SCENE IV
LEGROS, seul, — Non, non, vous n'aurez pas ma fille, et surtout vous n'aurez pas la dot de ma fille. Madame Legros va m'en vouloir; elle aurait accédé d tout pour voir sa fille vicomtesse, mais moi ! On dirait que ces gens-là se croient d'une autre espèce
que nous; s*il y a deux espèces, ils sont de la mauvaise. J*ai voulu Tentendre jusqu'au bout. La noblesse! avantage donné par le hasard! Je voudrais bien savoir si leurs ancêtres, dont ils sont si orgueilleux, seraient, de leur côté, bien fiers de les avoir pour descendants. Absurde préjugé! Oh! il avait bien raison, celui qui a dit :
Les mortels sont égaux, ce n*est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.
(En prononçant ces paroles, Legros, fort agité et drapé noblement dans sa robe de chambre, se promène à grands pas; U reprend sur la cheminée le volume qn*il avait fait semblant de lire ; il hausse les épaules de sa propre faiblesse ; il prend le livre, Tessule avec sa manche, souffle sur la tranche dorée pour enlever la poussière, le remet dans la bibliothèque, qu'il ferme à double tour et dont il die la clef. U revient des esprits dans les bibliothèques, et bien des gens en ont peur. — U marche encore en répétant dix fois:)
Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.
(U s*arrête à la fenêtre qui donne sur le jardin, et joue avec ses doigts la MarseiUaUe sur les vitres ; toute coup il suspend l'hymne.)
£h ! mon Dieu ! qu'est-ce que je vois? Euphémie dans le jardin ! Elle se promène avec M. Petit. Réellement ce M. Petit perd son temps comme s'il était â lui, comme si je ne le lui payais pas. Quatre-vingts francs par mois pour se promener au soleil avec ma fille dans le jardin I Je trouverais à meilleur marché.
fil sonne. — Eusèbe entre.)
Etisèbe, appelez-moi H. Petit.
(Ettsèbe sort.)
Mais que diable fait ma fille au jardin ce matin ? Elle ne sortait pas, d'ordinaire, de sa chambre avant le dgeuner. C'est mon temps qu*il perd, puisque je le lui achète, et le temps, disent tous les proverbes, c'est le bien le ])lus précieux ; donc il me vole.
(Entre Petit.) SCÈNE V.
LECROS, ANDRÉ PETIT.
LEGRos. — Vous voilé, monsieur!
PETIT. — Oui, monsieur.
LEGROS. — Monsieur, vous êtes entré chez moi au prix de quatre-vingts francs par mois. Pour quoi faire?
PETIT. — Monsieur, j'ai euThonneur d'entrer chez vous en qualité de commis et de secrétaire.
LEGROS. — Votre prédécesseur ne recevait que soixante-dix francs ; à ce titre et à quelques autres, je pense avoir droit à de l'exactitude de votre part.
PETIT. — Dites, monsieur, à du zèle, à du dévouement, au dévouement le plus absolu.
LEGROS. — Très-bien ! monsieur. Je ne sais si c'est pour faire preuve de ce dévouement que vous vous promenez au jardin au lieu d'être dans votre bureau ; mais, à coup sûr, cela ne fait pas preuve d'exactitude à remplir vos devoirs.
PETIT. — Je rendais compte à mademoiselle d'une commission qu'elle avait bien voulu me confier.
LEGROs. — Que vous fassiez les commissions de ma fille, rien de mieux; mais elles ne doivent pas vous empêcher de remplir vos fonctions.
PETIT. — Tenez, monsieur, je viens de vous faire un mensonge.
LEGR08. — Hein ?
PETIT. — Mademoiselle ne m'avait pas donné de commission.
LEGROS. — Que faisiez-vous alors dans le jardin?
PETIT. — Je suis tout tremblant; mais autant aujourd'hui qu'un autre jour, puisqu'il faudra bien ([ue je vous le dise.
LEGROS. — Qu'est-ce?
PETIT. — Au moment de parler, ma langue se
glace.
LEGROS. — Ah çâ ! monsieur. . .
PETIT. — Ah î monsieur, soyez mon second père !
LEGROS. — Qu'est-ce que ça veut dire?
PETIT. — Mademoiselle Euphémie...
LEGROS. — Eh bien ?
PETIT. — Eh bien ! je l'aime, je l'adore...
LEGROS. — Ah! mon Dieu!...
PETIT. — Je serai pour vous un fils respectueux » dévoué.
LEGROS. —Monsieur Petit, vous vous oubliez...
PETIT. — Je suis jeune et sans fortune; mais, avec votre appui et vos conseils, je parviendrai. D'ailleurs, un dévouement sans bornes à vos intérêts
sera le prix de vos bienfails. Vos affaires seront les miennes.
LEGRos. — Il n'est pas dégoûté... Monsieur Petit, parlons sérieusement : si je comprends bien vos paroles incohérentes, vous me proposez de vous donner ma fille en mariage?
PETIT. — Oui, monsieur, et croyez...
LEGROS. — Trêve de phrases. Je vais vous montrer une grande indulgence.
(Petit se précipite sur la maiu de Lcgros comme s'il voulait la baiser; Legros l'arrête d'un geste superbe.)
LEGROS. — Je vais vous montrer une grande indulgence. . . Je ne vous chasse pas à Tinstant même. . . Vous finirez votre mois, cela vous donnera le temps de chercher une place.
PETrr. — Mais, monsieur...
LEGROS. — Et, dans votre nouvelle place, vous ferez bien de montrer moins d'ambition.
PETIT. — Mais, monsieur, je ferai comme vous ; par le travail, par la probité, je deviendrai riche, je...
LEGROS. — Ah ! vous voulez épouser mademoiselle des Aulnaies ! Il y a une demi-heure je la refusais à M. le comte de Gafreville, qui venait, en personne, me la demander pour son fils... Vous comprenez que ce n'est pas pour la donner au fils d'un employé au ministère des finances. Non, mon cher, mademoiselle des Aulnaies n'est pas destinée à devenir madame Petit.
PETIT. — Monsieur, mon père est un homme honorable...
Il DE DAS EN RAUT»
LBGROB.— Qui vous dit le contraire? Et vous aussi, mon clier, vous êtes un liomme honorable ; tout le monde est honorable... Mais, enfin, il y a des classes dans la société... Il y a des rangs... Et c'est là le malheur de ce temps-ci, c'est que tout le monde veut sortir de sa sphère... C'est que tous les moyens sont bons pour arriver à tout... C'est qu'il n'y a, pour personne, ni moyens trop bas, ni ambition trop haute. C'est le tohu-hohu, c'est la confusion 1
PETIT. — Monsieur...
LEGRos. — C'est assez, n'en parlons plus. Vous finirez votre mois. Cependant si, pendant les vingt jours que vous avez encore à passer ici, vous vous avisez d'adresser la parole à mademoiselle des Aulnaies, ou seulement de lever les yeux sur elle, il faudra partir cinq minutes après, le temps de rassembler vos plumes et votre canif.
(Entre Eusèbe.)
EusEBE. — Monsieur, le déjeuner est servi.
LEGROS. — Tenez, monsieur Petit, mettez-vous In , à mon bureau ; il y a là dix lettres à copier. Réparez le temps que vous m'avez perdu. Vous me les descendrez après le déjeuner.
(Il sort.)