‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 101 sur 300 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

MOtVTAOttABDS DANS L’ÉVÈCHK DB SCODRA.

La partie orientale du paehalik de Seodra est formée de montagnes inhospitalières qui se prolongent depuis le lac jusqu'à la plaine fertile du Drm-Blanc.

El les atteignent au nord la chaîne qui sépare les eaux tributaires du Danube de célles de la Mediterranée, et qui est en même temps la limite entre les langues slave et albanaise. Au sud, le Drin les sépare des Mirdites.

Les habitants de ces montagnes appartiennent a des races guerrières d'origine albanaise, et sont généralement catholiques; ear éest seulement dans le voisinage de Seodra qu'on trouve des mahométans. Suivant la nature des localités. ils s'adonnent plus parti culièrem«ntà l’agriculture ou a la \ie pastorale; mais ils ont tous l'Instinct guerrier. Chaque montagnard ne sort qu’arme , soit qu’il laboure, soit qu’il fasse paître ses troupeaux ; avant même de s’endormir il place sous son chevet ses pistolets et ion yatagan. Malgré cet esprit aventu-

reux, ils paraissent moins disposés à aller chercher fortune à l'étranger que les habitants de l'Albanie centrale et méridionale. Les montagnards et surtout ceux dé l'est sont en général si pauvres que leur existence est iinelutteeontinucllécontre leliesoin; mais ils tiennent ellement a leur patrie que l'exemple de leurs voisins, qui s’engagent au loin comme ouvriers ou comme soldats , les porte rarement à les imiter

Ceux du haut pays ne payent aucun tribut à ta l’orte , ct’ue sont tenus qu’au service militaire. Les districts de Kastrntiet de Schh-ieli font seuls exception. Dans les premiers temps des réforme* adoptées par le gouvernement turc 4 Hafis Pacha essaya tous les rnovens pour rendre ces montagnards tributaires, et il négocia longtemps à eet effet avec leurs ehefs de famille, t.es Clés menti et les Ilot 1 1 refusèrent formel!-* ment; mais les K >strati et les Scbkrieli se laissèrent gagner, et consentirent à payer cinq piastres par maison. A présent cette taxe est portée à dix-sept bourses; elle est proportionnelle; les plus pauvres sont imposés a dix piastres et les riches jusqu'à deux cents.

Ces montagnards ne reconnaissent d’autorité turque que celle du pacha dé Seodra, qui, dans ses rapports avec eux; s'écarte de ta règle ordinaire, et se conforme à leurs usages et à leurs tfàdtions particulières, pour intermédiaire de ces relations, chaque district a un buluk paschi, qui représentese* intérêts et qui réside à Seodra. Cet officier finit êtrê

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L’UNIVERS

mahométan. En général, cette charge est héréditaire ; et il est rare qu’on demande au pacha la destitution du buluk paschi.

U ne faut pas confondre ce fonctionnaire avec, les commissaires qu'entretiennent à Constantinople les gouverneurs de provinces; en effet, il n’a point de pleins pouvoirs, mais il est comine la caution de son district.

Son premier soin est de soutenir les intérêts de scs commettants auprès du pacha. Il introduit chez ce dignitaire le simple montagnard aussi bien que le chef; il appuie leurs requêtes comme interprète et comme avocat. C’est encore lui qui est chargé de transmettre les ordres du pacha au district, qui perçoit les amendes pour meurtre et celles qu’on inflige pour de moindres délits.

Le tiers de ces amendes lui revient.

Dans les lieux où le tribut est exigible, c'est encore lui qui le perçoit, et le verse au trésor.

En temps de guerre il reçoit les rations et en tait la distribution, et transmet aux chefs les ordres des commandants supérieurs.

Chaque buluk paschi dispose, selon l’importance de son district, d’un certain nombre de serviteurs armés { tschausch),

u'il charge de ses commissions dans le

istrict, ou il ne se montre lui-même que rarement ; et il ne le faitjamaissans en avoir obtenu l’autorisation des chefs de famille.

Lesdiversestribusapparaissent comme des unités politiques distinctes en tant qu’elles sont représentées par des buluk paschi particuliers; car, en vertu de leur organisation, elles se fractionnent en autant de petites communes indépendantes les unes des autres. O morcellement est récent: ainsi la tribu des Clém> nti,qui forme aujourd'hui les trois divisionsindependantes de Selitza,\Vukli et Nikschi, ne formait il v a trente ans qu’un seul tout. Le motif de cette séparation vint de ce que Sélitza voulut faire des reformes, tandis que les deux autres villages s’y opposaient.

La représentation d’une semblable commune se compose de voïvndes et du conseil de district. On choisit de préférence ces dignitaires parmi les chefs de race ou des branches, lorsqu’ils résident

dans le pays. L’influence du voïvode sur la conduite des affaires dans le conseil dépend de son mérite personnel. Au reste, il est d'usage de donner aussi le titre de voïvode aux autres membres du conseil. !-es dignités de voïvodes et de sénateurs ou conseil lers sont héréd i tairrs, de telle sorte cependant que, si celui qui est appelé à les exercer est mineur, son plus proche agnat le remplace jusqu'à ce qu’il ait atteiutla majorité. Ces dignitaires reçoivent du pacha un décret d'installation , qu'on appelle dans le pays *chkop(\e bâton).

L’organisation militaires' accorde avec l'organisation civile ; car il y a autant de drapeaux que de conseils d’anciens. Ainsi les Kastrati et les habitants de Schkriéfi n’ont qu’un conseil et un drapeau ; cependant les premiers ont six voivodes et les derniers cinq. Le chef militaire porte le titre turc de baîrakdar, porte-enseigne. Ce grade est aussi héréditaire. Ordinairement le voïvode est en même temps baîrakdar.

Après le conseil des anciens, il y a dans chaque district un autre corps, qui se compose des chefs des familles collatérales; ses membres se nomment gfiiobats, parce qu’ils sont chargés de recueillir les amendes. Ils doivent en outre prêter assistance aux buluk paschi dans les exécutions qu’ils ont à faire.

Cependant le souverain pouvoir appartient au peuple, qui l’exerce dans les assemblées générales. Ces assemblées sont ordinaires ou extraordinaires. Ces dernières sont annoncées par des messagers dont le nombre varie selon l’importancedu district. On lesappelle tschausch. Ce sont des personnes pauvres, que ces fonctions exemptent de toute charge et qui en retirent encore quelques autres avantages.

Les assemblées ordinaires se tiennent, suivant les localités, deux, trois ou quatre fois par an. Dans les districts agricoles, on assigne le jour et le lieu ; dans ceux dont les habitants élèvent du bétail, on se contente d'indiquer le lieu. La formule de convocation est celle-ci : Que la montagne s'assemble en tel ou tel endroit. Il y a en outre une assemblée au commencement de l’année et une autre en automne. Dans toute assemblée , il faut que chaque maison soit représentée

au moins par un homme. Les absences sont punies d'une amende de deux à uatre moutons. On y délibéré et l’on écidesur les iuterétsde la communauté Lorsqu'on s'est rendu au lieu convenu , les autorités du district s’asseyent en cercle , le reste du peuple , assis ou debout, se tient alentour. Chacun garde ses armes. Le voî vo de ou un autre chef ouvre la séance par un discours où il rappelle l'objet de la reunion, et ordonne aux ghiobars d'en délibérer. Alors ceuxci se lèvent , et discutent à peu près comme on le fait dans nos commissions.

Lorsqu’ils sont de retour, tout le peuple se lève, â l'exception des dignitaires. l,e voïvode leur demande alors ce qu’ils ont fait, et l’orateur des ghiobars répond aux questions qui ont été posées par chacun des chefs. Les propositions importantes sont approuvées par le peuple, auquel le voivode fait jurer sur des fusils placés en croix qu’ils ne changeront rien à leur constitution , ou qu’on soumettra à la ratilication du pacha les propositions nouvelles. C’est ce qui arriva lorsque, il y a quelques années, les habitants de Séfitza décidèrent que la peine du sang ne pourrait atteindre que les personnes ayant le même toit ou le même troupeau que le meurtrier, et ne s’étendrait pas aux parents ne vivant pas avec lui, fussent-ils son père ou sou frère. Les contrevenants a cetteloi, outre l’amende due au pacha, devaient payer à celui ci et au district une somme' d'environ mille piastres.

Quand les questions touchent aux intérêts des partis, et que la montagne se partage, il arrive souvent qu’il est impossible de les mettre d'accord ; alors le peuple empêche les ghiobars de faire leur rapport, et l’on se sépare en tumulte sans avoir pris de résolution. Les haines de parti sont si violentes que pendant des années les assemblées n'ont pu tenir leurs séances.

En temps ordinaire le conseil des anciens s'est entendu, préalablement du moins, avec les ghiobars les plus influents sur les mesures à prendre , et le débat public se réduit à une simple formalité.

Cependant la législation ne conteste pas l'action supérieure de l’assemblée du peuple. Celle-ci se borne en général à

fixer et à faire rentrer les amendes encourues pendant une période de temps déterminée. Mais, comme la manière de procéder n’a rien de régulier, l’execution entraîne parfois des longueurs si le coupable est puissant ou d'un caractère opiniâtre. Néanmoins, attendu que l’on ne s’occupe que de délits de notoriété publique , les formes de la procédure sont sommaires.

La plupartdu temps les amendes sont infligées pour des contrai entions aux lois sur les pâturages ou à certains usages locaux. Le coudamné livre un certain nombre de moutons, et rarement il s’acquitte en argent. C'est pendant la session de l’assemblée que ces amendes sont recueillies par les ghiobars, qui se les partagent entre eux.

Le ban du sang n'appartient pas au district, mais au pacha. Le meurtrier et ses iDtimes doiveut immédiatement s’exiler pour se soustraire à la vengeance des parents de la victime. L'usage est également que le meurtrier d’un homme sans parents quitte aussitôt le pays.

Dans plusieurs contrées, et nommément à Scodra, la maison de l’assassin est livrée aux flammes par le buluk paschi, et l'on exige de ses parents une amende proportionnée à la fortune du coupable. Cet usage a souvent réduit à la mendicité des familles par cela seul qu’elles avaient pour parent uu homme qui, n’osant tuer un des siens, assassinait un étranger.

L’amende qui est prélevée juridiquement pour un meurtre n’a rien de déterminé. Dans les districts où la domination turque est établie, tous les biens meubles du meurtrier passent au buluk paschi et aux ghiobars. Les parents du coupable payent de trois cents à huit cents piastres, et s’ils sont pauvres, ils peuvent s'acquitter moyennant un sacrifice moindre.

Indépemlaminentde l’action publique, le meurtrier est exposé à la vengeance autorisée et sanctionnée par les moeurs; des représailles sanglantes menacent sans cesse les plus proches parents du coupable; et, si quelqu’un d’eux se distingue, c'est celui qui deviendra plus particulièrement l'objet du ressentiment de la famille offensée quand le meurtrier lui-même s’est mis hors de la portée de

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L'UKIVF.RS.

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leurs atteintes. Souvent on ne se contente pas, pour venger la mort d'un homme, (letuer un des parents du meurtrier. L'Albanais vous dira qu'un Iminine de sa famille en \aut six. Or, comme chaque vengeance en amène une nouvelle et que la dette du sang passe du père au fils, il arrive nécessairement que les familles les plus nombreuses s’eteignent en peu d'annees.

La vengeance du sang ne s’exerce jamais sur les familles étrangères qui habitent le même lieu que le meurtrier, mais seulement sur quelqu’uu de ses parents.

Si le meurtre a été involontaire, celui qui l'a commis doit commencer par s'éloigner: mais la peine civile ne l'atteint pas ; et il obtient ordinairement de la famille du mort l'amnistie et la faculté de revenir dans le pays. L'adultere donne a l'époux outragé le droit et lui impose le devoir de se venger du séducteur. Kn Albanie cette injure ne se pardonne jamais. Dans le flagrant délit, le meurti e des deux coupables n'entrainc aucune peine afflictive.

La sé ludion d'une fllle ou d'une soeur se venge aussi par le sang ; cependant l’offensé peut pardonner. Pour les simples blessures, le droit de vengeance ne s’exerce ordinairement que sur l’offenseur et l'olfensé. fcn cas semblable, on se contente souvent d'une réparation pécuniaire ou de faire payer a l’offenseur les frais de la cure. Si l'affaire va jusqu’au pacha, le délinquant paye à l'offense un dédommagement de cinq cents piastres. Mais les réconciliations après un meurtre sont beaucoup plus difficile^ et plus rares. Elles ont lieu de Ig manière suivante.

St le meurtrier par le crédit de la famille offensée, ou en raison des circonstances qui ont accompagné le crime, a quitté le pays depuis un temps plus ou moins long, et que l'occasion paraisse favorable, scs parents commencent à négocier avec les parents les plus éloignes du mort, pour arriver par ceux-ci jusqu'aux plus proches, et les gagner plus facilement. Quelquefois ces préliminaires durent des années; mais lorsqu'elles ont une issue heureuse, on procède à la cérémonie de la réconciliation. Alors le cortège de ceux qui implorent

le pardon , et qui se compose des amis du meurtrier, auxquels viennent se joindre les parents les plus éloignés du mort, s'avance vers la maison du plus proche parent de la victime. Le prêtre marche en avant, tenant le crucifix et I Évangile; ensuite viennent quatre ou six berceaux, où sont étendus des enfants a la mamelle; puis le suppliant s'avance les yeux bandés, les mains lices sur le dos et une corde au cou ; au bout de celte corde pend un yatagan. Les siens l’entourent, prêts à le dei'endre contre toute violence. Quand on approche de la maison, les lionuues ôtent leurs fuz et les placent sur les berceaux. Le suppliant est alors conduit dans la maison, d’où sortent tous ceux qui y logent , et ou l'installe près du foyer. Son escorte reste a la porte et disposé les berceaux de manière à ce que les enfants aient les pieds tournés vers l’orient. La plus proche parent du mort demande alors aux personnes du eorlége le motif qui les amène. Le prêtre ou queiqueautre se charge de la repon<e; il expose dans un discours touchant combien est grande la faute du suppliant; il ajoute que le coupable le reconnaît lui-même, et qu'il est veuu se mettre a la discrétion de l'offensé. Enliu l'orateur représente que le pardon est plus digne d'un chrétien et d'un brave que la vengeance, et qu’il vient le demander au nom de la sainte croix, de l'évangile et de l'innocence au bercegu. L'oifense résiste longtemps, et les prières redoublent, jusqu'au moment où celuici , comme cedant a la violence, enlève un des berceaux, fait trois fois le tour de la salle de gauche à droite, et le dépose de manière que les pieds de l'enfant soient dirigés vers l'occident. Les plus proches parents prennent les autres tierceaux el font de même. Les Albanais ne savent pas eux-mêmes quel est le sens de cette derniere cérémonie. M. de Huhn, auquel nous empruntons ces détails de moeurs, fait remarquer que les Albauaisoni coutume, lorsqu'ils veulent dormir, de se placer de manière à avoir la tête dirigée vers l'orient ; il en conclut que la première position des berceaux indique que le coupable reconnaît qu’il mérite la mort, et la seconde que son repentir lui a fait accorder son pardon, il nous semble que cette

scene si simple s'explique d'elle-méme : Avant le pardon , les enfants n’avaient point de repos assuré ; aussi p 'étaientils point dans la posture ordinaire du sommeil ; mais une fois le droit de vengeance abandonné, on leur rend l’attitude qui convient le mieux à leur sécurité et à celle de leurs familles.

Ici recommence la scène de résistance, comme pour exprimer le dernier combat de l'honneur contre la compassion ; enfin, au bout Je quelques heures, l'offensé déclare qu'il est prêt à pardonner. et il rentre avec les si.-ns dans la maison où est le meurtrier, qui est délivré de ses liens et que tout le monde embrasse en lui disant : Qu'il te soit pardonné! L’offensé lui adresse ces iu»ts ; J'abandonne le glaive (la vengeance); mais je veux la chose (la compensation), qui, dans ce district, s’élève a un millier de piastres Ensuite les parants de celui qui est sous le poids de l'amende remettent à l'offensé des armes qui in représentent trois ou quatre fois la valeur, et ils continuent jusqu'à ce ue celui-ci déclare que le gage est sufsant; puis l’on Iransporte le tout dans sa mai son La cérémonie se termine par un banquet, où, après avoir largement bu Ct mange, on fait appel à la générosité de l'offense, qui est prié de diminuer quelque chose de l’amende; alorsil permet de reprendre quelques uns des gages , ceux du moins qui dépassent la valeur de la somme garantie, et finit par reculer le terme après lequel les gagps doivent être retirés. Ordinairement il fait remise de la moitié de la composition ou même de la somme entière. et il rend en outre tous les gages. Dans ce dernier cas il est d’usage que l'amnistié lui fasse présent de quelque arme de prix. Le plus grand reproche u’o n puisse faire à un Albanais, c'est 'avoir reçu ue l'argent eu réparation du meurtre ou du déshonneur d'un des siens ; ce reproche se formule ainsi : Tq as bu le sang de ton frère.

Quelquefois, au lieu des moyens indiques plus haut, oq cherche à arracher Je pardnu de l'offensé par surprise; mais on s’expose alors au danger de voir la maison abandonnée par l’offensé ou de le trouver impitoyable lorsqu’il doit enlever le berceau.

Pour resserrer encore davantage les liens de la réconciliation, l’offensé et l'amnistié se rapprochent soit par la cérémonie d’un baptême, soit par la confraternité, que les Slaves nomment nobralinia, ou lorsqu’ils coupent pour la première fois les cheveux à un de leurs enfants.

La cérémonie de la fraternisation, dont nous avons déjà dit quelques mots, varie suivant les lieux; dans certains cantons, le parrain, après avoir lié le petit doigt de la main droite à l'un des postulants, et v avoir fait une incision, mêle quelques gouttes du sang qui en coule dans un verre d'eau-de-vie, qu'il donne à boire à l’autre postulant; alors tous deux s’embrassent, et la solennité finit parun festin. Dans d’autres districts , le sang de l’un et de l’autre est mêlé dans la coupe d’eau-de-vie, et tous deux la vident ensemble.

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