‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 154 sur 300 · HÉSULTATS DE L’APOSTASIE DES CHEFS BOSNIAQUES · texte numérisé non relu

HÉSULTATS DE L’APOSTASIE DES CHEFS BOSNIAQUES

M. Ranke, dont les jugements sur les provinces turco-slaves font autorité, a expliqué de la manière suivante les rapports des Bosniaques entre eux, et ceux de la race conquise avec les vainqueurs : La distinction entre les Turcs et les rayahs existe en Bosnie comme dans les autres provinces. Les rayahs appartiennent soit à l'Eglise grecque, soit à la communion catholique. Les évêques grecs ont leur résidence à Svornik, Séraïévo et Mostar; les catholiques ont des franciscains pour prêtres, et le siège de leur évêque est Voiuitza ( Phoinitza). Le rapprochement entre les catholiques et les grecs est plus sensible en Bosnie

Îue partout ailleurs; l'oppression des urcs a plus fait à cet égard que les négociations et les conciles. Les rayahs observent les mêmes carêmes, et comme chez les Serviens chaque famille a son patron.

Il y a une chose qui frappe, c’est d’entendre les chefs, qui sont devenus de véritables Turcs, parler la langue du peuple et conserver un grand nombre d'usages nationaux. Ces chefs ont des noms slaves ; ainsi l’on rencontre partout des

Vaidatch, des Philippovitch, etc. A tou prendre, ce sont de zélés musulmans; ils tiennent à honneur de maintenir strictemeut le dogme de l’unité de Dieu suivant les interprétations du Coran ; et cependant ils conservent dans leur mémoire le nom du saint qui était le patron de leurs ancêtres ; on dirait que l’orgueil de la race ne leur permet pas de rompre entièremment avec les souvenirs religieux intimement liés aux exploits guerriers de leurs familles. Il n'est pas rare de voir en Bosnie un bey emmener secrètement quelque prêtre au tombeau de ses pères, pour qu’il donne à leurs âmes ses prières et ses bénédictions.

La cause d’un état de choses si contradictoire , c’est que la conversion du chef slave n’a été rien moins que spontanée : il fallait qu’il se fit musulman s’il ne voulait être exterminé, coinmele furent les grands dans les autres provinces conquises. Par son apostasie il devenait un membre du gouvernement turc; il obtenait bientôt des timars, véritables fiefs de l’Orient; et quand ses vassaux restaient chrétiens, les rapports entre eux et lui prenaient nécessairement le même caractère que celui qui existe entre le Turc et le rayah dans le reste de l'empire.

C’est ainsi que la nation se trouve fractionnée en deux camps, et que cette hostilité s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Le guerrier slave voulait dominer; il a passé du côté de ceux qui jouissaient exclusivement de ce privilège.

En adoptant l'islamisme, les nobles bosniaques ont conservé et rendu plus forts leurs droits sur leurs vassaux; de sorte qu’ils ont pu disposera leur gré de leur vie et de leur fortune : ils avaient aux veux des Turcs l’avantage d'être propriétaires du sol, ce qui leur donnait une indépendance qu’un simple investissement eût difficilement conférée à des étrangers.

La dignitéde capétans, dont Pertuisier compte quarante-huit, a été longtemps considérée comme héréditaire. Il eût été impossible de dominer ces officiers sans avoir recours à la force. Au premier aspect les châteaux qui leur servent de demeure semblent mal fortifiés. Les tours qui s’élèvent aux quatre angles se relient par des murailles en mauvais

état, et défendues par de vieux canons; mais l’artillerie des assaillants n'est pas meilleure ; et comme les assiégés combattent jusqu'à la mort, le succès d'un assaut dans de telles conditions est ordinairement douteux. D'un autre côté, ces familles ont assuré leur prépondérance dans le pays par tant de moyens qu'un revers ne sufGrait pas pour les renverser ; les capétans sont les pro-

firiétaires fonciers, presque tout le pays eur appartient, et souvent même ils ont des domaines au delà des frontières :

ce sont les rayahs qu’ils chargent de les faire valoir, et ils ne s'en occupent que lorsqu'il est question de toucher leurs rentes; car leur unique soin est de se procurer des armes de prix et d'étaler un grand luxe dans tout ce qui tient au costume militaire.

La Porte s'est réservé le droit de nommer uu vizir non bosniaque d’origine ; mais on comprend ou’il a les mouvements peu libres au milieu d'une aristocratie lière et turbulente. Ce haut fonctionnaire voyage rarement dans le pays ; les capétans se dispensent de lui rendre hommage, et souvent ils se font la guerre sans s'inquiéter de son autorité.

lien résulte que les beys des districts, les spahis et les timariotes s'attachent plutôt aux capétans, dont le pouvoir est permanent, qu’au vizir, dont l'autorité n’est que transitoire. Tous participent à l'indépendance nationale, aussi bien que les paysans musulmans, qui sont propriétaires du sol qu’ils cultivent. Comme il ne se trouve pas de mosquées dans les campagnes, ils se rendent le vendredi au château le plus voisin pour y faire leurs dévotions.

A Séraiévo, ancienne résidence du vizir, ce personnage n’a qu'une influence très-restreinte. Le château fort qu’il habitait s’y voit encore; mais c’est à peine s’il se hasarde à y entrer. Lorsqu’il arrivedans la ville, il a la faculté a'ypasser une nuit et le privilège d’y être défrayé de ses dépenses ; mais le lendemain il est tenu de se rendre à Travnik, lieu de son séjour officiel.

Séraiévo a été régi par une sorte de gouvernement patriarcal transmissible héréditairement. Ce gouvernement avait quelque rapport avec celui de l’Occident

au moyen âge: il avait également pour base la propriété foncière et la richesse; mais il en différait en ce qu’il était moins exclusif. Quiconque s’etait acquis de la considération soit par son mérité, soit parce que le hasard l’avait favorisé , ou même qu’il se fût enrichi par quelque profession manuelle, était par cela seul élirible.

La ville, qui forme comme un point de jonction avec la Roumélie, la Croatie et la Dalmatie, a accru ses ressources par le commerce. Sans doute les transactionscommerciales de la Bosnie n’out ni l'étendue ni l'importance de celles de l’Occident; mais eu raison même de cette différence elles sont relativement plus lucratives. Environnée de collines agréables, et traversée par la rivière de Migliaska , Séraiévo, avec ses constructions dont la propreté repose le regard, ses ponts de pierre et ses nombreux minarets, qui s'élancent du milieu des arbres, présente uu aspect non moins imposant que varié, qui éveille dans l’étranger des idées d’ordre et de bien-être.

Cette ville a la réputation d'être le foyer du fanatisme, comme elle est le centre de l’aristocratie bosniaque. On sait que tous les vieux privilèges de l’empire turc étaient liés à l’institution des janissaires; un sixième des habitants de Séraiévo participaient à ces privilèges. C'est pour cette raison qu’ils s’étaient arroge des droilsextraordinaires.

La Porte jusqu’à ces derniers temps leur envoyait un mollah pour juger les différends entre musulmans et rayahs ; mais ces fonctionnaires et leurs délégués avaient à ménager les citoyens , qui gardaient le droitde les renvoyer. Le contrôle des citoyens s'étendait jusqu'aux actes du vizir, quoiqu’il eût le gouvernement de toute la Bosnie. Si l’on avait à se plaindre de lui, on envoyait une requête à l’odjak des janissaires de Constantinople pour demander son rappel.

Ainsi la position d'un vizir était des plus difficiles. Pressé d'un côté par la Porte, par les banquiers qui lui avaient avancé l’argent exigé pour sa charge et par le sérail; gêné de l’autre par les privilèges de l’aristocratie et de là ville, il était loin d’exercer cette plénitude «le pouvoir que les Européensattribuent généralement à un pacha .

L’UNIVERS

La Porte, n’ayant d’autres organes dens le pays que’ le vizir et un petit nombre de fonctionnaires, n’exerçait en réalité qu'une influence bien précaire. Aussi se contentait-elle de tirer de cette province les ressources ordinaires, et elle s’estimait heureuse de n’y point rencontrer une opposition formelle.

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