‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 9 sur 78 · LE ROI, LE DUC · texte numérisé non relu

LE ROI, LE DUC

LE ROI

Venez, mon cher duc; vous arrivez à propos... votre présence m'est nécessaire... je suis retombé ce soir dans ma mélancolie habituelle... j*ai les idées les plus sombres.

LE DUC, d'un air triste.

Je crains alors que les miennes n'égayent point Votre Majesté, car j'ai la mort dans le cœur.

LE ROI

Eh, mon Dieul mon ami! qu'es^ce donô? quelles nouvelles?.,. Monsieur de Prusse ferait«il encore des siennes?... tant mieux, nous ne le craignons pas, et je ne demande, au contraire, qu'une bonne occasion... car j'ai sur le cœur ses dernières épigrammes contre moi et toute ma cour...

LE DUC

Non, sire... grâce au ciel... tout va bien. Je comptais vous soumettre ce soir plusieurs affaires qui importent au bien du royaume... mais je n'en ai pas le courage... les intérêts de Votre Majesté avant tout...

LE ROI, virement.

Vous avez raison, — Qu'y a-t-il?

LE DUC

Il y a, sire, que je suis indigné de l'audace des pamphlélircs. — Non contents de distribuer dans le royaume, et à /étranger^ les libelles les plus infâmes...

LE ROI

C'est ce que je me disais tout à Theure... mais c'est vous qui soutenez toujours les gens de lettres, et qui, par votre protection, leur donnez une importance qu'ils ne méritent point. Où est la nécessité que ces messieurs impriment?

LB DUC

A quoi servirait de les en empêcher ? on a inventé à présent, à l'usage de la cour, un nouveau système de diffamation... celui des nouvelles à la main. Et on en a fait courir, depuis ce matin, dans Versailles, qui contiennent les calomnies les plus atroces et les plus absurdes contre votre auguste personne.

LE ROI

Qu'estrce que c'est t.. . Les avez- vous là?

LE DUC

Oui, sire : je ne voulais point d'abord en parler à Votre Majesté... persuadé que dans tout cela il n'y a pas un mot de vrai ; mais depuis j'ai changé d'idée... car il faut bien chercher à connaître d'où viennent de pareilles horreurs...

LE ROI

Vous avez raison ; souvent la haine se trahit elle-même par un mot, par le plus léger indice, et nous devinerons peutêtre... Lisez, monsieur le duc, lisez, je vous écoute. Quel en est le titre?

LE DUC, lisant.

« La Dernière Nuit du roi, bulletin officiel écrit par ur^ « dame de Versailles à une amie de province* »

LE ROI

Le titre est piquant; voyons la suite.

LE DUC, continuant.

« J'arrivai hier à neuf heures du soir à la porte du salon V jaune : ce fut Lebel qui vint m'ouvrir respectueusement et tt en se courbant jusqu'à terre; mais rien qu'à la salutation,

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV f^»]

« il m'a semblé que nous n'étions pas bien ensemble. On dit « qu'il en faisait trois pour madame de Porapadour... »

LE ROI

C'est vrai)...

LE DUC, continuant.

« Il m*a conduite pros de Sa Majesté, qui s'est levée poui* « venir à moi, et m'a fait asseoir sur l'ottomane bleu de ciel « à côté de la cheminée. »

LE EOI, avec surprisa*

C'est vrai!..,

LE DUC, continuant.

« L'entretien a commencé par de grands épanchements de a sensibilité, car vous savez que le roi est une espèce d'é- « goïste sentimental qui croit aimer tout le monde, ses sujets « et sa famille, et qui n'aime que lui...» (Le duc, voyant unmou-

rement de colère que fait le roi, s'arrête un moment.) Je VOUS ai

dit, sire, que c'était un libelle infâme, et il n'est pas nécessaire, je crois, d'aller plus loin.

LE ROI

Si vraiment... il y a là-dedans des détails qui piquent ma curiosité... j'ignore comment on a pu les connaître. (D'un air sérère.) Je VOUS Ordonne de ne rien passer.

LE DUC, continuant.

a Du reste, le roi est le seigneur le plus aimable et le plus

spirituel... (La physionomie du roi s'éclaircit.) quand il CSt de

« bonne humeur, en bonne santé , et il m'a semblé d'abord « qu'il se portait à merveille. Aussi, en attendant le souper, « il a été d'une gaieté charmante. Nous avons ri ensemble aux « éclats, aux dépens des parlements et de leur éloquence, aux « dépens de M. "de Saint-Florentin, qui est si fripon et « si béte qu'il semble le faire exprès ; et comme je disais que « dans sacarrit'Te il avait joué de malheur... — Dites plutôt « de bonheur, a repris le roi, de n'avoir pas encore été « pendu 1 »

LE ROI

C'est vraîl j*ai dit cela hier soir.

LE DUC, continuant.

« A propos de M. de Sartines et de son luxe de perruques, a — car on dit qu'il en a quarante, rangées par ordre, dans « une seule chambre, —le roi a dit que, s'il était dans cette « pièce-là, il se croirait au milieu de son conseil d'État ; que « M. de Maupeou était un brouillon, M. de Jarenle un ft mauvais sujet, M. le duc un important...»

LE ROI, vivement.

Je n'ai pas dit cela, mon ami, je ne l'ai pas dit.

LE DUC, froidement.

Peu importe, sire; ce n'est pas de moi qu'il s'agit, (continuant.) a Le roi était de si bonne humeur, que, toujours en riant, je « lui ai demandé, pour le marquis d'Àubuisson, mon parent, « un régiment de cavalerie. — Je l'ai promis ce matin au duc « pour M. de Faverolles, son protégé, m'a-t-il dit; si je v( lui manque de parole, ce seront des pourparlers, des a discussions, des réclamations 1... et, pour arranger cette « affaire, je réponds qu'il faudra que je tienne un lit de jus- « tice. — Et moi je réponds que personne n'entrera dans le « mien si je n'obtiens pas ce régiment. — Vous l'aurez, s'est-pn « écrié ; je vous l'accorde : il est à vous. Et, tombant à mes « genoux, de protecteur qu'il était, le roi est devenu sollici- « teur. Le moyen de refuser une grâce à qui vient de nous « en accorder unel... Aussi, transporté de joie, le roi voulait « balbutier un remerciement; mais, soit le trouble, Témotioa ce ou Texcès môme de la reconnaissance... les mots ne lu a venaient pas... les expressions lui manquaient. Sa Majest( (( était fort embarrassée... moins que moi, cependant, quand a par bonheur, on a annoncé le souper. » (le roi pousse m

soupir d'indignation et de souvenir. — Le duc s'arrête.) Qu'aVOZ-VOUS

sire ?

LE ROI

Rien, continuez.

LE DUGf continuant.

« Le souper fut assez gai; mais il régnait encore sur la « physionomie de mon auguste convive un léger nuage, que « j'ai eu beaucoup de peine à dissiper. Après le repas, le roi i a voulu reprendre la conversation interrompue; mais il K paraît que ses railleries contre Téloquence des parlements avaient porté malheur à la sienne; et, trompé encore / une fois dans ses royales intentions... il a pris, dans un (( bonheur du jour, près de son lit, une boite de pastilles de c chocolat. »

LE EOI, qui jiuque-là a modéré sa colère, arrache le papier des mains

du duc.

Assez!... assez !... (Achetant de lire tout bas.) G*est bien Cela I... quelle infamie!... quel abus de confiance!

LB DUC

Eh bien 1 sire, qu'en dites-vous?

LE ROI, à voix basse avee une fureur concentrée*

Mon cher duc, il n'y a pas un seul des faits consignés dans cet exécrable libelle qui ne soit de la plus exacte vérité. (Les larmes aux yeux.) Oui, mon ami, je suis vieux... ce n'est pas ma faute. — Tous ces détails viennent de la marquise de CasteU iane. Il n'y a qu'elle ou moi qui ayons pu les donner. — Et vous ne croiriez pas, mon cher duc, que demain je devais la présenter à la cour, à ma famille!... lui donner, en un mot, la place d'une personne qui m'aimait tant ! et que je ne remplacerai jamais! Pauvre marquise de Pompadour!! Ce n'est pas elle qui aurait divulgué de pareils secrets, qui aurait abusé de la faiblesse de son souverain!... Mais j'aurai du moins la force de leur apprendre qu'on ne se joue pas de moi impunément... et je punirai de manière!...

LE DUC

Non, sire, vous éviterez l'éclat! vous éloignerez de vous la perlide, vous l'oubUercz, et elle sera assez punie!

30 PROVKniîKS — iNOUVELLBS — ROMANS

LE ROI

Vous avez raison : il ne faut pas ébruiter cette affaire... mettez-vous là... et écrivez!... (n dicte.) « La marquise de « Castellane partira demain au point du jour pour sa terre (( de Saintonge, et d'ici à deux ans ne reparaîtra pas à Ver- « saillesl — Pour le roi, le secrétaire d*État au département, etc., etc. »

LE DUC

Âpprendrai-je aussi à la marquise que Votre Majesté, qui récompense chacun selon ses mérites, vient d'accorder le régiment vacant à M. de Faverollcs, un vieux et fidèle serviteur?

LE ROI

Ahl celui-là est fidèle?

LE DUCU

Oui, sire, je vous l'atteste.

LE ROI

Et il est vieux? (soapiraat.) C'est bien... c*est bien... il est nommé.

LE DDG, écrivant avec un air de triomphe et de malice.

« P.-S. Je suis désolé d'apprendre à madame de Castellane « que le régiment qu'elle sollicitait pour le marquis d'Aubuis- (( son, son jeune cousin, vient décidément d'être accordé par « Sa Majesté, et sur ma présentation, (Appuyant sur chaque mot.) « à M. de FaveroUes, chevalier de Saint-Louis, lieute- » nant-colonel, qui depuis quinze ans attend de l'avancement. »

' LE ROI

C'est bien !

LE DUC, à part.

Ce n'est pas sans peine I (Haut.) Puisque Votre Majesté paye aujourd'hui le zèle et la fidélité, il est encore une autre récompense que je lui proposerai pour la veuve d'un de ses meilleurs ofTiciers, du maréchal de Mirepoixl

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV ÎjI

LE ROI

Comment! la maréchale...

LE DUC

Est tellement gênée, qu'elle a été obligée, avant-hier, de ncttre ses diamants en gage. Et, aprôs les services que son nari a rendus à l'État, j'ai pensé qu'un bon de cent mille

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