est-ce qu'à nous deux nous ne pourrions pas, par cette fenêtre...
HENRI
Non, monsieur... ce n*est plus de notre temps qu'il est permis de jeter ses créanciers par la fenêtre... Il n'y a plus qu'une manière de les renvoyer...
LE VICOMTE
Laquelle?
HENRI
C'est de les payer... et ni vous ni moi... ne pouvons, je crois...
LE VICOMTE
Employer ce moyen extrême; c'est vrail
Adieu donc...
LE VICOMTE
Adieu... mais à bientôt...
(il fort par la porte à droite.)