‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 62 sur 78 · UN ANCIEN AMI · texte numérisé non relu

UN ANCIEN AMI

Je lui ai toujours dit de se méfier de ce petit Melval, et il n'a jamais voulu me croire. Ce sera une bonne leçon pour ce pauvre DesgraviUiers, avec qui on n*est jamais d'accord... mais enfin c'est une amitié de vingt ang,..

l**^ AMI, à Defgrayillien qui s'aranee ren eux.

Nous parlions de toi..«

fit de nos craintes. ••

DESGRAVILLIBRS, à toIx b«Me et aT«o éBMtioo.

Vous croyez donc qu*on peut en avoir?...

Non... si l'arrondissement ne comptait que des électeurs tels que nous...

DESGRAYILLIERS.

Je le sais, mes amis, J<: It sais... mais les envieux, les ennemial...

4« Ain.

Que veux-ttt? on n'a pas impunément... du mérite... de la fortune...

Et une jolie femme... Regardez donc, messieurs, comme madame DesgraviUiers est belle... avec cette couronne de camélias !

Quelle charmante mattresse de maison !... comme elle s'inquiète de tout!... comme elle regarde de tous côtés... si rien ne manque à ton bal !

HORTENSE, à part.

Je n'aperçois pas Edouard... J'ai beau chercher... impossible de le découvrir... Une telle humiliation... un tel manque

d'égards... Il ne viendra pas 1 (Faisant un geste de joie.) Si... je

vois son ami/ M. Melval... n doit être avec lui... ou il ne tardera pas à le rejoindre 1

' 3^ AMI, montrant Melral.

Vous y seriez-vous jamais attendu?... M. Henri Melval!

Est-il possible I... Il parait qu*il était invité...

i«' AMI, d'un air fin.

Oui, sans doute, par madame 1 (D*im air scandalisé.) Mais paraître à la soirée que donne son concurrent...

2" AMI) d un air approbateur.

Eh bien ! c*est de la loyauté... de la franchise...

3* AMI, de même.

Moi... j*aime assez cela...

i^^ AMI, revenant fur sa première impression.

Au fait, c'est un homme qui ne craint pas de se montrer, qui combat à visage découvert. (AUant à plusieurs groupes.) Qu'en

pensez-vous, messieurs? (Un brouhaha s'élère et des conrersations s'établissent. — Le premier ami venant de parcourir plusieurs groupes.) Eh

bien I que disais-je? c'est généralement approuvé...

J'ai idée que cela lui fera du bieii.

D'autant plus, qu'il vient de saluer avec grâce et courtoisie le maître de la maison, qui paraît d'une humeur détestable.

Et qui vient de lui rendre son salut de la plus mauvaise grâce du monde, ce qui est une maladresse ! Mais, par malheur, notre pauvre ami, qui ne veut jamais suivre mes conseils, manque totalement de tact et de présence d'esprit.

LES MÂLH^LRS HEUREUX 3i5

HENRI MELVAL, s'avance près d'Hortense et de Camille, qui sont assises sur un canapé aa fond du salon, et les salue respectueusement. S'adressant à Camille :

Mademoiselle... voulez-vous me faire Thonncur de m*acorder la première valse?...

CAMILLE y s'inclinant froidement.

Je ne valse pas, monsieur.

HENRI, timidement.

Alors, mademoiselle, la première contredanse?

CAMILLE, de même.

Je suis engagée.

HENRI, avec émotion.

Oserais-je, si ce n'était pas trop d'importunité, m'inscrire pour la jseconde ?

CAMILLE

Excusez-moi, monsieur, je me sens déjà fatiguée, et je ne compte pas danser davantage.

(Henri s'incline et se retire.) HORTENSE, bas à Camille.

Y penses-tu?...

CAMILLE

Ehl oui sans doute. •• le bruit et la chaleur du bal me fatiguent horriblement,., et je désire me retirer de bonne heure !

HORTENSE, à demi-voix.

Mais ce pauvre jeune homme... que tu viens de recevoir... si rudement... regarde donc quelle anxiété dans tous ses traits, quelle préoccupation ! il semble qu'il n'entende ni ne voi^ plus rien.

CAMILLE

Il pense à son élection!

346 PROVERBES — NOUVELLES — ROltANS HORTENSE, de même et luivant Henri des yeux.

n allait passer dans Tautre salon... U s'arrête... et, comme malgré lui et sans savoir ce qu'il fait... il revient vers nous...

CAMILLE

Pour toi, sans doute... ou plutôt,., c'est qu'il est las d'être debout... et comme, à ta droite, il y a un fauteuil vacant...

HORTENSE, A demi-roiz.

C'est juste... il s'en empare...

(Henri vient de s'asseoir aaprès d'Hortense. Il reste un instant absorbé dans ses réflexions, puis lèrela tète et s'ap«r^it (a'il est assis à côté de la maîtresse de la maison. Après un instant d'hésitatioa et d'enkaiTM» il ■'efforce de sourire 'et lui dit d'un air graeiiuz.)

HENRI

Une bien belle soirée, madame 1... bien vive... bien animée... Le plaisir règne sur toutes les physionomies.

RORTSNSB, murlaot.

Excepté sur la vôtre, qui semble grave et soucieuse...

(a Henri, qui fait un geste d'étonnement.) Ne VOUS en défendez

pas i cela sied bien à un homme d'État**, et ce sont les conséquences naturelles de l'ambition.

HENRI

Moi, ambitieux, madame... o'est donc sans m'en douter... car je ne comprends rien, je vous l'atteste, au bruit qui se fait autour de moi... aux promesses ou, aux compliments que Ton m'adresse.

H0RTBN8K.

Sur votre élection...

HENRI

Je sais que des amis inconnus se donnent, sans me consul 1er, beaucoup de mal pouf moi... Mais leurs démarches fussent-elles couronnées de succès, ce que je regarde comme

impossible... je n*accepteipais pas, à coup sûr, la position qu'on veut me faire...

H0RTEN8E, étonnée.

Vous refuseriez la députation?

(CamiUe garde le silence, mais écoute attentivement.)

HENRI

Oui, madame I

HORTENSE, riant

Nous vivons dans le temps des miracles I C'est fabuleux... OU héroïque...

HBNEI.

Si vous refusez de croire à mes paroles, vous croirez du moins à mes actions... car je pars demain; je quitte cette ville.

(CaodUe fait vn mourement qu'elle réprime à l'instant.) HORTBNSE.

Vous partez... et où allez-vous ainsi, monsieur?

âËNRI.

A Paris, madame.

HORTENSE, avec intention.

Où de graves affaires vous rappellent?

HENRI, froidement.

Oui, madame.

HORTENSE^ d'un air triste.

On me l'avait dit... je ne voulais pas le croire ! (a CamiUe

qui vient de se lever.) OÙ VRS-tU donC?

CAMILLE

Faire le tour des salons... (Montrant ua« jeune dame qui vient de

se lever aussi.) Avec madame de Gourville, qui veut bien me donner son bras.

(Henri reste assis près d'Hortense et suit des yeux Camille et sa compagne qui a'éloignent»)

348 PROVEIUÎES — NOUVELLES -^ ROMANS

UORTENSE.

Ainsi, monsieur, vous êtes décidé à nous quitter?...

Oui, madame...

DESGRAVILLIERS, qui, de l'autre extrémité dn salon, a depuis quelque

temps obserré Hortense.

Ma femme cause beaucoup avec M. Melval... G*est singulier!

(U se glisse à travers la foule et s'approche d'eux.) HORTENSE.

Ce départ me fait grand*peine !

HENRI, virement.

Serait-il vrai, madame?...

HORTENSE

Pour vous d'abord, et aussi pour moi qui avais peut-être un service à vous demander.

HENRI

Parlez... madame, parlez!... (a part et vo^rant un élégant de la

viUe qui s'approche.) Ah I mon Dieu !... uu monsieur qui vient l'inviter !

HORTENSE, répondant gracieusement au cavalier qui s'incline devant elle.

Désolée, monsieur, je suis engagée pour la redowa...

(le cavalier désappointé se retire k reculons en s'efforçant de sourire.)

HENRI, à demi-voix.

Engagée, est-il possible I... et par qui?...

HORTENSE, de même et lui tendant la main.

Par vous!... les maîtresses de maison ont des tours de faveur...

HENRI, saisissant vivement sa main.

Ahl queUc bonté !...

DES6RAVILLIERS, qui s'est approché d'eux, mais qui n'a pat encore pu

les rejoindre.

Ils vont danser ensemble, et ma femme a Tair de l'avoir invité... C'est singulier... très-singulier.

(il les suit. Puis, par une manœuvre sarante, tourne à droite, s'installe dans l'angle d'une cheminée, et, protégé par trois ou quatre curieux qui regardent la redowa, il observe de loin sans être tu. — ~ Hortense et Henri font deux on trois tours de redowa; puis, gênés par la foule, ils s'arrêtent, et, debout, se remettent à causer.)

HENRI

Et ce service dont vous me parliez, madame?...

HORTENSE, arec un peu d'embarras.

Ëh mais ! comme nous vous portons ici beaucoup d'intérêt... nous espérons qu'arrivé à Paris, vous ne nous oublierez pas... et que vous nous enverrez au moins des billets de faire part.

HENRI, étonné.

Vous faire part... et de quoi?

HORTENSE, riant.

De votre mariage...

HEN'fj.

Mon mariage !... moi me marier !... Eh 1 qui voudrait de moi... madame?

HORTENSE, souriant arec malice.

Des filles de duc et pair, monsieur.

HENRI

Et qui a pu vous raconter de pareilles fables T

HORTENSE

Un de vos fournisseurs... M. Vétiver...

HENRI

B vous a trompée ou s'est trompé lui-même, madame... Je ne me marierai jamais 1

350 PROVERBES — NOUVELLES — ROitÀNS

HORTENSE, d'an air d'incfédoltté.

Jamais 1

DSSORAYILLIBRS, qui obsorre iottiovlrs de loin.

Us continuent tous deux à causer... et d*ime manière si vive et si animée... Que peuvent-ils donc se dire?

(il sort de set retranchements et se fraye nn passade dana la foole^ rers le centre de la redowa.)

HORTENSE, avec intention, et attaoltant sot re^rda ior ceux de

On m* avait dit pourtant... (mais cette fois ce n'est pas M. Vétiver), que vous aviez, au fond du cœur... pour une personne... de ma connaissance... un attachement mystérieux et profond.

HENRI

Ah I Ton m'a trahi...

HORTENSE

Qui donc ?

HENRI

Edouard de Comnènes, le seulàmi... à qui je me sois confié... et qui possède tous mes secrets.. .>

HORTENSE, troublée à son tour.

Peut-être, alors, possédez^vous tous les siens?

HENRI

Je ne dis pas cela, madame...

HORTBNSB, avec émotion.

Peut-être... par une confidence mutuelle, vous a-t-il avoué ses projets de mariage, à lui ?

HENRI, avec hésitation.

De ce côté... madame... je ne sais rien !

HORTENSE, toujours de plus en plus émue.

Votre franchise n'égale pas la mienne... c'est mal. luais vous savez du moins».. &*U nous fera l'honneur de venir... ce soir?

HENRI

Je ne crois pas... madame...

HORTBNSB.

Vous en êtes sûr... il vous l'a dit?

HËNUl.

Oui, madame...

HORTBNSB, à paH.

Je comprends I Tout est fini 1...

(Elle pâlit, ses geaonx fléchissent et elle s'appnie snr le bras de Henri, au moment oh Dosgrariltiers, qui est parrenu â fendre la foule, n'est plus qu'à quelijues pas de sa femme.)

DESGRAVILlilBRS, à l»ai|le rois.

Elle perd connaissance.,, elle se trouve mal**-

HBHRI.

G*est la chaleur de la salle... un peu d*air ou un flacon de

sels...

HORTËNSE, rerenant à elle et Toyant des dames qui vienneQt h «on aide.

Ce n*est rien, mesdames..* ne vous dérangea pas, je vous prie. Un tour de redowa me remettra... Votre main, mon* sieur Hepri !

(Bile fait rapidement ploiieurs tours de redowa, s'éloignaot ainsi de Uer graTilliers, qui est resté au premier rang et eeflllnae à la regardef atae étonnement.)

OESGRAVILLIEttS.

Tout à l'heure, à la mort I... et maintenant, tournant avec fougue et rapidité... et entre les bras de ce monsieur encore...

HORTENSE, tout en dansant areb Henri, lui dit à voix basse, malgré 1«

bffoit de rorehestre. *

Merci, monsieur... de m' être venue en aide... (Baissant encore pins la Toix.) Vous savoz tout... ne le niez pas... j'en suis sûre

à présent. (Elle passe derant Desgrarilliers et te tait ; puis reprend un peu plus loin, toujours en dansant et à roix basse.) Oui... OUi... je

peux me fier à vous... Encore un service... un billet à lui remettre... ce soir même...

HENRI

Disposez de moi I

DESGRAVILLIERS, regardant tonjonri et à paît.

Elle s'arrête à l'autre extrémité du cercle... c'est bien heureux, car elle est tout essoufflée... elle porte la main à son cœur... comme pour en retenir les battements. ciel I elle retire de son sein celte lettre... cette fatale lettre... que je ne puis voir... mais que je devine... comble d'audace 1 elle recommence à valser... elle prend la main de M. deMelval... je ne vois plus rien... ils tournent... ils tournent... mais je suis sûr que déjà le billet a passé de ses doigts dans ceux de son danseur... Oh redowa maudite I... n'as- tu été créée que pour celaî...

(La redowa est terminée. Henri reconduit Hortense jusqu'à sa place, et s'éloigne. H cherche des jeux Camille ; il l'aperçoit à la porte d'un autre salon, pressée par la fonle ; il court lui offrir son bras au moment même où un jeune officier lui présente le sien. Camille, étonnée, hésite un instant, remercie Henri par une inclination de tête, et accepte le bras du jeune officier. Henri s'éloigne désespéré. — Minuit a sonné. De moment en moment, la foule a'éclaircit. Successivement, tous les invités se retirent, les salons deviennent déserts. Hortense est remontée dans son appartement. Desgravilliers finit par rester seul dans le grand salon; les domestiques commencent d éteindre les lampes et les bougies.)

ETIENNE, s'approohant de Dosgravilliers.

Est-ce que monsieur ne se couche pas ?

DESGRAVILLIERS, avec homeur.

Non!... mais éteignez toujours !... (Se promenant avec agitation dans le salon et réfléchissant à part lui.) On VOUdrait ne pas Croire,

qu'on ne le pourrait pas ! Comment nier l'évidence et le témoignage de mes yeux?... C'est M. Melval qu'elle aime en

LES MALHEURS HBUREUX 3b3

secret... et depuis longtemps! C*est à lui qu*elle destinait cette lettre, que j'ai lue; c'est à lui qu'elle l'a remise... à lui, enfin, qu'elle donne pour demain ce rendez-vous dans le pavillon du jardin.

ETIENNE

Monsieur ne se couche pas encore?...

DESGRAVILLIERS, s'arrétant et arec colèr«.

Non ! continue à éteindre! (Se remettant à se promener.) Je n'y vois que trop clair!... Ce rival qui aux élections m'enlève déjà la moitié des voix... ose encore me faire concurrence dans mon ménage, devant moi... sous mes yeux!... Jusqu'à ma femme, qui vote pour lui... en secret! (Aree dépit.) Que m'importe après tout ? Une femme légère, futile, «oquette, dont je ne me soucie pas, et qui n'est qu'un obstacle dans ma vie politique ! Qu'elle ait ou non des amourettes !... un homme d'État tel que moi est au-dessus de cela... et ça m'est

bien égal!... (Brisant on vase du Japon qui est sur une coniole.)

Eh bien ! non... ça ne me l'est pas... on sent tous ses instincts d'amour-propre se révolter et s'indigner à l'idée d'être... d'être comme tout le monde!... Moi trahi... moi trompé... et dans un pareil moment encore !l.. quand on n'a pas même le temps d'être jaloux!... quand on est accablé d'affaires...

ETIENNE

Monsieur... tout est éteint...

DBSGRAVILLIEHS.

Va te coucher!...

ETIENNE

Oui, monsieur... mais vous! mais dormir?-.

DESGRAVILLIERS.

Je n'ai pas le temps... tu le vois bien... va-t'en!...

ETIENNE

Oui, monsieur I... Je vous laisse là un bougeoir...

(n sort.)

854 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS DBSâàAVlLIinnS^ oontfaraam à se protMiier.

Et ce rival Temportei^t sur moi de tontes les manières?... Not) ! — J*éproiiveraîs par loi tons les échecs, tous les désa gréments à la fois?.. Non 1 — Qne je sois, pnisqii'il le fiiitt, que je sois... ce que je ne puis empêcher, je le veux bien... j*y consens... c*est un fait aooomplil.... Mais qu'an moins je sois élu !... je le serai, je le veux 1 Que diable, o*est un dédommagement qui m'est dû! et au lieu de m'emporter, voyons si, de mon malheur même, il ne sortirait pas quelque chance de salut I et si, comme le dit mon ami le vicomte (ce pauvre vicomte! qui serait bien étonné s*il savait ce qui m'arrive), si, d'après son système... à quelqwi ohose malheur est hon>,. il me semble (s« frottant les midns.) que j'ai là un moyen immanquable de me défaire d'un concurrent et de lui enlever ce triomphe dont il se croyait certain... (Riant, en se earessant le mentoo.) Oui, vraiment 1... la nouvelle loi électorale qui pense à tout» exclut de la représentation, non pas ceux qui... sont comme moi, (ce serait trop restreindre le nombre des éligibles,) mais ceux qui sont comme lui!,., et /ut, alors, lui^ ce Melval... si je le surprenais avec ma femme, en conversation... authentique et prouvée... conversation par-devant témoins..... comme qui dirait demain, dans le pavillon du jardin... je serais sûr alors de mon affaire... Tous les votes du monde ne l'empêcheraient pas d'être à jamais exclu de l'Assemblée et de mon ménage ! Je me débarrasse à la fois démon candidat, d'un rival, et même de ma femme... Allons I... allons!... il y a des malheurs... que la fortune n'envoie qu'à ceux qu'elle favorise, et je suis né... oui, ma toi! je suis né heureux... (prenant son bougeoir.) Allons nous coucher maintenant, et demain nous verrons !

(n sort.)

TROISIÈME FAKTIË

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