SCÈNE ra
VETIVER, auquel HENRI a été ouvrir U porte du fond. VÉTIVER, d'un ton brusque.
On est bien longtemps, ici, à ouvrir la porte, (u entre, jette
sa canne et son chapeau sur une table; et s'assied sur un fauteuil en
face de Henri.) Monsieur, je ne vais pas par quatre chemins 1... Vous me devez trois mille francs de parfumeries, monsieur. n faut me solder, ou sinon j'obtiens un jugement... je vous fais saisir et coffrer... car je suis un honnête homme, qui a femme et enfants... Aussi, point de pitié... Voilà comme je suis.
HENRI
C'est trop juste, monsieur... Je vous avais demandé du temps ; vous m'avez refusé...
VÉTIVER
Et j*ai bien fait... Qu'y aurais-je gagné?
HENRI
Vous y auriez gagné qu'un jeur peut^tre j'aurais pu vous payer avec du travail , de l'économie et une complète réforme.
VÉTIVER
La réforme!... Monsieur, la réformel... à d'autres! on ne m'attrape plus avec ce mot-là!... Avant de végéter ici... en province... j'étais bourgeois de Paris... j'étais parfumeur... gagnant vingt-cinq mille francs par an... mais j'avais un voisin qui en gagnait quarante, un voisin qui était parfumeur de la cour... et quand la réforme a passé dans la rue, j'ai crié comme les autres : Vive la réformel... et le lendemain j'avais la République.., et le surlendemain ma boutique était vide et ma caisse aussi!... pas moyen de vendre une paire de gants, ni patchouli, ni eau de Portugal, ni pâte d'amandes... 4 un peuple roi... à des majestés dont pas une ne se lavait les mains...
HENRI
> Eh 1 monsieur 1 qui vous parle politique I et à quoi bon vous en mêler?
VÉTIVER
D faut bien que je m'en mêle! et malgré moi!... Ne m'ontils pas appelé : inf&me capitaliste ! n'ont-ils pas crié : Mort au bourgeois ! me forçant par dessus le marché à illuminer ma boutique!... Aussi, n'y tenant plus, j'ai quitté Paris, je suis venu m'établir en province, et si j'ai été jusqu'ici trop facile, trop crédule, trop badaud comme ils le disent, on ne m^y rattrapera plus. Je ne suis plus un bon bourgeois^ mais
LES MAI4HBURS HBURBUX 3Ô8
-ai . iij . .
un honnête homme, furieux et sans pitié, qui a femme et enfants et qui maintenant tuerait tout le monde... Voilà comme je suis !
HENRI
Vous que je croyais modéré...
VÉTIVER
Modéré comme il faut l'être maintenant! modéré enragé! Moi qui ne me mêlais de rien, je me mêle de tout; moi qui n*allais jamais aux élections, je n'en manque pas une, et si je suis jamais représentant, le premier usage que je ferai de mon initiative parlementaire, sera d'émettre une motion, la motion d'assommer les honnêtes gens qui restent chez eux... de mettre le feu à leurs maisons... et de brûler tous les ennemis de Tordre... à commencer par ceux qui me doivent de l'argent !
HEIiRI.
Je vpis en effet, monsieur, qu'il n*y 4 guère moyen de nous entendre. J'avais eu un instant l'idée de consacrer ma vie entière à m'acquitter envers vous... envers tous mes créanciers, en versant, jour par jour, entre vos mains, le produit de mon travail... Vous ne le voulez pas... il faudra bien avoir recours à un autre moyen.
VÉTIVER
Que voulez-vous dire?
HENRI
Que je serai libre de partir plus vite I
VÉTIVER
Partir!... Ne l'espérez pas.
HENRI, gonriant.
Je crois que vous aurez de la peine à m'en empêcher,..
Faites du reste ce qae vous voudrez de moi et de mes biens... Vous en êtes le maître !
VÉTIVER
Qu'entendez-vous par là?
HENRI
Que j'approuve d'avance ce que vous ferez. Tout me convient !
VÉTIVER, avec humeur.
Et moi... cela ne me convient pas t Je n'aime pas cet air de tranquillité et de résignation I Quand je me fâche, je veux qu'on se fâche... et qu'on se mette en colère... cela m'en^ tretient dans ma colère, à moi ! ça l'alimente et la renou* velle !... Il en est ainsi chez moi, où ma femme me tient tête... alors, cela va bien... cela va toujours... mais avec vous, il n'y a pas de plaisir.
HENRI
. Pourquoi me fâcherais-je? Je suis, monsieur, complètement de votre avis... vous êtes dans votre droit en sévissant contre moi... et je ne vous demande ni délai ni merci.
VÉTIVER
Et si je voulais vous en accorder?...
HENRI
Je refuserais à présent !... Je profiterai seulement de votre bonne volonté pour réclamer de vous un service...
VÉTIVER
Lequel ?
C'est de vouloir bien, ce soir ou demain, faire parvenir... par une voie certaine, cette lettre et ce paquet à leur adresse.
VÉTIVER, lisant.
c A Mademoiselle Henriette de Roissy... àLaruns. » {Haat«) Est-ce Laruns dans les Pyrénées?...
HENRI
Oui, monsieur... Pourquoi cette demande?
VÉTIVER
C'est qu'en passant dans ce village, il y a une vingtaine d'années, j'y ai fait connaissance d'un excellent homme qui s*appelait de Boissy... un médecin...
HENRI
Monsieur Melval de Roîssy, mon père...
VÉTIVER
Votre père 1... Pourquoi ne portez-vous pas ce nom?
HENRI
Melval m'a paru suffisant; quant à de Roissy, qui est le nom du hameau où mon père est né, et qu'on lui avait donné pour le distinguer de ses autres frères, il avait une physionomie seigneuriale qui me paraissait d'assez mauvais goût en république... voilà pourquoi je ne l'ai pas pris. Du reste, peu importe ! et pourvu qu'Henriette, ma sœur, reçoive par vous ce dernier souvenir...
YÈTPfESif regardant Henri qjBd, Tient de se jeter sur un fauteuil près de la table à droite et qui appuie sa tète sur sa main.
Un dernier souvenir... qu'est-ce que cela signifie?... (a part.) Cet air ému... cette figure pâle«.. Il me fait peur... Et quelque féroce que Ton soit...
(il décacheté d'une main tremblante la lettre que Henri vient de lui remettre.^
HENRI, retournant la tète, l'aperçoit, se lère et, courant & lui avec indignation, Teut lui arracher la lettre.
Monsieur... une telle indiscrétion... un tel oubli de toutes les convenances...
VÉTIVER
Tout ce qui est à vous, tout ce qui vient de vous m'appartient... vous me l'avez dit... (usant.) Que vois-je !... « Quand tu recevras cette lettre, ma bonne sœur, je n* existerai plus. »
806 PROVERBES — HOUVBLLS0 — ROMANS
(Se retournant vers Henri areo étonnemant.) Par exemple 11... (Arec
colère.) G'est ce que nous verrons I
HENRI
Que voulea-vous dire?
VÉTIVER
Que ça ne se passera pas ainsi, monsieur ; il y a une justice en ce monde, et vous ne vous tuerez pas.
HENRI
Qui m'en empêchera ?...
VÉTIVER
Moi 1... morbleu î... qui ferai pour vous ce que votre père a fait pour moi ; car il m'a bel et bien empoché de mourir, le brave et digne homme ; il m'a, pendant trois mois, traité chez lui, soigné, pansé et guéri, moi, qui m'étais à n^oitié brisé les os en dégringolant du haut de vos rochers ; moi, pauvre diable, qui n'avais pas alors de quoi payer le raccommodage de mes côtes et de mes jambes. Je ae 3ui$ pas même bien sûr qu'il ne m'ait pas glissé, au départ quelques écus de six livres pour m'aider à faire ma route... (a Henri, qui reut l'interrompre.) Ah 1 VOUS me laisserez achever... Je vous ai dit que j'étais un cerveau fêlé, un niais, un bourgeois de Paris... mais un honnête homme enragé... Je n'ai que cela pour moi 1 Et, en déduisant ce que je dois à votre père, y oompri» les intérêts depuis vingt ans...
HENRI
Nous serions encore loin d'être quittes, monsieur... et je ne recevrai rien 1
VÉTIVER
Qui vous dit le contraire?.,.
HENRI
Je ne veux rien recevoir...
LBS MALHEURS' HEURKUX 307
VÉTIVER
Vous ne m'empêcherez pas du moins de causer de vos affaires et do los examiner avec vous? J'op ai Je droit, que diable ! ne fût-ce que comme créancier... (ii s'asseoit et force
Henri à s'asseoir près de lui.) VoUS ÔtCS ruinél... VOUS n'êtCS pas
le seul! Vous êtes ruiné ! !.. la France aussi; et elle commence à se relever... vous ferez comme elle ! Quand je vous ai ouvert chez moi un crédit... c'est que j'avais été aux informations !... Les avoués de notre ville... les gens du Palais m'avaient assuré que vous aviez du talent, de l'instruction, de Féloquence... des moyens, enfin... et ces moyens, vous les avez encore I Ils diraient que yPU? aviçz de quoi arriver à quelque bonne position... C'est à cela qu'il faut aspirer, et au lieu de perdre votre temps dans les soirées, dans les concerts, dans les bals ; au lieu de suivre les belles dames dans leurs promenades à cheval ou en voiture, restez chez vous et travaillez... Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des procès... Je vous en donnerai. ••
HENRI
Vous, monsieur?...
VéTIVEB.
Pour rentrer dans mon argent! !... J'en trouverai... j'en inventerai... quand je devrais chercher querelle à tout le monde, et de ce temps-ci... j'y suis tout disposé !... Et puis, lorsque vous commencerez à vous faire une clientèle et à gagner quelque argent... qui sait? J'ai une fille, une grande brune... qui est tout mon portrait, Madelon, mon aînée... vous savez?,., qui tient le comptoir... elle aura une dot... si la sociale le permet... Cette dot peut payer une partie de vos dettes, le travail fera le reste ! voilà comme on se raccroche aux branches, comment on sort de l'abîme, et, une fois que vous en serez sorti, vous feres comme moi... vous tendrez la main aux autres...
HENRI
Ahl monsieur,., malgré votre brusquerie, que de bonté 1...
que de générosité I... Mais en honnête homme... je dois vous arrêter et vous dire... que le mariage que vous daignez me faire entrevoir... est impossible... à jamais impossible.
VÉTIVER
Et pourquoi?
HENRI
Parce que j'en aime une autre.
VÉTIVIR.
Qui n*a pas le sou...
HENRI
An contraire... qui est immensément riche...
VÉTIVER, lui prenant la main.
Bien I jeune homme I vous, du moins, vous pensez à vos créanciers... Je retire ma proposition, je retire Madelon qui ne manquera pas d'épouseurs... Ne songeons plus qu'à l'autre, qui est sans doute de Paris.
HENRI, troubla.
Oui... oui, monsieur.
VÉTIVER
A quand la noce ?
Jamais 1
Comment, jamais?...
HENRI
Il me faudrait, pour oser seulement lever les yeux jusqu'à elle, un rang, une position... que je n'aurai jamais.
VÉTIVER
Et pourquoi n'arriveriez-vous pas comme un autre, si je m'en charge, moi ? si je veux que vous arriviez, que vous fassiez un chemin brillant et un beau mariage... (Henri fait un geste d'impatience.) nou pas pour VOUS, ça ne VOUS regarde pas, mais pour nous autres, nous, vos créanciers, intéressés
HENRI
LES MALHEURS UKUREUX 309
à VOS succès, et actionnaires de votre fortune à venir I Vous ne pouvez pas nous en empêcher... D'abord, la liste de toutes vos dettes...
HENRI
Là... sur celle table.
VÉTIVER
Bien ! Maintenant vous pouvez vous en aller!
HENRI
C'est que j'attends plusieurs de vos collègues !
VÉTIVER
Raison de plus I C'est à moi de m'entendre avec eux ! Bon courage ! (Lui tendant la main.) Et donuez-moi la main...
HENRI, la lui serrajit Tivement.
Ah ! monsieur !
VÉTIVER
Comme autrefois, votre père, le jour où il m'aida à me relever !
HENRI
Ah ! vous ferez plus encore I...
VÉTIVER
Tant mieux ! vous voyez bien que les bourgeois de Paris ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air !
(On entend frapper A la porte du fond — Henri sort par la porte à droite.
— Vétiver va ouvrir.)