‹ Proverbes: Un mélodrame: De bas en haut: Le testament normandChapitre 30 sur 52 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

PREMIER MAÇON. — Voilà mou fusil pour les autres, — et mon souper pour moi.

DEUXIÈME MAÇON. — Jc suis sûr quc tu m*en offriras la moitié quand tu verras celte bouteille de vin que j'ai cachée sous le chèvrefeuille qui ombrage celte tombe.

PREMIER MAÇON. — Asscyous-nous.

(Ils s'asseyent, mangent et boivent en causant.)

DEUXIÈME MAÇON. — La nuit ne sera pas chaude.

PREMIER MAÇON. — J'ai uuc bounc veste.

DEUXIÈME MAÇON. — Oui, mals tu tousses depuis quelques jours.

PREMIER MAÇON. — G'cst un rcstaut de rhume.

DEUXIÈME MAÇON. — Gc u'cst pas bien bon pour le rhume de passer une nuit d'automne à la belle étoile.

PREMIER MAÇON. — Ou m'a toujours dit qu'un rhume qu'on ne soigne pas dure trois semaines, et qu'un rhume qu'on soigne en dure six.

DEUXIÈME MAÇON. — Tu as tort : tu n'as pas la poitrine bien forte.

PREMIER MAÇON. — Il faut JÛMHp^gnef sa vie, dûton en mourir. /' ^^^

DEUXIÈME MAÇON. — Ce quc je t'en dis, c'est par amitié ; — tu pourrais bien aller te coucher, et je monterais seul notre garde.

PREMIER MAÇON. — Merci...Nous verrons... un peu plus tard. {Â part.) Gomment faire pour le renvoyer lui-même?

DEUXIÈME MAÇON, à part, — Il ne s'en ira pas I

PREMIER MAÇON. — A la sauté des morts !

DEUXIÈME MAÇON. — Ghut ! — Nc plaisautous pas ICI !

PREMIER MAÇON, à part — Ah ! il a peur des morts; c'est peut-être un moyen.

DEUXIÈME MAÇON. — Sais-tu cc qu'ou m'a dit quand je suis allé chercher mon fusil, pendant que tu scellais la dernière pierre? — On m'a dit que Raymond partait cette nuit, quittait le pays, donnait tout son bien aux pauvres, sauf un legs lionnête à ^

ses deux neveux, et allait loin d'ici s*enfermer dans •

un couvent.

PREMIER MAÇON. — N'cnlends-tu pas du bruit ?

DEUXIÈME MAÇON. — NOU... Ct toi, eSt-CC qUC tU

entends quelque chose ?

PREMIER MAÇON. — Il m'avait semblé entendre un soupir... mais je me serai trompé: — c'est sans doute le vent dans les feuilles.

DEUXIÈME MAÇON. — Tu tc scras trompé. •— Décidément il ne fait pas chaud. — Crois-moi,- ne joue pas avec ta santé; bois un dernier verre de vin et va tranquillement te coucher. Pourvu que tu reviennes un peu avant le jour, tu seras récompensé comme si tu avais passé la nuit, — et tu me payeras à boire pour ma peine... Bonsoir.

PREMIER MAÇON, à part. — Ou'i, attends... va... (Haut.) Décidément, j^entends soupirer.

DEUXIÈME MAÇON. — Ne me dis donc pas des choses comme ça !

PREMIER MAÇON. — Mais tu t'attcnds bien sans doute à voir quelque chose?

DEUXIÈME MAÇON. — J^cspérc bicn que non... Partout ailleurs je vaux un autre homme, mais dans un cimetière...

PREMIER MAÇON. — Lc jour il n'y a pas de danger; mais, si le jour appartient aux vivants, la nuit appartient aux morts ; ils aiment à se promener dans ces jardins qu'on plante sur leurs tombes. Tiens, regarde là-bas.

DEUXIÈME MAÇON, tremblant — Où?

PREMIER MAÇON. — Derrière ce saule pleureur, une grande forme blanche!

DEUXIÈME MAÇON. — Sur uuc tombc?

PREMIER MAÇON. — Oui... Si Ics tombcs marchaient!...

DEUXIÈME MAÇON. — Eu effet, il me semble...

PREMIER MAÇON. — Tu cu vcrras bien d'autres celle nuit. Il m'a dit, — le fossoyeur d'ici, — que parfois les jeunes filles mortes sans avoir été mariées, couronnées de fleurs d'oranger, viennent danser au clair de la lune. — Voici précisément la pleine lune qui se lève. — Il faut les éviter, parce qu'elles vous font tourner jusqu'à ce que vous tombiez mort, ou vous étouffent en valsant. — Tudisdonc que je vais aller me coucher, et que...

DEUXIÈME MAÇON. — Oui... c'cst-à-dlre... Je vou-

r>6 UN MELODRAME.

(Irais... Cependant, oui, va te coucher, mais laissemoi ton fusil avec le mien.

PREMIER MAÇON. -— Nou, jc rcstc, tu aurais peur.

DEUXIÈME MAÇON. — Nou, pas trop; mais, corps ou ombre, je tire. Ainsi. va-t*en.

PREMIER MAÇON. — Non, C'était une plaisanterie, je reste. Va plutôt te coucher, toi, si lu as peur.

DEUXIÈME MAÇON. — Nou, jc rcstc aussi.

PREMIER MAÇON. — Eh bicu ! si tu veux t'en aller, je te donnerai une pistole.

DEUXIÈME MAÇON. — Moi, jc t'en donnerai deux si

tu pars.

(Tous deux se promènent quelques instants sans rien dire ; puis ils se retournent en face Tun de l'autre.)

PREMIER MAÇON, armant SOU fusil, — Va-t*en, ou je le tue.

DEUXIÈME MAÇON, armant le sien, — J'ai un peu peur des morts, mais pas du tout des vivants.

(Ils s^éloiguent encore Tun de Tauire et reviennent.)

PREMIER MAÇON. — H y a quelqu'uu qui te paye !

DEUXIÈME MAÇON. — Oui, ct toi aussi.

PREMIER MAÇON. — Eh bicn ! expliquons-nous, ça vaut mieux. — Une nommée Nina, servante de la morte, me donne dix pistoles pour la laisser entrer cette nuit dans la tombe de sa maîtresse; c'est, ditelle, un ordre qu'elle lui a donné en mourant.

DKrxiÈME MAÇON. — Ah ! ccst pour ça que tu n'«s pas vu que j'avais gnché du plâtre au lieu de chaux. — Nina le donne dix pistoles, et moi, Straton m'en donne vingt pour la même complaisance.

PREMIER MAÇON. — G'cst pour ça que tu as fait

semblant de ne pas reconnaître le plâtre d*avec la chaux. — Comment faire?

DEUXIÈME MAÇON. — Gagner les trente pistoles et les partager fraternellement.

PREMIER MAÇON. — Mais Nina et Straton comptentils se rencontrer?

DEUXIÈME MAÇON. — Qu'cst-cc quc Nina t'a dit? Qu'elle était amenée par une bonne intention? Straton m*a assuré de son côté qu'il s'agissait de quelque soin pieux.

PREMIER MAÇON. — Lc Crois-lU ?

DEUXIÈME MAÇON. — NoU. Et toi?

PREMIER MAÇON. — Jc fdis Semblant de le croire, et tu seras sage de faire comme moi. — Si leur projet est criminel... nous le verrons bien... et...

DEUXIÈME MAÇON. — Nous Ics aiTêtcrons ?

PREMIER MAÇON. — Nou, Hous ucus fcrous payer plus cher...

DEUXIÈME MAÇON. — Ou vleut...

PREMIER MAÇON. — N'aic pas peur, c'est ton monde, — c'est Straton, — mais il n'est pas seul. DEUXIÈME MAÇON. — Nina serait-elle avec lui?

PREMIER MAcoR. — Non, c'cst SOU frôre.

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