CHAPITRE VI
ESSAIS DE BÉFOKMBS.
On a judicieusement remarqué que depuis un demi-siècle la vitalité de la Turquie s’est presque exclusivement manifestée dans les mouvements qui l’ont agitée à l’intérieur. Le principe qui avait fait la force de l’islamisme, la conversion forcée ou achetée des vaincus, cessait de donner des soldats aux vainqueurs. Cest surtout avec ce surcroît de puissance militaire que les Turcs, après la chute de Constantinople, ont pu lutter contre la Hongrie, la Pologne, l’Autriche et la Russie. Lorsque le prestige qui environnait le croissant eut disparu, la Turquie interrogea ses ressources et ses institutions, et attribua ses revers récents à la supériorité de tactique des Européens. Il s’agissait donc d’introduire non-seulement dans l'armée, mais dans toutes les branches de l'administration les changements reconnus nécessaires. Cette réforme, qui promettait des avantages incontestables, était à la fois difficile et périlleuse. Il fallait s'appuyer sur les États intéressés à la conservation de l'empire turc, consolider cette alliance par des concessions importantes aux populations chrétiennes, et précipiter des améliorations que le temps seul peut mflrir, dans la crainte que d'autres questions politiques ne réunissent les puissances séparées d’intéréts sur la question d’Orient. Les deux puissances que leur position géographique porte à affaiblir la Turquie sont la Russie et l’Autriche.
L’Angleterre, maîtresse de positions formidables dans la Méditerranée, peut se contenter d’exercer sur le divan une influence assez forte pour arrêter au besoin des prétentions alarmantes. Les tendances qui tiennent à la politique traditionnelle des cabinets de Pétersbourg,
de Vienne et de Londres avaient pris une nouvelle direction dans l'alliance faite contre la France. La Turquie a été sacrifiée, et la Russie a mis à profit tous les effort» dirigés eontre la prépondérance de Napoléon. Comme les fautes politiques s’engendrent et s’enchaînent, la France, le plus constant allié de la Turquie, a contribué à l’affaiblir en participant à l’établissement d’un nouveau royaume de Grèce, taudis que toutes les provinces austro-slaves et lurcoslaves se trouvaient attirées vers la Russie, qui déguisait son ambition sous l’apparence d’un protectorat religieux.
Ce qui a précipité la crise actuelle, c’est que le sultan Abdul-Medjid est entré résolûment dans les plans réformateurs de Sélim et de Mahmoud. Nous traduirons de l’historien Ranke quelques-unes de ses observations sur les réformes tentées par la Turquie :
« Malgré la barbarie de ses institutions , l’empire turc offre un spectacle digne d’attention. On voit toutes les nations qui la composent reprendre leur caractère propre, qui se manifeste par des démonstrations énergiques selon qu’elles accueillent ou rejettent les influences de la civilisation, et qu’elles appuient ou combattent les essais du pouvoir souverain; il est d’un haut intérêt de les suivre , cédant 5 des impressions spontanées qui s'effacent aqssi rapidement qu’elles se produisent , d'étudier un État qui semble récemment formé, bien que les éléments qui le composent soient déjà connus, d’observer ces coutumes et cette poésie qui ont la naïveté et la fraîcheur des temps primitifs, et qui, ne devant rien à l’imitation, sont le résultat de l’influence réciproque des idiomes et des religions. Antiquités. productions naturelles, tout mérite d’être exploré dans ces contrées si peu connues.
« Au milieu de cette agitation et de ce désordre apparent, l’observateur retrouve l’unité et une sorte d’harmonie.
« Depuis la révolution française l’empire turc a passé par des moaillcations profondes : partout des pouvoirs indépendants se sont déclarés ou ont essayé de s’établir. C’était peu que les pachas se soient maintenus si souvent contre la volonté de la Porte ; que les Wahabites
aient pris les villes saintes et révolutionné l'Arabie; on retrouvait partout des aristocraties locales, qui avaient plus ou moins de ressemblance avec celle de Bosnie. Ainsi, en Égypte les beys mamelouks reparurent immédiatement après le départ des Français; des mouvements analogues se déclarèrent dans l’Albanie, dans l'Asie Mineure, dans les villes de quelque importance, et toutes ces résistances avaient leur point d’appui dans l’ordre puissant des janissaires.
« Plus d’une fois le Grand-Seigneur fut obligé de guerroyer contre ces turbulents vassaux , et fl dut maintenir des privilèges qui portaient atteinte a son autorité. Souvent même les janissaires prirent l'initiative de l’attaque ; c'est ce qui arriva en Servie, où ils visaient à un pouvoir indépendant de toute sanction souveraine. Il était temps d’arrêter leurs empiétements.
• Lorsque l’infortuné Sélim eut courageusement commencé la lutte où il succomba (1807), ce fut par une réaction contre les janissaires et à la suite de leur défaite que Mahmoud II parvint au trône. L’esprit de réforme le fit sultan. Il est vrai que ses plans n’eurent pas le temps de mûrir. Baïraktar tomba comme Sélim, mais plus glorieusement.
Le jeune sultan n’en fut que plus déterminé à opérer une réfurmc qu’environnaient tant de difficultés et de périls ; il sut rouvrir avec une dissimulation profonde sa baine et son penchant naturel à la cruauté.
• Toute sa vie ne fut qu’un combat contre les rebelles; il avait fait vceu de détruire toute espèce d'iudépendance dans son empire. Peu lui importait qu’une mesure fût juste ou injuste, qu’elle fût dangereuse ou applicable.; jamais il n'hésita sur les moyens : il avait recours iudifféremment a la ruse, à la fraude et h la force ouverte.
« On ne saurait nier que les mouvements de la Bosnie ne fussent son ouvrage. Voici la marche qu’il suivit : il envoya dans cette province un vizir avec l’injonction formelle de châtier rigoureusement la plus légère résistance. Ce vizir était lélaludin-Paclia. Il appartenait à la secte des Bektaschi, moines mahométans qui seuls ont le privilège de mendier, mais qui en général
préfèrent vivre du travail de leurs mains. Ce lélaludin ne se conduisait pas comme les autres vizirs; il n’avait point de harem, ne s’entourait point de courtisans, et s’appliquait uniquement à bien remplir les devoirs de sa charge. Souvent il sortait sous un déguisement pour s'assurer par lui-même si ses ordres étaient ponctuellement exécutés. Il visitait même les maisons où les chrétiens se réunissaient pour prier.
« Comme sa justice, quoique inexora- Me, n’avait rien d’arbitraire, il était respecté des ravahs , qui ne désiraient rien autant que d’être regis par des lois protectrices ; mais par la même raison les nobles bosniaques le détestaient. lélaludin regardait comme un devoir et ses ordres lui prescrivaient de les contenir par des mesures sévères. Comme cette aristocratie s’était fractionnée en une multitude de partis, il eut l'adresse d’attirer à lui quelques chefs et même les agas de Séraîévo. Cet appui lui permit de punir exemplairement ceux qui refusaient d’obéir à la Porte. Il fit massacrer un grand nombre de capétans, et entre autres un à Derventa, un à Uanialuka; un Photschitch, et AkhmetBaïraktar à Séraîévo. Les nobles, qui avaient vieilli dans l’habitude de l’indépendance, étaient surtout en butte à ses persécutions. Il les attaquait jusque dans leurs forteresses; c’est ainsi qu’il prit d’assaut Mostar et Srebmitza. C’est seulement en Orient qu’on peut appeler justice un système d’oppression impitoyable dans un but légitimé par le despotisme, qu’on accepte comme l’Instrument irresponsable de la fatalité.
« Devant une volonté si ferme les rebelles furent réduits a l’obéissance ; mais les citoyens envoyèrent leurs plaintes h l’odjak de Constantinople. On reprochait au vizir non-seulemeut ses actes arbitraires, mais on l’accusait d’être chrétien. L’odjak, selon la coutume, porta ses plaintes devant lesultan. Ce prince n’aurait pu les rejeter sans béni; les janissaires de la capitale étaient encore puissants ; on dit même qU’il rendit un firman pour le rappel de lélaludin ; mais, les apparences une fois sauvées, il laissa le vizir de Bosnie continuer son œuvre, et l’on attendit en vain son successeur. Selon toutes les
L’UNIYER
apparences, la conduite de Iélaludin se rattachait à un plan général et mûrement arrêté.
« Ce fut à cette époque (1820) que Mahmoud résolut d en finir avec le pacha del’Épire, l’ambitieux et cruel Ali, un des ennemis les plus constants de la réforme (1). Les mouvements de
(r) Les commencements de la réforme militaire en Turquie offrent un intérêt rendu plus vif par les circonstances; nous empruntons des détails curieux sur l’origine et l’organisation des Nisam-GêdUes à M. Jugerau de Saint-Denis (Révolution de Constantinople).
« Le géuéral Aubert-Dubayct, ambassadeur de la république française près la Sublime Porte, avait amené avec lui à Constantinople, en 1796, comme un nouveau genre de présent à sa Haut esse, des pièces de canon de campagne, montées sur leurs affûts et attelées pour servir de modèles, ainsi que des officiers, des soldats et des ouvriers d’artillerie pour instruire les topgis et diriger les fonderies et les arsenaux. Des instructeurs de toute arme , destinés à donner des leçons sur la tactique et les manœuvres aux
Janissaires et aux spahis, accompagnaient gaiement cet ambassadeur.
« Les leçons des artilleurs et des ouvriers français ne furent pas perdues pour les topgis, et servirent à perfectionner le matériel et le personnel de l'artillerie ottomane. Un escadron de cavalerie fut organisé, arme, exercé à l’européenne. Mais les janissaires ayaut refusé d’apprendre les manœuvres de l’infanterie française , les officiers instructeurs de cette arme ne furent employés
3u’à former et à dresser un faible squelette e bataillon, qui était composé en partie d’étrangers renégats. Ce dernier corps fut dissous après la mort du général Aubert-Dubayet et le départ des officiers instructeurs qui avaient suivi cet ambassadeur à Constantinople. Hussein -Pacba, qui était alors grand amiral, accueillit et prit à son service les étrangers renégats qui avaient fait partie du bataillon d'infanterie régulière. I) prenait plaisir à les réunir quelquefois pour leur faire faire en sa présence l’exercice à l’européenne. La populace accourait à ces manœuvres comme à un spectacle. Les caresses et les largesses du capitan pacha envers ces militaires engagèrent quelque musulmans «s’enrôler dans leur corps. Mais malgré le zèle et la générosité de Hussein- Pacha pour ces soldats, les enrôlements, contrariés par les menaces et les railleries des janissaires, furent
la flotte impériale furent si heureusement combinés avec ceux des forces de terre que la position du rebelle parais-
peu nombreux. Ce corps ne contenait que cinq à six cents hommes lorsque la guerre éclata entre la France et la Turquie en 1798.
« Ces soldats, payés par les soins du cap 1 tan pacha, appartenaient au département de la marine. Ils furent embarqués sur les vaisseaux que la Porte envoya à cette époque dans les mers de l’Asie Mineure et de l’Égypte, pour croiser dans ces parageset prendre part aux opérations de l’escadre anglaise commandée par le commodore sir Siduey- Smith.
« D’aprcs les conseils de cet officier, ces soldats furent débarqués pour renforcer la garnison de Saint-Jean d’Acre, lorsque Itonaparte entreprit l’expédition de Syrie. La défense de cette ville est due en grande partie aux soldats disciplinés de Hussein-Pacha. Lorsqu’ils revinrent à Constantinople , apres l’abandon de la Syrie par l’armée française, ils furent reçus avec enthousiasme. On comparait leur conduite avec celle des autres troupes, qui s’étaient déshonorées par une fuite honteuse aux batailles d'Aboukir, du Mout-Thabor et de Nazareth.
Le sultan Sélim qui ne cachait pas sa prédilection pour les défenseurs de Saint-Jean d’Acre et qui voulait en faire le noyau d’une milice pour avoir un corps solide à opposer aux janissaires, résolut de profiter des dispositions favorables du peuple et d’augmenter ces nouvelles troupes.
* Ce projet, qui devait être fortement combattu par les ulémas et les janissaires, ef fraya d'abord les ministres, à l’exception de Hussein-Pacha, dont la force de caractère et les largesses finirent par entraîner ses collègues. Le inuphty avait été, ainsi que le capitan pacha , le compagnon du sultan Sélim et lui était attache par des liens particuliers, Le père de ce muphty avait fait présent à Mustapha III de la belle Circassienne qui lui avait donné Sélim. Ce pontife, plus éclairé que tous les magistrats ui ont occupé cette place éminente, était isposé à favoriser par son influence personnelle les projets de son maître et de son ami. Mèlaut adroitement les promesses aux menaces, il parvint à engager les ulémas, sinon à approuver les vues du sultan Sélim, du moins à ne pas les combattre et à se taire.
«L’aga des janissaires, les principaux chefs et les soldats de ce corps étaient alors absents et se trouvaient à l’armée du grand vizir en Syrie. Disposant des ulémas, le
sait désespérée, et le sultan pouvait se flatter de rentrer bientôt en possession de toutes les provinces dont les pachas
miiphty. assisté de Hussein-Pacha, n’eut pas beaucoup de peine à séduire par des préseuls le seymen Baschi et le Stamboul Agassi, et à contenir par ses fetvahs le reste des janissaires et la populace de Constantinople. Cependant il représenta au sultan que, bien que les circonstances fussent favorables , il devait éviter autant que possible de choquer trop ouvertement les préjugés populaires; que le parti le plus sage était de ne former et de ne conserver dam la capitale que deux régiments de la nouvelle milice , et d’organiser les autres dans l'intérieur de l'Asie Mineure, dont les habitants, moins turbulents et plus laborieux, opposeraient peu de résistance aux ordres du souverain. Les ministres de la Porte furent unanimement de l’avis du muplity.
Le firman pour l’organisation du nouveau corps, qui prit définitivement le nom de nisam-géditte (nouvelle ordonnance), fut rédigé d’après ces considérations dans un grand divan. Il y fut stipulé que le corps des topgis, séparé de celui des janissaires, auquel il ne tenait plus que par le souvenir d’une origine commune et par les mêmes dénominations des emplois d’officiers et sousofficiers desodas, rercvrait dans son organisation , son service, sa discipline, sa solde et dans le matériel de cette arme des modifications importantes et propres à les assimiler aux corps d’artillerie qui font partie des armées européennes. La mariue et les bombardiers furent aussi assujettis à de nouveaux règlements.
« La cavalerie nisam-géditte, armée et équipée à l'européenne, ne dut être composée, jnsqu’à nouvel ordre, que de deux escadrons, distingués l’un par la cornette rouge, et l’antre par la cornette jaune. Les régiments d’infanterie furent divisés en dix compagnies de quatre-vingts à cent hommes chacun et eurent des colonels, des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon. Les compagnies eurent des capitaines , des lieutenants et des sous-lieutenants et le même nombre de sous-officiers que dans les régiments français.
« On décida que les fusils des fantassins seraient conformes en tout aux modèles envoyés par le gouvernement français et que chaque soldat serait armé d’un sabre courbé et d’une baïonnette. »
« L’habillement des fantassins fut composé d’une veste de couleur rouge serrée an corps,
avaient voulu établir l’indépendance.
La liberté dont jouissaient les Monténégrins lui faisait ombrage; nous avons vu
de pantalons bleus ou gris prenant la jambe, mais larges, autour des cuisses, et d’un manteau bleu. Leur coiffure, au lieu du turban, fut semblable aux bonnets allongés des bostangis du sérail, parmi lesquels on choisit quelques sous-ofùciers. Quant à l’équipemeut et à la chaussure, il u’y eut rien de changé. A chaque régiment on attacha une compagnie d’artillerie, un iman et une musique militaire.
« Pour subvenir aux dépenses pour l’entretien de ce corps et pour les changements cjui devaient être opérés dans le génie militaire, l’artillerie et la marine, ou décida ue tous les impôts affermés du produit e 1 5,ooo à 1 5 o.ooo piastres seraient affectés à cet usage et mis en régie sous la direction de l’intendant général des nisaingédittes, qui prit le titre de nisam-géditte defterdar. On ôta tous les fiefs militaires à ceux qui n’avaient pas fait leur devoir dans la dernière guerre, et l’on décréta que tous les grands fiefs appartiendraient de nouveau à la couronue et seraient administres pour le compte des nisam-gédittesau fur et à mesure des extinctiousd es titulaires survivants. Les revenus des douanes et des droits sur le tabac furent versés dans la nouvelle caisse, qui reçut aussi le produit de quelques nouvelles taxes que Ion établit sur le vin, la soie, les cotons et la laine. Ces ressources s'élevaient déjà à près de cinquante millions de piastres en 1800, et six ans plus tard elles s’étaient accrues de vingt-cinq millions
« Les nouveaux corps furent casernes hors de la ville, l’un en Asie près de Scutari et l’autre en Europe, à Leveudtcbifflik, sur la roule de Péra à Bujukdéré. Le sultan fil bâtir pour les loger des casernes magnifiques.
« Le beglierbey de Kutuyar et le pacha de Caramanie reçurent l’ordre de lever et d'organiser dans leurs provinces des régiments denisam-gédiltes. Le premier mit peu de zèle à remplir les intentions du sultan, et ne put ou ne voulut former que deux régiments; mais Abdurrhamau, pacha plus connu sous le nom de cadi pacha, parce qu’il avait etc cadi avant d’embrasser la carrière des armes, fit si bien qu’en trois années il mit sur pied huit régiments nisaiit- gédittes.
•» Deux renégats, l’un Grec, nommé Aga ; et l’autre Prussien, qui , après son abjuration, avait pris le nom de Soliman Ag»t furent choisis pour chefs du nouveau corps. Tous les Européens qui consent irent â embrasser
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dans le livre où nous traitons du Monténégro quelle fut l’issue de l’expédition du pacha de Bosnie. Le vieux Ali ne fut
l'idamisme furent admis dans ce service de faveur, et ils étaient sûrs, «'ils se conduisaient bien, d'obtenir un avancement rapide.
« Le nouveau corps ne tarda pas à prouver qu’il était supérieur, à nombre égal, aux janissaires. Durant les années i8o3 et 1804, des bandes sorties de l'Albanie et de la Bosnie portèrent la dévastation et le pillage dans la Roumélie et la Bulgarie. La Porte ordonna aux pachas, aux sandjaks et aux ayant de ces provinces de réunir leurs troupes particulières aux janissaires du pays et de chasser les brigands; mais ceux-ci, attaqués par des chefs sans expérience et des troupes mal disciplinées, conservèrent l'avantage dans toutes les rencontres, et ils poussèrent l’audace jusqu’à s'approcher de Constantinople et d’Andrinopie.
« Le sultan Sélim résolut démettre à l'épreuve scs nisam-gédittes.
« ün des deux régiments de Constantinople, une compagnie d’artillerie légère, un escadron de cavalerie et trois régiments de la Caramanie marchèrent contre les bandits, et malgré le mépris que témoignaient les montagnards pour les troupes régulières, ils furent battus, poursuivis sans relâche , et forcés de se réfugier dans leurs défilés.
" Ces succès firent seutir les avantages de la discipline et de ta tactique européennes; mais les préjugés populaires et la jalousie des janissaires etatenl loin de se rendre à l'évidence. Les habitants des provinces que les nisam-gcditles venaient de délivrer dédaignaient leur triomphe, et, au lieu de reconnaissance, ils leur témoignaient de l'éloignement et de l'aversion.
«tl n’en fut pas de même du sultan Sélim et île ses ministres. Les nisam-gédittes furent accueillis avec faveur et généreusement récompenses. Leurs succès contre les Albanais et les Bosniaques firent croire qu'ils suffisaient déjà pour contenir la turbulence des janissaires ; on résolut d’en augmenter le nombre par la vote de la conscriptiou , et d’abandonner le système dispendieux des enrôlements volontaires. »
Il était réservé à un antre règne d'entrer résomment dans la réforme militaire; aujourd'hui les succès d’Omer-P3clia contre les Russes ont résolu la question d'une manière victorieuse, et cependant le préjugé contraire «e retranche encore dans le fanatisme.
pas réduit aussi promptement qu’on l’avait espéré. En' voyant de près sa ruine, il retrouva toutes les ressources de son génie , toute l'énergie de son caractère. Ses alliances, ses richesses et jusqu’aux efforts qu'on faisait pour lui résister excitèrent contre Malnnoud une insurrection sérieuse ; au printemps de l’année 1821, les Souliotes à la paye d’Ali se répandirent dans toute l’Épire, tandis que Ulysse sortait de Janina et soulevait la Livadie. On sait l’impression que produisit sur l’hétairie et sur toute la nation grecque la révélation que leur fit le pacha d’un plan arrêté par le sultan, et qui consistait à exterminer tous les Grecs : Yassiet Bucharest tombèrent en même temps au pouvoir des hétairisles; Mavromichalis descendit de ses montagnes et s’empara de la Morée. Il semblait que la race grecque toute entière avait retrouve le sentiment de sa nationalité et qu elle était résolue à secouer le joug qu elle portait depuis quatre siècles. Ali succomba, mais il laissait après lui pour se venger l’insurrection dé la Grèce, à laquelle il avait puissamment contribué.
« Les événements ne pouvaient man-
âuer d’avoir leurcontre-coup en Bosnie.
attu par les Monténégrins , lélaludin avait perdu le prestige d'une réputation militaire jusque-la intacte, son nom n'inspirait plus la même terreur ; cependant ses services étaient encore d'un prix inestimable pour le sultan, car nul mieux que lui ne pouvait faire réussir scs grands projets; mais ce vizir mourut au commencement de 1821, et le bruit courut en Bosnie qu’il avait fini ses jours par le poison. Quoi qu’il en soit, cette mort, qui coïncidait avec le mouvement énéral qui menaçait de bouleverser empire, ne pouvait que causer une grande sensation dans la Bosnie ; cette province retomba bientôt dans l’état d’où la main de fer de lélaludin l avait n demi retirée. Un nouveau vizir vint prendre sa place; mais il était si peu capable de se faire respecter que les Habitants se souviennent à peine de son nom. Les partisans de la réforme furent obligés de quitter le pays; les grandes familles reprirent leur ancienne position avec leur indépendance et ces moeurs guerrières que leur incli-
nation et l’isolement de leurs fiefs ont rendues comme inhérentes à leur nature.
Le sultan était trop occupé ailleurs pour s’opposer à l'émancipation de l’aristocratie bosniaque.
« Mahmoud parvint cependant à cora-
f rimer toutes ces rébellions l’une après autre ; sur le Danube comme en Epire il vit son autorité rétablie. La Morée elle-même se courba sous le joug. Ibrahim-Pacha y débarqua avec une armée égyptienne, et anéantit plutôt qu’il ne subjugua la population. Il se vantait lui-même d'avoir changé le pays en un désert. Le moyen était odieux ; mais il parvint à son but pas à pas , et partout il arbora l'étendard du sultan.
«En présence de ces succès, Mahmoud conçut un plan plus vaste. D'abord il régla sa marche sur celle qui avait si bien réussi à Méhémed Ali. Ce dernier commença par agir en Egypte, et ce ne fut que loVsqu’il y eut détruit les vieux privilèges que le sultan marcha au même but par les mêmes moyens. On eut dit qu'il y avait entre les deux réformateurs une émulation de despotisme et de cruauté. Mais le vassal n’en était pas à son coup d’essai; malgré l'opposition de ses janissaires , il était parvenu à se former une armée disciplinée et habillée à l'européenne. L’idée que c’étaient ces troupes qui avaient fini par subjuguer la Grèce avait fait sur Mahmoud une impression profonde. Il reprit les projets de Séliin et de Baïraktar, et il regarda comme l'unique moyen de sauver la Turquie l’organisation d'une armée régulière.
« En conséquence de cette détermination, ie 26 mai 1826, dans son conseil d’Etat, auquel assistait un commissaire turc revenu récemment du camp égyptien, on rédigea un fetvah portant en substance que, pour défendre la parole de Dieu et contrebalancer la supériorité des infidèles, les musulmans auraient à se soumettre à la subordination , et se formeraient aux manœuvres militaires.
« Cette mesure n’était pas seulement dirigée contre les ennemis extérieurs, mais contre des adversaires obstinés de toute reforme. Les janissaires ne s’y méprirent pas ; ils se révoltèrent selon leur coutume; mais pour cette fois tes
mesures avaient été si bien prises que le succès donna doublement raison à Mahmoud. Cette milice factieuse, qui avait si souvent renversé les souverains, fut à son tour vaincue etdctruite, et l’Aga fut le premier à l'abandonner. Le sultan put enfin assouvir la vengeance qui couvait dans son cœur depuis tant d’années. Les exécutions et les supplices ne lui suffirent pas; il put dire : J*ai changé jusqu’à leur nom, et donné une autre forme à leurs statuts. »
L’institution de ce corps était le centre et le point d'appui de tous les privilèges comme de toutes les résistances aristocratiques : en lisant l'hisroire de Turquie, on ne peut méconnaître qu’ils out rendu d'eclatants services, ainsi que les spahis ou tiniariotes; mais leur turbulence et leur fanatisme ont mis si souvent l’empire eu danger qu’il serait dificile de dire site mal qu'ils ont fait ne l’emporte pas sur les avantages dus à leur bravoure et à leur zèle religieux. Si la Turquie ue peut conserver son rang et son territoire en Europe qu’en s’élevant au niveau des nations civilisées, on ne saurait nier que la destruction des janissaires était d’une nécessité encore plus impérieuse que celle des Strélitz sous Pierre le Grand. Dans l'un et l'autre empire, ces milices étaient l’instrument des ambitieux et des intrigues d’un clergé ignorant. Dans les états despotiques, quand le maître entre en lutte, il faut qu'il triomphe ou qu’il périsse. Mahmoud a fait comme le tsar, il a écrasé la résistance; l'avenir montrera si ses peuples ti reron t d’u ne réforme prudemment graduée les avantages qui, dans l’espace d'un siècle , ont mis la Russie en état de résister à toute l’Europe.
C’était beaucoup d'avoir anéanti les janissaires à Constantinople ; mais la tâche n'était pas finie; il restait à dompter leurs partisans dans les provinces. Dans quelques-unes la résistance fut molle ou nulle. I.es mahométans de la Bulgarie, qui u'avaient qu’une faible part dans les privilèges aristocratiques, se montrèrent favorables au nouveau système ; mais il n'en fut pas de même en Bosnie, où la noblesse avait un graud intérêt à maintenir Pancien ordre de choses ; d'ailleurs Séraîévo fourmillait de
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janissaires. L’opposition prit donc dès le principe un caractère menaçant. I,eur hostilité se manifesta d'abord par des remarques sur le nouvel uniforme :
les nisam-gédittes portaient leur bufTleteries croisées sur la poitrine ; or dans la langue du pays on se sert du même mot pour exprimer croiser et baptiser.
Si nous avons envie d’être baptisés, disaient les Bosniaques, nous pouvons tout aussi bien avoir recours aux Autrichiens ou aux Russes.
Le mécontentement était général dans la province. Ils forcèrent le nouveau vizir, Hadji Moustapha, et les six commissaires envoyés par le sultan, de sortir du pays. Ces officiers arrivèrent en Servie dans le courant dejanvier 1827; et comme la saison rendait les chemins impraticables, ce ne fut enfin qu’après toutes sortes de mécomptes et avec les plus grandes difficultés qu’ils purent revenir à Constantinople. Le sultan vit bien qu’avant tout if devait s’occuper de rétablir son autorité dans les provinces où l’on faisait un pareil accueil à ses agents. Comme la résistance des Bosniaques s’appuyait sur un prétexte religieux, Mahmoud contint sa colère, et ne jugea pas convenable de recourir d'abord à des moyens coercitifs.
11 donna la Bosnie au pacha de Belgrade, Abdurahim, homme qui, dans un corps faible et valétudinaire, joignait à une grande fermeté un dévouement à toute épreuve pour la personne du sultan. Il déploya dans une conjoncture si délicate l’adresse la plus déliée. Comme il était liéavec le prince de Servie Milosch, illevaavec l’aide de ce dernier quelques centaines d’hommes. Cette troupe était trop faible pour qu’il pût s’aventurer à entrer avec elle dans la Bosnie; aussi ne prit-il cette détermination qu’après avoir gagné quelques chefs et s’être assuré de l’appui du capétan Vidaïtch deSvornik, ville qui est regardée comme la clef de la Bosnie. Il parait que les agas de Séraïévo avaient conçu quelques soupçons sur cecapétan; car ils s'apprêtaient déjà à s'emparer de Svornik lorsque Abdurahim les prévint, et fut reçu par Vidaïtch daDS la forteresse. Lé vizir put alors mettre de côté les ménagements, et il parla en maître dans le manifeste qui annonçait
son arrivée ; il était conçu en ces termes : « Mahométansde Bosnie, je vous envoie le salut de la foi et de runion fraternelle. Je ne veux pas vous rappeler votre folie, je viens pour ouvrir vos yeux à la lumière. Je vous rapporte les ordres sacrés de notre puissant sultau.et j’attends de vous l'obéissance. Dans ce cas, je suis autorisé à vous pardonner toutes vos erreurs. Choisissez : il dépend de vous perdre ou de sauver votre vie. Réfléchissez avec maturité , pour ue point vousexposer à un tardif repentir. • Même dans ces provinces , l’autorité légitime exerce une influence irrésistible quand elle a la conscience de sa force et qu’elle agit avec vigueur. Chacun songea à son propre salut ; et le style des proclamations d’Ahdurahim fit une impression profonde sur les esprits. Il avait pour lui les anciens partisans de Iélaludin, qui, apres la mort de ce pacha, avaient été forcés de quitter le pays. Parmi ces derniers étaient les frères Djunschafitch , Ayul-Aga et plusieurs autres personnages. Ils réussirent à rentrer dans Séraïévo par la protection du vizir. Us avaient dans la ville un
f;rand nombre d'adhérents, de sorte que es habitauts formaient comme deux camps hostiles. Ceux qui repoussaient les réformes du sultan essayèrent de tenir daus la forteresse , mais bientôt ils furent forcés de se rendre.
Il est probable qu'un certain parti , en minorité toutefois , était favorable à l’arrivée d' Abdurahim , et que l’importance de ce parti s’accrut ensuite par l'habileté du vizir. L’appui que prêtait à ce dernier le prince Milosch u’etait point desintéressé ; il avait moins à cœur d’être agréable au sultan que de voir la la Bosnie fortement contenue. L'adroit vizir sut intéresser à ses plans tous ceux qui pouvaient trouver un avantage même indirect dans leur réussite.
il commença par tirer une vengeance exemplaire des nobles qui avaient été forcés de se rendre. Parmi eux se trouvaient des chefs de renom, tels que Pino Baïraktar, Ibrahim Aga-Pakrowitch , deux frères Tamischtchi, Frez-Aga, Tournodjia , Hadja-Alud- Aga Tournadjia et Janissary-Aga-Rutschouklia.
Tous comparurentdevaut lui à Svornik, où il les fit immédiament décapiter.
Beaucoup d’autres subirent le même supplice : souvent même il ne suffit pas d’aller faire sa soumission en personne près du vizir ou de l’envoyer présenter par un tiers; quand il avait jugé quelqu’un dangereux, c'était un arrêt de mort.
Dans les pays despotiques et surtout en Orient, le fatalisme religieux est largement exploité par le maître qui apparaît comme l'instrument de la divinité.
Lorsque Abdurahim crut son pouvoir suffisamment affermi; il fit son entrée en grande pompe dans Séraïévo.
Ce n’est pas qu'il filt disposé à se conformer aux oDligations imposées daDS les derniers temps aux vizirs; mais il jugea nécessaire d’établir le siège de son gouvernement dans la ville la plus turbulente. Il pouvait en outre surveiller plus facilement les démarches des principaux chefs, et il continua à sévir arbitrairement , décourageant les conspirateurs par sa vigilance et la haine par une sévérité impitoyable. II punit de mort une centaine de citoyens; et l'on assure que dans une seule nuit il en fit décapiter trente. Son gouvernement pesa également sur les rayahs, auxquels il n'epargna pas les extorsions.
lorsque la guerre contre la Russie éclata, le sultan put compter sur le contingent de la Bosnie; et, en effet, on put assembler à Biélina une armée de trente mille hommes. On était curieux de voir comment ces forces, organisées d'après le nouveau système, soutiendraient leur ancienne réputation de bravoure. Le pacha obtint du prince Milosch qu’elles traverseraient la Servie, lui promettant qu’elles n’v commettraient aucun dégât, et que, si un œuf valait un para , les Serviens pouvaient compter sur un prix double. (Ranke.)