IMPRIMATUR
F. Etienne GALLAIS, des Frères Prêcheurs, Lecteur en théologie , Prieur provincial.
Il est de bon ton aujourd'hui, dans les écoles catholiques, de se déclarer disciple de saint Thomas d'Aquin. L'étude des œuvres de l'Angélique Maître est en faveur de plus en plus. Si quelques esprits, imprégnés de kantisme et de cartésianisme, et retenus encore dans les préjugés d'une éducation hostile à la scolastique, se montrent obstinément rebelles à l'intiiiencedu Prince de la philosophie chrétienne, le plus grand nombre reconnaît son autorité et s'honore de rendre un hommage public à son génie. Des maîtres distingués s'efforcent d'ac(juérir la parfaite intelligence de ses théories, de les vulgariser, et de montrer leur surprenant accord avec les découvertes de la
science moderne. Peut-être sortira-t-il de ces travaux une nouvelle Somme théologique, qui marquera le triomphe de la Foi sur la scienceimpie de ce siècle, et qui sera, dans l'avenir^ le houlevard de l'Église, comme la Somme de frère Thomas d'Aquin acheva le triomphe de la Foi sur le faux péripatétisme du moyea âge, et devint l'arsenal de la raison chrétienne contre les entreprises de l'hérésie.
Quoi qu'il en soit de ces espérances, le retour aux doctrines thomistes est un progrèspour la philosophie. Le hon sens et la profonde métaphysique de l'Ange de l'École seront une forte barrière aux tendances sceptiques et positivistes, qui se manifestent detoutes parts, au grand détriment de la Raison et de la Foi, non moins que de la vraie science et de l'énergie des âmes.
Parmi les théories de saint Thomas, celle^ de Dieu, Premier Moteur, est l'une des plus^ célèbres. Le fait sensible du mouvement conduit l'esprit, qu'éclaire le fameux principe i
Omne quocl movetiir, ah alio rnovetiir, au fait supra-sensible de l'existence de Dieu. Le même principe, appliqué à ce môme fait, amène encore Tesprit à affirmer que tout mouvement des créatures a Dieu pour cause première, et que chacun de nos actes procède de lui comme du Premier Agent. C'est la théorie thomiste de la py^émotion ou py^édéterniination physique.
Elle a été vivement combattue, depuis les dernières années du seizième siècle, par les disciples du jésuite espagnol Louis Molina. Ce fameux théologien remplaçait la prémotion par un concours simultané. D'après lui, Dieu n'agissait pas dans la créature, mais avec elle; il ne mouvait pas à l'acte, il y concourait seulement ; et ce concours, c'est la créature seule qui en déterminait l'emploi, l'exercice. Dieu n'allait pas devant, comme dit Bossuet; il semblait suivre Tactivité de sa créature. Voilà pourquoi Dieu ne pouvait connaître nos actes libres que par une supercompréhension très mystérieuse de nos volontés , dans lesquelles il voyait toutes nos détermina-
tions futures. A l'aide de cette science moi/enne, Molina mettait d'accord notre libre arbitre avec la volonté et la causalité de Dieu, et il essayait de faire entendre que, supposé le don de la grâce et l'offre du concours, nos destinées éternelles n'étaient, dans le plan divin, qu'œuvre de prescience pure.
Pressé sur tous les points par l'autorité de saint Augustin et de saint Thomas , le Molinisme n'a jamais pu subsister dans son intégrité native. La prédestination post prœvisa mérita fut abandonnée par le Congruisme, système complexe issu du génie subtil et fusionneur de Suarez. L'explication de la science moyenne par la supercompréhension des causes, reconnue insoutenable, fut remplacée par des moyens divers. On avoue aujourd'hui que, « de toutes les explications proposées, aucune n'est complètement satisfaisante. » Tous les longs efforts de l'école moliniste sur ce point ont abouti à ces fières paroles du Néomolinisme français : « Affirmer la science moyenne, c'est affaire de bon sens; mais l'expliquer, c'est du dilettantisme philo-
sophique. » Quant au concours simultané , beaucoup de théologiens de la suite de Molina Pont rejeté pour revenir, autant qu'il leur était possible, à la prémotion enseignée par saint Thomas.
Jetons un rapide coup d'œil sur les théories prémotionistes de quelques molinistes contemporains.
Le P. Gornoldi, jésuite italien, voit toute la doctrine de saint Thomas sur la motion divine, dans la Somme théologicpte , 1* 2® , question 9, article 6, réponse à la troisième difficulté ^
Voici le texte. — « Prœterea Dous non est causa nisi bonorum. Si ergo a solo Deo vol untas hominis moveretur, numquàm moveretur ad inalum. — Ad tertium dicendum quôd Deus movet voluntatem hominis, sicut universalis motor, ad universale objectum voluntatis,
1. « Qiiale sccondo saii Tomniaso sia la concordia délia mozione divina colla libertâ umana. » Roma,
quod est bonum; et sine hac universali mo-. tione homo non potest aliquid velle; secl horao per rationem déterminât se ad volendum hoc vel illud, quod est verè bonum vel apparens bonum. — Sed tamen interdùm specialiter Deus movet aliquos ad aliquid determinatè Yolendum, quod est bonum, sicut in his quos movet per gratiam. »
Le P. Gornoldi applique tout son esprit à la première partie de la réponse. Dans la seconde, il s'agit, dit-il, d'actes surnaturels indélibérés, purem.ent spontanés, point libres. Le R. P. l'affirme ainsi. On verra plus tard ce que vaut cette affirmation.
Écoutons le commentaire du P. Gornoldi.
D'après lui, dans l'action d'un moteur agissant sur un mobile, l'esprit observe quatre choses : 1° le moteur, 2° le mobile, S*^ l'impulsion donnée au mobile par le moteur, 4° enfin, l'acte produit par le mobile sous l'impulsion reçue. Le moteur, c'est Dieu; le mobile, toute créature; l'impulsion, la motion divine; l'acte, toute opération des créatures. Il est évident que l'impulsion a la priorité de cause sur
Tacte produit, et, par suite, que la motion de Dieu dans les causes secondes est une véritable prémotion physique. On voit en quoi le P. Cornoldi se sépare de Molina.
Voici maintenant où il s'écarte des thomistes. A la vérité, dit-il, on ne peut concevoir l'action du moteur sans une impulsion donnée au mobile; mais on la conçoit très bien sans l'opération ou l'acte du mobile, si la résistance de ce dernier surpasse la force de l'impulsion reçue. Tel est précisément le cas de la volonté libre. Dieu lui donne une impulsion réelle et la meut au bien général, mais sans la déterminer à un acte particulier; c'est la volonté seule, ainsi prémue, qui se détermine ad hoc vel ad ilhtd. La prémotion physique n'est pas une prédétermination.
Une comparaison va rendre la chose sensible. Imaginez un navire poussé par le vent vers les côtes d'Italie. Tout le mouvement du navire est l'eifet du vent qui gonfle les voiles et pousse le vaisseau. C'est l'impulsion vers un but en général. Mais d'où vient que le navire se dirige vers ce point déterminé? C'est l'effet
du pilote seul, qui est comme la raison gouvernant le navire, et qui seul en détermine la direction. Ainsi l'homme se dirige au bien particulier sous l'impulsion de Dieu moteur universel.
Cette prémotion indéterminée est-elle vraiment thomiste? Est-ce là cette motion divine, qui applique à l'acte — < applicat ad agendum, » — par laquelle Dieu fait agir en effet — « quores naturaliter agat, » — par laquelle il nous fait vouloir ceci ou cela — « facit nos velle hoc vel illud, » — avec laquelle la volonté agit toujours, — « si Deus movet voluntatem ad aliquid, impossibile est quôd voluntas ad illud non moveatur, > — si efficace enfin, que par elle Dieu opère nos élections mêmes — « semper hoc homo eligit quod Deus operatur in ejus voluntate >, — et qu'il les connaît dans sa propre causalité — « ut sic seipsum cognoscendo, hujusmodi cognoscere possit?» Il me semble que ces marques authentiques de la prémotion thomiste ne paraissent guère dans la prémotion imaginée par le P. Gornoldi.
Il ne faut pas trop presser les comparaisons ; elles pèchent toutes par quelque endroit. Mais n'y a-t-il pas lieu de craindre que le P. Gornoldi ne dérobe quelque chose à la causalité de Dieu? Qui ne voit, en effet, que dans l'exemple cité l'acte du pilote dirigeant le navire n'est pas produit par le souffle du vent?
Assurément, selon saint Thomas, l'homme, mû par Dieu à agir, se détermine par le jugement de la raison ad hoc vel ad illud. Mais ce jugement de la raison ne détermine l'acte libre que spécifiquement, « ex parte objecti, > en présentant le bien, vrai ou faux, qui est le terme du mouvement volontaire. Il reste à expliquer la production physique du mouvement, l'exercice effectif, le passage réel de la volonté à son acte. Qui est cause première efficiente de ce phénomène, de cette opération? Il n'y a pas de doute, c'est Dieu, d'après saint Thomas; Dieu, qui produit l'acte libre en tant que cet acte est une inclination au bien ; qui meut la volonté, l'applique à agir, et nous fait vouloir; en même temps que cet acte libre est déterminé, quant à son espèce morale, par un
jugement de la raison. 11 paraît donc que la prémotion thomiste est une prédétermination physique à l'exercice effectif de notre activité ; mais la détermination spécifique ou objective se fait par nos jugements.
J'admettrai bien, si l'on veut, que la fameuse réponse ad 3"^, sur laquelle est appuyé le sentiment du P. Gornoldi, résume la pensée de saint Thomas; mais à condition de l'entendre et de l'expliquer suivant la doctrine exposée dans les articles eœ professa sur l'opération de Dieu dans les créatures. Est-il d'une critique sincère et judicieuse de prendre un seul texte, qui n'est que la solution d'une difficulté particulière, pour en faire le cadre forcé de toute une vaste théorie? On verra plus loin le sens thomiste de ce passage. 11 me suffit, pour le moment, d'avoir éveillé l'attention et la curiosité du lecteur.
Le R. P. Théodore de Régnon, jésuite néomoliniste, remplace le concours simultané par une réelle prémotion physique.
« L'opération divine dans l'action d'une
cause seconde, dit-il, n'est pas un simple concours tomljant exclusivement sur l'effet sans atteindre la faculté, comme le soutient l'école de Suarez (et de Molina). C'est une véritable motion de la cause seconde ; c'est par la cause seconde que la Cause Première atteint l'eff'et d'une première manière ; c'est en bandant le ressort de l'activité créée que Dieu agit et opère... A mon sens, on doit dire, si l'on veut suivre la doctrine de saint Thomas, que la Cause Première oneut réelle7nent la cause seconde, et qu'une influence de Dieu, dans toute action, tomlje sur la cause avant de parvenir à l'effet... Soit que l'on considère l'action d'une cause seconde, soit que l'on considère un effet ({uelconque, l'opération de Dieu est essentielle, logiquement première, métapliysiquement principale ; la cause seconde n'est qu'une coopératrice subordonnée, mise en mouvement, et son rôle se borne à déterminer et spécifier l'eflèt dont la substance provient de la Cause première ^ » Ainsi s'exprime le R. P., et sa