‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 98 sur 144 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Les molinistes s'arment contre le Thomisme d'une « note manuscrite » du pape Paul V, qu'un l^ère de la Compagnie a découverte récemment dans la bibliothè(iue Borghèse. Ils reprochent vivement aux thomistes de garder le silence sur ce document, comme s'il contenait leur condamnation et la délinition du Molinisme par l'autorité du lN)ntire romain. Nous voulons éviter ce reproche, d'autant qu'il serait très maladroit de notre part et très préjudiciable a notre cause de ne point parler de cet autographe aujourd'hui fameux. L'examen que nous en allons l'aire dans cet article fait mieux connaître historiquement la théo-

rie thomiste et prépare l'esprit à porter sur elle un jugement plus éclairé.

Parlant de cette « note », le R. P. de Régnon s'exprime en ces termes : « Cette pièce, dit-il, est le joyau de l'ouvrage du P. Schneemann ; non seulement le texte original italien, mais le manuscrit lui-même est reproduit pbotographiquement^ »

Voilà, certes, un document qu'on estime fort précieux pour le Molinisme. Chose étrange, mais que l'on comprendra tout à l'heure, un thomiste n'a pas moins d'intérêt à le connaître et à le divulguer. En voici un résumé très fidèle 2, dont on voudra bien nous pardonner le sec et froid laconisme.

Ce document contient le compte rendu, écrit de la main du Pape, d'une Congrégation de neuf cardinaux tenue secrètement vers la fm d'août 1607. On y voit que , parmi les cardinaux consultés , trois ne se prononcèrent pas sur le fond même de l'affaire, c'est-à-dire sur la vérité des doctrines

i . Bannez et Molina, p. 55.

2. D'après la version française publiée par le R. P. de Régnon, dans Bannez et MoUna, pp. 57-62. (Voir à la fin du volume le lexle in extenso.) L'authenticité de ce document ne paraît pas à tout le monde bien solidement établie. Je le prends pour ce qu'il vaut, et je vais en tirer parti contre le Molinisme.

en présence; deux opinèrent violemment contre IJannez et sa prédéterminalion, tandis que les fjnatre autr(*,s se montrèrent plus inclinés pour le sentiment des Pères de FOrdre de saint Domini(|ue.

Il n'y a l:i rien de bien alarmant pour le Thomisme.

Le cardinal d'Ascoli, dominicain, demanda qu'on approuvât purement et simplement la censure des quarante-deux propositions extraites du livre de Molina. Mais le cardinal Giuri fut d'avis qu'il fallait étudier mieux cette affaire, et le cardinal Bianclietto, qu'on examinât encore si Molina enseigne en réalité les quarante-deux propositions. Le cardinal Arrigone jugeait qu'il n'était pas bon de suspendre le livre de Molina, bien qu'on l'eût d'abord pensé.

De leur côté, les cardinaux Bellarmin et Pinelli crurent, chose remarquable! « qu'on pourrait faire une bulle dans la(juelle on condamnerait certaines propositions que l'un et l'autre i)arti s'accordaient ii rejeter » ; mais Arrigone combattit ce sentiment, parce qu'on donnerait aux hérétiques, disait-il, l'occasion d'écrire sur ces propositions.

Enlin, le célèbre cardinal Duperron approuva d'abord ce qu'avait dit l'illustre Bellarmin, « que l'opinion de la prédétermination physicpie était de Calvin et de Luther », puis il ajouta de son chef « qu'elle avait été condamnée ii Trente dans la 'sixième session », et que Baïuiez méritait la censure plus que Molina.

80 THOMISME ET MOLIINISME.

Ce sont là, sans nul doute, de graves iniputalions contre le Thomisme. Mais le poids en est beaucoup diminué par les paroles du Pape. Paul V émit son avis en ces termes :

« Touchant la grâce du Seigneur, le Concile de Trente a défini qu'il est nécessaire que le libre arbitre soit mû par Dieu. La difiiculté consiste à savoir si Dieu meut « physice» ou «moraliter» ... L'opinion de< Dominicains est très dijférente de celle de Calvin, puisque les Dominicains disent que la grâce, loin de détruire le libre arbitre, le perfectionne au contraire, en faisant que fhomme agisse conformément à sa nature, c'est-à-dire avec liberté. Les Jésuites diffèrent des Pélagiens, car ceux-ci posaient le principe du salut en nous, et eux tiennent tout le contraire. Par conséquent, il n'y a pas une nécessité pressante de venir à la définition... Quant à faire une- constitution dans laquelle on déclarerait les choses qui ne sont pas en controverse, cela ne paraît pas bien..., parce qu'on fournirait aux hérétiques un sujet d'arguties et de disputes... Qu'on dise seulement que plus tard nous donnerons la solution... »

Tel est le « joyau » tiré de la poussière par le P. Schneemann. Voyons ce qu'il vaut à l'avantage ou au détriment des opinions adverses.

Et d'abord, quel est son prix pour un moliniste? Il n'est pas petit, au jugement du R. P. de Régnon, car désormais, paraît-il, « la théologie des Jésuites ne passera plus pour condamnée in petto et le Molinisme pour un coupable sur lequel de-

meure suspendue par un lil Tcpée vengeresse ^ » .

Si le Molinisme, pour employer la même comparaison, a été dans les écoles, depuis son origine jusqu'il ce jour, comme Damoclès h la table de Denis, est-il bien assuré que sa situation soit changée [)Our l'avenir? — Nos lecteurs n'ont sans doute point oublié le décret d'Aquaviva, qui constate oriiciellement et le plus expressément du monde que ce n'est pas le Molinisme proprement dit, mais le Congruisme « seul » , qui a été exposé et défendu dans les Congrégations i)ar les Pères de la Compagnie de Jésus. Eh bien ! y a-t-il dans le compte rendu lait par Paul V le moindre indice que le général Aquaviva se soit trompé? Si le cardinal Duperron jirit la peine de prouver, avec force textes de saint Augustin, que ro[)inion des Jésuites n'était pas pélagienne, si le Pape approuva cette argumentation, de quelle opinion pouvaient parler le cardinal et le Pape, sinon de celle-là « seulement » (jue les Pères Jésuites avaient exposée et défendue dans les Congrégations, c'est-ii-dire du Congruisme?

En (juoi donc, je le demande, ce document précieux relève-t-il les affaires du Molinisme «i^ur»? Comment dissipe-t-il les soupçons qui pèsent sur lui? Ne reste-t-il pas encore sur ce système un doute sérieux et légitime? Pourquoi a-t-il été abandonné par les confrères de son auteur-?

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