‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 6 sur 78 · LE DUC, LEBEL · texte numérisé non relu

LE DUC, LEBEL

LEBEL, s'inclinant*

Je présente mes respectueux hommages à monsieur le duc.

LE DUC, d'nn air famiUer et continuant à se promener.

Bonjour, Lebel, bonjour ! qu'y a-t-il de nouveau ?

LEBEL, arec émotion.

n y a, monseigneur, que je viens à vous, parce que, tous les jours, je suis tenté de donner ma démission.

LE DUC, étonné.

Toi I le ministre secret des plaisirs du roi 1

li PROVKRBES — NOUVELLES — ROMANS

LEBEL, avec une nuance d'orgueil.

Le poste est agréable, j'en conviens, pour le crédit et 1 1 considération... mais...

LE DUC, atturiant et acharant sa pbrasa*

Mais il te donne trop de mal, trop d'occupation?

LEBEL

Ce ne serait rien ! depuis le temps, j'y suis fait *

LE DUC

Est-ce que Sa Majesté supprimerait le traitement qu'elle le fait sur sa cassette ?

LEBEL, arec dignité.

Monsieur le duc, je vous prie de croire que je ne tiens pas aux appointements ; mais je tiens à Tiionneur I

LB DUC, étonné.

Vraiment ?

LEBEL, avec chaleur.

Je tiens à mes prérogatives. J'ai une charge que je remplis, j'ose le dire, à la satisfection générale. Eh bien ! non content de me l'envier, chacun ici va sur mes brisées et empiète sur mes attributions)... est-ce juste?

LE DUC, souriant.

Non, sans doute.

LEBEL, continuant à s'échauffer.

Vais-je me mêler de ce que fait M. de Praslin ? Vais-je troubler M. de Saint-Florentin dans la vente de ses lettres de cachet? Vais-je empocher M. de Jarente de coucher qui il veut sur la feuille des bénéfices ? Eh bien ! tous ces messieurs de la cour sont loin d'avoir la môme délicatesse que moi ! il n'y en a pas un... je dis des plus huppés, qui, lorsque, par hasard, il a une jolie sœur ou une jolie femme, ne s'empresse, pour me faire du tort, de la placer sur le passage de Sa Majesté,

LE DUC, détounitnt la tèXe arec indignation*

Quelle infamie !

LEBEL, encouragé et croyant qne le due entre dans son idée.

C'est ce que je dis ! comme si je n'étais pas là pour les présenter ! Après cela, de leur côté, les dames de la cour m'en veulent, parce que maintenant Sa Majesté préfère la bourgeoisie. C'est un tort, j'en conviens : il vaudrait mieux que le roi ne choisit ses maîtresses que dans les rangs de sa fidèle noblesse... mais enfin, est-ce ma faute ?

LE DUC

Cela suffît, o

LEBBL, continuant areo ehalenr et sans s'apereerolr que 1» due ne

l'écoute plus.

Celui qui me donne le plus d'inquiétudes, c'est M. de Richelieu! Dans l'origine, je ne devais travailler qu'avec le roi; à présent, il faut que je soumette mon travail à M. le maréchal, qui, peu à peu, j'en suis sûr, finira par s'emparer totalement de ma place, et la fera ériger en grande charge de la couronne... C'est son intention.

LE DUC, impatienté.

Assez ! assez ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! Savez-vous comment il se fait que demain le roi doit aller déjeuner ù Maisons, chez la marquise de Castellane ?

LEBEL

Oui, monseigneur; et cela me paraît juste. Comme la marquise a soupe hier chez Sa Majesté, et y soupe encore ce soir... .

LE DUC

Que me dis-tu là? Et tu ne me l'avais pas appris?

LEBEL

C'est justement à ce sujet, monseigneur, que je venai TOUS adresser nies réclamations! c'est sau^ \ïv'eîi^vcç\^t^^^^'«^

que j'en fusse instruit, que, dans une partie de chasse, chez le prmce de Soubise... la marquise a été présentée I

LE DUC

Le prince de Soubise!...

LEBEL

Oui, monseigneur; il est Tamant de madame de Castellane.

LE DUC

Lui qui vit publiquement avec mademoiselle Guimard?

LEBEL

Pour la forme ! parce qu*il croit de sa dignité d*avoir à ses gages une demoiselle de TOpéra; mais la vérité, vous pouvez m'en croire, moi qui m'y connais, c'est qu'il est amoureux fou de la marquise.

LE DUCU

Et il la présente au roi ?

LEBEL, à demi-Toiz.

Raison de plus!... pour s'élever avec elle, régner sous son nom, et renverser quelqu'un que vous connaissez.

LE DUC

J'entends I

LEBEL

Oui, monseigneur le prince de Soubise veut prendre votre place... comme il a déjà pris la mienne... il ne respecte rien!

LE DUC

Je crains peu ses efforts, mais je crains la faiblesse du roî. Heureusement qu'il vous aime !

LE DUC, baissant la Toix.

Il n'aime personne ! pas même ses maltresses ; il ne cMe, en leur obéissant, qu'à l'empire de l'habitude qui peut tout sur lui : il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier : voilà pourquoi

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV lî

ces deux entrevues avec madame de Castellane commencent à m 'inquiéter.

Peut-être y en a-t-il eu d'autres que j'ignore.

LE DUC, à part.

C'est probable : l'assurance de la marquise me le ferait rroire ; il y avait du Pompadour dans sa démarche et dans son geste. (Haut.) Lebel, il n'y a pas de temps à perdre, il faut arrêter cette liaison!

El par quel moyen, monseigneur? D'ordinaire, avant d'aimer quelqu'un, le' roi me demande mon avis, et je lui dis en honnête homme ce que j'en pense ; mais dans cette occasion il ne me dit rien... ne me consulte pas... ce qui prouverait déjà qu'il a fait un mauvais choix... (à demi-roix.) II y a plus... vous savez bien, dans la chapelle, cette tribune réservée aux maîtresses en titre de Sa Majesté, et qui n'a pas été occupée depuis la mort de madame d'ÉtioUes ?

LBDUG,

Eh bien!...

LEBEL

Eh bien!... sans m'en prévenir, le roi a donné l'ordre delà faire disposer pour après-demain dimanche ! Est-elle destinée à la marquise? c'est ce que j'ignore.

LE DUC, se promenant TÎTement et arec agitation.

Oui... oui, plus de doute, ses menaces me le prouvent... — Maîtresse en titre... maltresse déclarée. — Et c'est aprèsdemain! n me reste à peine deux jours pour conjurer l'orage.

— Deux jours ! Cela a sufti souvent pour changer la face d'un empire... mais pour renverser une maîtresse... et une maitresse nouvelle dont un roi est amoureux?... — N importe.

— n faut le tenter. — A qui m'adresser?... A mes amis!... (n t'arrête et rénéchit). Peut-être déjà sont-ils les siens? —D'ailleurs, ils ne sauraient que ce que je sais. — Ce n'est pas à

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eux que la marquise irait se confier. — Non, c'est dans son parti même qu'il faut trouver les moyens de la perdre. — (Haut.) Lebell

LEBEL, qai pendant ce temps s'est tenu à l'écart.

Monseigneur?...

LE DUC

Soupçonnes-tu quelles sont les confidentes de madame de Castellane? ses amies intimes... pour le moment?

LEBEL

Il y avait avec elle, à ce dernier souper, madame de Marlan...

LE DUC

Parente du prince de Soubise. — Rien à fïure de ce côté f

LKBEL.

Madame de Flavacourt.

LE DUC

Peu ambitieuse... mais tendre à l'excès... On n'en obtiendrait rien qu'en lui faisant la cour... et je n'en ai pas le temps.

LEBEL

Et madame la maréchale de Mirepoix.

LE DUC

La maréchale!... c'est juste! ce devait être! Voilà la preuve la plus certaine de la prochaine élévation de la marquise 1 madame de Mirepoix a été de toute éternité Tamie des amies de notre royal maître. C'est une place de confiance qui semble avoir été créée pour elle et qu'elle remplit à merveille!... De l'habitude... de l'audace... de l'esprit, et une tête!.,, où il n'y a pas un préjugé... je dirais presque... pas un principe! — Du reste, mon ennemie mortelle. C'est par là qu'il faut attaquer... Oui, allons chez elle. (Appelant.) Holà! quelqu'un! (Chompré parait.) Mos chcvaux... ma voiture... une voiture sans armes, et que Georges ne mette pas de livrée... Adieu, Lebel; soyez tranquille : nous réussirons ! Mais ne parlez à personne

de notre entretien de ce matin... Vous n'avez rien vu, rien entendu !

LBBEL.

Monseigneur sait bien que par état je n*ai jamais d'yeux ni d'oreilles.

LE DUC

C'est juste! — Mon épée, mon chapeau. (Regardant le bureau.)

Ce travail commencé, qu'il fallait terminer aujourd'hui... ce projet si utile, qui peut-être maintenant n'aura jamais de

suite... (J«taut le papier qu'il tenait, et marchant à grands pas.) Est-CC

ma faute, après tout, si, au lieu de m'occuper de l'État, je suis obligé de m'occuper de moi? On me déclare la guerre... je me défends!... Allons... allons, faisons aujourd'hui nos affaires... et demain... si je suis encore en place, si l'on ne m'attaque plus, je songerai à celles de la France I

(il sort.) LEBEL.

Oui... demain... Par malheur, on est attaqué tous les jours... et demain n'arrive jamais. -

(U tort.)

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