‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 7 sur 78 · LE DUC, LA MARÉCHALE · texte numérisé non relu

LE DUC, LA MARÉCHALE

LA MARECHALE, d'un air très-digne et très-froid.

J'étais loin de m'attendre, monsieur le duc, à une pareille visite, et je ne puis m'en expliquer encore le but, ni le motif.

LE DUC

Aucun de vos gens ne m'a vu entrer, j'ai laissé ma voiture dans l'autre rue : daignez, pour un instant, madame la maréchale, faire défendre votre porte.

LA MARECHALE, sans se lerer« et oarrant la porte du boudoir près de laquelle elle est placée.

Moi, monseigneur! Je m*en garderais bien! ^attends du monde ce matin, et je ne veux même pas qu'on puisse me soupçonner capable...

LE DUC

D'une entrevue particulière avec un ministre du roi?

LA MARÉCHALE

Oui, monsieur...

LE DUC, sooriant d'an air railleur.

II me semble qu'autrefois votre auguste époux n*était pas si jaloux... Est-ce que, depuis votre veuvage...

LA MARÉCHALE, avec fierté.

Vous oubliez, monsieur, que vous êtes chez moi, et que je dois être étonnée de vous y voir, après vos procédés affreux, après votre indigne conduite, lorsque depuis trois ans, en un mot, nous sommes brouillés à mort !

LE DUC

C'est justement pour cela que je venais. Ne trouvez-vous pas, madame, que trois ans... c'est bien long? trois ans de haine!... pour s'être aimés aussi peu de temps? Il n'y a pas de proportion... il n'y a pas de justice.

LA MARÉCHALE, avec indignation.

S'il y en avait une... monsieur...

LE DUC, froidement.

Il y en a, madame; demandez plutôt à M. de Maupeou, votre ami... Son père en vendait, et lui aussi.

LA MARÉCHALE

S'il ne dépendait que de lui ekle moi, monsieur, vous seriez traité comme vous le méritez. — Mais cela arrivera, grâce au ciel! — Car je suis plus franche que vous; je le dis hautement, j'ai juré de vous perdre.

LE DUC

C'est vrail... mais je sais par bonheur que vous ne tenez pas tous vos serments... Ce n'est pas un reproche que je vous fais... loin de moi l'idée de vouloir vous offenser en rien, ox j'espère bientôt vous le prouver. (Arec cboieur.) Oui, madame la maréchale, je vous le jure.

LA MARÉCHALE

Pensez-vous, monsieur le duc, que j'ajouterai foi à vos discours?

LE DUC

Non, madame, j'ai trop bonne idée de vous pour cela. — Vous savez comme moi que, dans le temps et dans le lieu où nous vivons, il ne faut juger les gens que sur leurs actions, sur leurs démarches!.. Eh bien I... il me semble que la mienne aujourd'hui ne vous annonce que des intentions conciliatrices... C'est moi qui fais le premier pas... c'est moi qui viens vous trouver.

LA MARÉCHALE, ironiqut^ment.

Pour m'offrir la paix, peut-être.

LE DUC, la regardant en riont.

Non, vous n'en voudriez pas;., ni moi non plus. — Mais, parce que l'on n'est pas en paix, est-on obligé de vivre en guerre? N'y a-t-il pas, entre parties belligérantes, des trêves, des armistices, qui n'empêchent pas de se haïr?... Au contraire... car je n'entends pas, madame la maréchale, gêner en rien vos sentiments ; m'en préserve le ciel ! Et c'est pour les maintenir dans toute leur intégrité, pour conserver le statu qtw, que je venais vous proposer...

LA MARÉCHALK.

Quoi donc?...

LE DUC

Un terme moyen qui ne change presque rien à notre position réciproque, et nous laisse tous les deux sur la défensive ; comme qui dirait, en un mot, une neutralité armée.

"li PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

LA MARÉCHALE, fermant la porte da boudoir et se rapprochant

dtt duu.

Qu'esUîe que cela siguitieî

LE DUC, se jetant sur le canapé.

 la bonne heure! j'étais bien sûr qu*entre gens d*esprit... I y aurait moyen de s'entendre. (Aprèt un instant de dienee.) Vous êtes liée avec madame de Castellane ?

LA MARÉCHALE

Liée ! vous appelez cela une liaison ! Je suis son amie intime, monsieur, son amie à la vie et à la mort, et j*ai pour elle autant d'attachement...

LE DUC

Qu'elle en a pour Sa Majesté !

LA MARÉCHALE

Qu'est^e à dire î

LE DUC

Que je vois dans cette occasioh, en effet, une grande preuve de votre amitié pour elle... Il est bien généreux de vous contenter du second rôle, quand il ne tiendrait qu'à vous d'aspirer au premier.

LA MARÉCHALE, toariant.

Je comprends, monsieur le duc. Tenez, soyez franc... si toutefois cela est possible à un homme d'État : les bruits qui se répandent dans ce moment vous ont troublé... Vous désirez savoir qui de madame de Castellane ou de moi, s'est attiré les regards de Sa Majesté, nous inquiéter l'une par l'autre, nous désunir et pénétrer nos secrets... Mais vous l'espérez en vain, car malgré votre esprit, votre finesse, votre éloquence... je vous en préviens d'avance, monsieur le duc, vous n'obtiendrez pas un mot de moi, et vous ne saurez rien.

LE DUC

Je n'ai besoin de rien savoir. — Je sais tout. (La regardant bien en laoe et parlant lentement.) Madame de Castellane a eu

plusieurs entrevues avec le roi. Elle a soupe hier chez lui, et ce soir encore elle aura cet honneur. — Dimanche prochain.... aprôs-demain... (elle en a la promesse formelle de Sa Majesté) elle doit être maîtresse déclarée et en titre.

LA MARÉCHALE, étonnée.

Cela n'est pas... Je l'atteste.

LE DUC, de même.

Cela est si vrai qu'on a fait préparer pour elle, dans la chapelle de Versailles, la tribune occupée autrefois par madame de Pompadour.

LA MARÉCHALE, virement.

Monsieur, qui a pu vous apprendre?...

LE DUC, froidement.

Est-ce que je ne sais pas tout... même ce qui vous regarde personnellement, vous, madame la maréchale ? Je ne vous parlerai pas du chevalier de Blançay, car à nous autres hommes d*Ëtat, lorsque nous sommes disgraciés, peu importe qui nous succède et qui jouit de la faveur dont nous sommes privés.

LA MARÉCHALE, troublée.

Monsieur...

LE DUC

Mais pour vous prouver jusqu'à quel point mes rapports sont exacts, je puis vous parler du moins de ces diamants. que vous avez engagés hier en secret pour une somme de trente mille francs...

LA MARÉCHALE, à part.

ciel !

LE DUC, rivement et d'une manière affectueuse*

C'est entre nous, dans l'intimité. Je vous dirai même à ce sujet que vos nouveaux amis me semblent peu obligeants, et qu'il en est d'anciens qui auraient été trop heureux de vous servir en cette occasion sans aucun intérêt personnel, car je

VOUS ai prouvé, madame, que je connaissais tous vos secrets et toute votre position, que je n'avais besoin d'aucuns renseignements, et que, loin de vouloir vous brouiller avec madame de Castellane... je verrais avec plaisir se resserrer encore les nœuds d'une si sainte amitié 1

LA MARÉCHALE

Quoi I vous ne voulez pas me détacher de son parti ?

LE DUC

En aucune façon.

LA MARÉCHALE, d'un air triomphant.

J'entends... Vous voulez vous y réunir... vous venez à nous î

LE DUC

Non, madame. On ne m'a vu jusqu'à présent suivre le char d'aucune favorite. Ce serait perdre mon crédit, ma popularité, et bientôt le pouvoir... car aujourd'hui votre allié, je serais demain votre esclave. — Ce que je demande, madame, ne regarde que vous... vous seule. ^- C'est une affaire entre nous, dans votre intérêt, plus encore que dans le mien... car cela ne vous oblige à rien qu'à être du parti du vainqueur, s'il y en a un.

LA MARÉCHALE

Expliquez-vous, monsieur. (Elle sonne avec força. — Parait une

femme do chambre.) Henriette, faites défendre ma porte. Je n'y suis pour personne... (Appuyant sur ce mot.) personne, entendezvous?

HENRIETTE, sortant.

Oui, madame.

LA MARÉCHALE, s'asseyant sur le canapé auprès da duo, et m retournant vers lui de l'air le plus aimable*

Parlez, monsieur le duc, je vous écoute !

LE DUC, se penchant rert elle arec un air de confiance et d'abandon.

Vous entendez bien, ma belle ennemie, que je n'ai pas la prétention d'empêcher Sa Majesté d'avoir des maîtrasses ; la

UN UINl&tRE SOUS LOUIS XV 25

place de favorite est comme celle de ministre... elle ne saurait longtemps rester vacante, vu la concurrence!... II m'importe donc fort peu que madame de Castellane ou toute autre soit nommée à ce ministère (qu'elle remplira du reste à merveille); mais ce qui m'importe beaucoup, c'est de connaître le degré d'affection que le roi porte à la nouvelle favorite, de pouvoir apprécier, par le détail de leurs relations intimes, les conséquences et la durée probable d'un pareil attachement. Si autrefois, témoin invisible, j'avais pu seulement contempler Sa Majesté dix minutes aux pieds de madame de Pompadour, il ne m*en aurait pas fallu davantage pour deviner quelle aurait été, la semaine suivante, la marche du gouvernement. Eh bien ! madame, c'est ce service-là que j'attends de votre nouvelle alliance.

LA MARÉCHALB.

Que voulez-vous dire î

LE DUC

Que, ce soir, madame de Castellane doit souper avec Sa Majesté, et probablement il sera trop tard pour qu'elle ne reste pas au château... Eh bien! ce que je demande de vous, sa confidente et son amie intime, ce sont les détails de cette soirée, détails exacts, véritables ; et la vérité est une chose si précieuse, que je ne croirai pas trop la payer par uh bon de cent mille écus sur le trésor.

LA MARÉCHALE, arec inquiétude.

Comment! monsieur le duc, vous voulez de moi un récit... par écrit ?

LE DUC

Nullement. A quoi bon vous donner cette peine?... De vive m\ et à moi seul... cela suffit. Je ne veux rien qui puisse vous exposer ou vous compromettre... J'espère que c'est là de la loyauté.

LA MARÉCHALE, areo joie.

J'en conviens...

LE DUC

Vojs voyez donc bien, comme je vous le disais tout k

IMieurc, que ma proposition ne contrarie ni vos alliances ui vos amitiés, et ne vous oblige à rien... pas môme à m*aimer !«.•

LA MARÉCHALB, •• réorlanU

Ah ! monsieur le duc !

LE DUC

Oui, madame ; permis à vous, si vous le jugez convenable, de me haïr... en public, car en vous-niôme, je le parie, vous me rendez justice, vous revenez de vos préventions 1...

LA MARÉCHALE

Ah! vous ne croyez pas si bien dire... malgré moi je vous aime au fond.

LE DUC, lui baisant la main.

J*en étais sûr! Adieu, ma charmante ennemie. Demain je vous attendrai, vous et les documents historiques que vous me promettez.

LA MARÉCHALE, riant.

Gomment 1 ces détails-là aussi seront un jour de l'histoire?

LE DUC

Pourquoi pas? Tout aussi bien que notre conversation d*aujourdMiui, si Tun de nous était un indiscret.

(Henriette entre avec nn air effrayé et mystérieux.) HENRIETTE.

Madame, une voiture entre dans la cour; c'est celle du prince de Soubise; madame de Castcllanc est avec lui.

LE DUC, à part.

Celle-là, c*est différent 1... et quoiquMl ne soit pas bien de

fuir devant Tennemi... (Haut et roulant sortir par le talon.) Je

vous laisse...

LA MARÉCHALE, le retenante

Point par là! vous les rencontreriez!

UN MINISTRE SOUS LOTIS XV Hl

LE DUC

Vous ayez raison. (Regardant du câté opposé.) n me semble pi'il y avait là autrefois un escalier dérobé?

LA MARÉCHALE

Il y est toujours. G^est le même.

LE DUC

Non. Il est bien changé! je le prenais jadis pour arriver... je le prends aujourd'hui pour m'en aller. — L'ancien temps valait mieux.

LA MARÉCHALE, lo regardant tendrement.

Croyez-vous? — Adieu, mon cher duc!

LE DUC, lui baisant la mais.

Adieu, Hortensel

(il descend par l'escalier dérobé.)

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