‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 177 sur 300 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

COUTUMES SYMBOLIQUES ET BELtOIEUSES.

Avant qu'une peuplade adopte un culte défini qui réponde aux aspirations de l’élément moral, l’homme, dans la conscience intime que son être dépend de tout ce qui l'entoure , adresse son premier culte aux manifestations de la nature. Il prend le mouvement pour la vie et des effets purement matériels pour une cause intelligente. Le retour périodique des mêmes phénomènes lui apparaîteomme une puissance inhérente à la matière elle-même; et, trop ignorant pour remonter à la cause universelle, il en adore les effets. Dans le besoin de communiquer avec des êtres supérieurs , il leur prête ses craintes et ses instincts; en un mot, il les personnifie, et cette phase du paganisme le rapproche de l’idée divine , dernier terme de l’aspiration religieuse. Cependant, lors meme qu’il s’est élevé à cette conception abstraite, il reste plus ou moins accessible à la poésie des objets

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extérieurs -, même dans ses superstitions il semble demander aux merveilles de de la création de servir d’intermédiaires entre sa faiblesse et le pouvoir infini du Créateur. I.e christianisme épure cette sorte de culte des objets naturels en le ramenant à sa source; partout où il a porté ses enseignements il a commencé par faire triompher ses principes avant de détruire les formes diverses de l'erreur.

Chez les Serviens, le cercle entier de l'année est marqué par des rites qui expriment naïvement les rapports mystérieux de l'homme avec la nature.

Vers la fin de l'hiver et aux approches du carême, les Serviens célèbrent la fête des morts , qui coïncide ainsi avec la dernière période du deuil de la nature; au dimanche des Rameaux, quand tout ce qui a vie se renouvelle , ils se réunissent de nouveau pour solenniser cette époque de promesse et de rajeunissement universel. La veille de cette fête, les jeunes filles s'assemblent sur une colline , et chantent quelque ballade sur la résurrection de Lazare.

Le lendemain, avant le lever du soleil, elles se rendent à l’endroit où elles ont coutume de puiser de l'eau; là elles dansent des rondes et répètent en chœur des chants où le poète raconte comment le bois du cerf trouble les ondes , tandis que son œil les rend limpides.

A peine la glace et les dernières neiges ont-elles disparu que le peuple célèbre divers rites symboliques. La veille de la Saint-Georgê , vers la fin d’avril , les femmes cueillent de jeunes feuilles et des fleurs qu’elles jettent dans de l’eau agitée par la roue d’un moulin, et le lendemain matin elles se baignent dans cette eau aromatisée par les offrandes printanières. Il semble qu’elles veulent s'associer ainsi au renouvellement des forces de la nature, et sansdoute qu'elles attachent à cet usage un espoir de fécondité.

C'est à la Pentecôte que se célébré la fête de la kralitze ou de la Reine. De jeunes filles se réunissent ; l'une représente le porte-bannière, une autre le roi et une troisième enfin la reine|, ui , la tête voilée et accompagnée 'une demoiselle d'honneur, s’arrête en chantant et en dansant devant chaque

habitation du village. Le sujet de ces chants est ordinairement le mariage, le choix d’un époux, le bonheur de la vie conjugale et les soins de la maternité. A chaque stance on répète le refrain Lélio, divinité qui présidait à l'amour chez les anciens Slaves méridionaux , et qui parait être la même que le Lado des Russes-et le Lehim des Polonais.

On répète encore processionnellement d'autres chants symboliques qui célèbrent les vila (nymphes des forêts) dansant sous les arbres dont les fruits mûrissent, ou Radischa, qui se plaît a secouer la rosée des fleurs et des feuilles et qui, poursuivant quelque vila, essaye de l’attirer sous l'ombrage en lui promettant qu'elle y filera près de sa niere une soie précieuse sur une quenouille d’or. Toutes ces coutumes naïves respirent je ne sais quelle joie innocente , née des premières émanations du priutemps.

Comme dans tout le reste de l'Europe , la puissance du soleil est célébrée en Servie à l'époque où cet astre est parvenu au plus haut degré de sa course. Le peuple associe poétiquement l'idée du solstice avec la fête de Saint-Jean ; il croit que, par respect pour le précurseur, le soleil s’arrête trois fois dans le ciel. Les pâtres , à cette époque de l'année, font le tour de leurs enclos et de leurs étables, portant des torches formées de l’écorce résineuse du bouleau ; puis ils montent sur la montagne, où ils laissent ces flambeaux se consumer, tandis qu’ils se livrent à des jeux et à des divertissements.

Quand les moissons souffrent d’une trop grande sécheresse, les femmes déshabillent une jeune fille, et la couvrent entièrement d’herbe, de feuillage et de fleurs. On lui donne le nom de Dodola (de la particule do, qui marque tendance, et d u mot slave dolia , qui signifie chance, destiu); lorsqu’elle n’offre plus aux yeux qu’une masse de verdure, elle s'achemine de maison en maison , et les mères de famille versent sur elle des vases d'eau. Pendant ces ablutions symboliques, les jeunes filles qui accompagnent la Dodola implorent la pluie dans leurs chants. Le peuple croit à l’efficacité de cette cérémonie; il est persuadé

que les nuages devancent la procession et rafraîchissent les vignes et les grains à mesure qu'elle s’avance.

Quant à l’orage et à la foudre , les Servieus les mettent sous l'influence de saint Élie en mémoire sans doute de l’ascension du prophète-, c’est la sainte Vierge qui, dans son courroux, euvoie les éclairs, tandis que saint Pantélémon a le gouvernement des tempêtes.

Des le commencement d’août , les champs et les jardins réclament les soins des paysans, qui rentrent les produits de la terre. L’niver amène de nouvelles cérémonies. La veille de la fête de Sainte Barbe , on fait bouillir toutes sortes de

ârains dans un vase que l’on laisse près u feu pendant la nuit; le lendemain matin, on observe de quel côté la cuisson a déterminé un renflement plus considérable, et l’on ensemence sur cette indication les champs en friche qui s’étendent dans cette direction.

Toutes ces pratiques témoignent que l’idée païenne s’est conservée en se transformant sous l’influence des enseignements du christianisme. Jusqu'à ce jour le peuple jure parle soleil et la terre. Tako misontza! Tako mi Zemlia'. (que le soleil, ou que la terre me préserve !) sont les affirmations les plus ordinaires des Serviens. L’idée de Dieu ne leur eu est pas moins présente dans toutes leurs transactions. Jamais ils n’entreprendront quelque chose sans dire préalablement : S'il plaît à Dieu ; dans certaines circonstances, ils regardent même cette formule comme tellement indispensable qu’ils omettent le sens princi-

rl de la phrase : ainsi, ils demanderont un voyageur : s'il plait à Dieu f ce qui signifie ; Où comptez-vous aller pourvu que Dieu le permette ?

Ils font leurs prières trois fois par jour ; le matin de bonne heure , avant le souper et le soir à l’instant où le repos va couronner les travaux de la journée. A table, ils n’ont pas de formule arrêtée pour le Jlenedicite, chacun trouve dans sa gratitude des expressions pour glorifier les bienfaits du Créateur; personne n'oserait accepter la place d'honneur dans un banquet s'il se sentait incapable d’improviser convenablement une prière d’actionsde grâces. Les

Serviens se regardent comme étant sous la protection de leur patron. L’invitation à la fête du saint que révère particulièrement une famille se fait ordinairement en ces termes ; « Notre maison est aussi celle du Seigneur. Nous vous invitons à venir ce soir. Nous ne serons pas avares de ce que nous devons à notre saint tutélaire. »

> Plus l’existence est simple et laborieuse, et plus l'homme, qui reconnaît à chaque instant sa dépendance , sent le besoin de s'appuyer à un pouvoir supérieur et de croire à une protection active et toujours présente.

La piété qui porte l'âme vers le principe de l'infini et de l'inconnu admet souvent la superstition , qui attribue des effets déterminants à des causes secondaires ou purement passives. La veille de Nbël , vers le soir, le père de famille va couper dans le bois un jeune chêne dont la tige soit saine et bien droite. Il l'apporte à la maison en disant : Bonsoir et heureux Noël! On lui répond : Que Dieu accorde l’un et l’autre à toi qui as la richesse et l’honneur ! puis on répand sur lui les grains de blé. On place ensuite l’arbuste sur des charbons, et le lendemain matin, qui est salué par des coups de pistolet, un visiteur paraît devant la maison, et, lançant des grains ë travers la porte, il crie : LeChrsitestné. Alors ceux que le grain a touchés répondent : En vérité, il est né. Le visiteur entre alors , et en frappant le chêne embrasé avec une pièce de fer il ajoute : Autant d'étincelles, autant de boeufs, de chevaux, de chèvres, de brebis.de porc* de ruches ! Enfin, la maîtresse du logis jette un voile sur l’hôte, et l’on porte dans le verger le reste du tronc , aux cendres duquel on attribue une vertu fécondante. On ne se rend pas à l’église ; mais au repas qui suit la cérémonie chacun se présente un cierge allumé à la main. Il est d’usage de s’embrasser en s’annonçant la naissance du Sauveur, et pour figurer l’union de tous les membres de la famille le père réunit en un faisceau tous les cierges et les place dans un plat où l’on a servi des grains de toute espèce et un gâteau azyme appelé tchisnitza. On rompt ensuite le gâteau, où l’ona mis une pièce d'argent , et celui à qui elle tombe en

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partage est réputéle plus heureux de la société. On voit que celle dernière phase de lacérémonie rappelle notre fête des rois. La table reste servie pendant trois jours, et l’hospitalité slave n’en exclut personne.

Avec une imagination si facilement impressionnable , il n’est pas extraordinaire que les Serviens admettent l’existance d’êtres malfaisants et de génies qui neutralisent dans certaines circonstances le pouvoir des influences favorables. Le mal, que la religion chrétienne représente comme une expiation et une épreuve nécessaire à la réhabilitation de l’homme , est répandu sous trop déformés diverses dans le monde visible pour qu’il ne soit pas nature] à notre faiblesse de le personnifier symboliquement. Le cnristianisme luimême repose sur l’idée du démon, cause première du péché originel , et les miracles de lésus-Cbrist et de ses apôtres, tels que les rapportent les saintes Ecritures, font souvent mention d’exorcismes, lie toutes les superstitions, celles qui ont trait à l'influence des esprits sont donc celles qui s’éloignent le moins, par le fond , des données de l'Église. En admettant le principe, l’ignorance a seulement varie et multiplié les types.

Les Serviens croient aux vampires, aux apparitions et aux sorcières. Ces dernières ont la faculté de dépouiller leur corps comme un vêtement; leurs ailes de feu les transportent à travers l'espace au chevet des personnes endormies. Elles leur ouvrent le flanc gauche et en arrachent le coeur pour le dévorer. C’est surtout sur les entants qu’elles se plaisent à exercer leurs maléhces. Les adultes sont plutôt visités par les vampires , monstres dont l’idée a peut-être été empruntée aux Grecs. Les prêtres de ces derniers prétendent que le corps des excommuniés demeure incorruptible , et que l’esprit malin s’y loge pour faire des apparitions dans les lieux solitaires et commettre des meurtres. Cependant leServien ne voit dans le vampire qu’un être surnaturel dont la nature est de nuire , et n’admet point comme l’Église d’Orient que ses maléfices soient une conséquence de la réprobation.

Le fléau qui semble résumer tous les autres a aussi sa personnification.

Comme chez les Lithuaniens et les

Grecs modernes, l’imagiualiou des Serviens représente la peste sous les traits d’une femme voilée qui va porter de côté et d’autre le principe mortel. Il n’est pas rare d'entendre afGrmer par des personnes atteintes du fléau qu'elles ont conversé avec le fantôme. Toutefois, comme si l’on craignait d’irriter en l’accusant celte personnification de la peste, ou n’attribue point à sa volonté les désastres qui la suivent; le peuple dit que Dieu , irrité île la méchanceté des nommes , l'envoie de temps à autre pour les châtier.

Une des créations les plus gracieuses du génie servien est la vila ou nymphe de la forêt. Il est souvent question de la vila dans les chants populaires; quand on veut donner une haute idée de la beauté d’une jeune iille , c'est à la vila qu'on la compare. Ces récits, que le .Servien entend depuis son enfance , frappent son imagination ; à force de rêver à la vila, il croit la voir, et l'on aflirme de très-bonne foi dans le pays qu’il est donné à certaines personnes de converser avec ces êtres mystérieux. Les vilas se plaisent surtout dans les profondeurs des forêts ou sur les bords des rivières et des lacs ; en général, elles éviteut les regards de l’homme; mais souvent leur voix domine le murmure des torrents, et l’on entend le bruissement de leur danse ou de leur vol rapide à travers le feuillage. Douées de facultés surnaturelles , elles lisent dans l’avenir. Elles communiquent leur science magique à ceux qu'elles préfèrent , et qui dés leur naissance doivent ce privilège à certaines conditions fortuites. Le peuple, qui est porté à associer le merveilleux aux qualités extraordinaires, admet dans ses conceptions poétiques que ses héros de prédilection sont les frères d’adoption des vilas. Mais le vulgaire doit se garder de rencontrer oes nymphes capricieuses, et surtout de les surprendre dans leurs danses nocturnes.

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