‹ Proverbes romantiquesChapitre 111 sur 157 · SCÈNE I. 2o · texte numérisé non relu

SCÈNE I. 2o

potises. C'est votre chevalier de Réon qui vous a rapporté ces belles idées , depuis qu'il est allé guerroyer pour les insurgés d'Amérique.

M. DE MORYILLE.

Ah , mon oncle, quand je pense que vous m avez empêché de le suivre.

LE COMTE

Si je pouvais aussi vous empêcher de le voir!..

M. DE MORYILLE.

Croyez-vous que je penserais différemment.... II suffit d'être éclairé pour sentir que nos vieux usages ne sont plus en harmonie avec le siècle... Et qu'une réforme était indispensable.

LE COMTE

Eh bien, n'a-t-on pas aboli la torture? D'ailleurs... Je vous dis... que... Voyez comme c'est agréable , tout cela , on ne peut seulement pas causer.... II n'y a pas moyen de s'entendre avec ce tapage du canon... Que le ciel confonde le peuple et les philosophes.

( Entre le cfaeTalicr de Réoo. ) LE CHEVALIER.

Marquis, je viens te chercher... Il faut absolument voir prendre la Bastille.

LE COMTE

On l'assiège donc sérieusement?

2o6 LE GENTILHOMME LIBÉRAL.

LBGHSYAUEB.

Croyez-vous, M. le Comte, que Vbn tire le canon pour plaisanter?

LE COMTE

Qu'on fasse marcher les gardes françaises, morbleu.

LE CHEVAUER.

Elles viennent d'arriver , mais elles ont aussitôt pris parti pour le peuple.

LE COMTE

Allons, ce n'est pas possible.

LE CHETALIER*

Eh! M. le Comte, vous n'êtes pas au courant... Vos amis sont tous du dernier règne , et je sais très-bien que l'on ne pensait guère dans les salons de madame de Pompadour, mais le despotisme n'est plus de mode aujourd'hui... Nous en sommes à la liberté maintenant.

M. DE MORVILLE

Mon oncle ne veut pas comprendre cela.

LE COMTE

Non, certes, je ne comprendrai jamais qu'on justifie les excès de cette populace , et qu'on laisse parler tout haut les roturiers qui s'en font les organes.

LE CHEVALIER

Roturiers!... voilà encore un vieux mot... Que

signifient ces distinctions absurdes entre les classes de la société?...

LE COMTE

Fort bien, vous allez me persuader ^e mon valet de chambre est mon égal.

M. BEMORYILLE.

Il n'est pas votre égal , mon oncle , puisqu'il vous sert ; mais vous avez un château , des chevaux 5 un équipage, un nom , et il n a rien de tout cela.... Vous prenez toujours les choses au pied de la lettre.

LE CHEVALIER

Oh, Marquis, si tu étais venu en Amérique, comme tu nous verrais petits et mesquins !. .. Mais heureusement cet échafaudage ridicule de préjugés et de barbarie, qui soutenait notre organisation sociale, commence enfin à s'écrouler, et le canon de la Bastille donne aujourd'hui le signal de la destruction des abus.

LE COMTE

Voilà un petit morceau d'éloquence que je vous conseille d€[^ donner à quelque député du tiers !... Vraiment, je n'entends plus rien au langage d'aujourd'hui....

M. DB HCmVILLE.

Ah!... ce n'est pas celui de Versailles que le chevalier vous parle... Mais si vous étiez plus rc-

2o8 LE GENTILHOMME LIBÉRAL.

pandu , vous sauriez , mon oncle , qu'il n'y à pas moyen d'être écouté d une jolie femme si Ton est du parti de la cour.

LE CHEVAUER.

C'est du plus mauvais ton (i).

LE œMTE.

Vous-êtes tous des fous, et vous verrez où cette nouvelle mode vous conduira.

(Entre le valet de chambre « tea babiti en détordre. ) LE VALET DE CHAMBRE.

Ah! Messieurs!... je suis un homme mort.

LE COMTE

' Qu'as-tu vu?... Tout est-il fini?

LE VALET DE CHAMBRE

On m'a renversé , battu , poursuivi.

LE CHEVALIER

Pourquoi donc ?

LE VALET DE CHAMBRE

Je n'en sais rien....

M. DEMORVILLE.

Ont-ils pris la Bastille?

LE VALET DE CHAMBRE

Oui , sans doute j et mon cheval aussi.

LE COMTE

Poltron, tu t'es laissé faire?

(i) Voyei le$ Mémoires de M. de Ségur.

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