HONDA
Konda venait d'expirer... Honda, le fils unique de sa mère ! Dans son désespoir. elle ne veut point que ces restes chéris reposent loin de sa demeure ; on creuse une fosse dans le jardin verdoyant, sous des orangers aux fruits d'ôr. C’est là que chaque matin la mère éplorée vient s’entretenir avec celui qui n'est plus. — O mon fils! la terre te pèse-t-elle? N'es-tu pas à l’étroit dans ton cercueil d’érable? et une voix faible et plaintive répondit : Ce n’est pas la terre qui me pese , ce n’est point mon cercueil d’érable; le poids qui m'oppresse, c'est la douleur de ma bienaimée ; quand elle soupire, mon âme est triste dans le ciel... Juge du mal que me ferait son parjure !
LA FONDATION DE SKADAB ( Z1DAMÉ SKADBA ).
Trois frères, le roi Vukaschiu, Ugliescha le voïvode et Goïko, le plus jeune, jetaient les fondements d’une forteresse. C’était sur le rivage de la Boïana , où s’élève aujourd’hui Skadar. Depuis trois années, trois cents ouvriers habiles travaillaient sans relâche; et, loin de s'élever, la ville n’avait pas encore ses fondements. Ce qu’on élevait le jour, la vila le renversait pendant la nuit. La quatrième année commençait , lorsque la vila fit entendre ces mots : « Pourquoi toutes ces peines, roi Vukaschin?
pourquoi prodiguer eu vain tes trésors ? Espères-tu bâtir une ville quand tu ne ux même en asseoir les fondements ?
che que tu n’y parviendras qu'après avoir muré dans les premières pierres deux êtres, enfants de la même inère, Stoï et Stoïana.
Quand le roi eut entendu cette prédiction, il appela Décimir, son fidèle serviteur : Mon fils, lui dit-il , si jusqu’à ce jour tu m’as témoigné ton zele, attelle les coursiers au char, prends avec toi six charges d’or, et parcours le monde pour découvrir deux frères portant le même nom, Stoï et Stoïana.
Amène-les , coûte que coûte , afin que nous les murions daos les fondements; car seulement alors nous pourrons élever la forteresse.
A peine Décimir a-t-il reçu cet ordre qu’il s’empresse d'atteler au char les coursiers rapides; il prit six charges d’or, et parcourut le vaste monde , cherchant partout Stoï et Stoïana (1). Son voyage dura trois années , mais il ne put découvrir les deux frères; alors il revint auprès de Vukaschin , ramenant les coursiers , le char et les six charges d’or.
Quand le roi eut appris de Décimir que toutes les recherches avaient été infructueuses , il appela Rad , le maître constructeur, et lui ordonna de reprendre les travaux interrompus. Les trois cents maçons se remirent à l’œuvre; mais la vila défaisait la nuit ce qu’ils avaient construit pendant le jour. Enfin, elle donna à Vukaschiu ce dernier avertissement : Chacun de vous a dans sa demeure une épouse dévouée ; que celle qui la première viendra apporter aux travailleurs le repas du matin , soit murée dans les fondations , et tu seras libre d’achever la forteresse. Le roi appela ses deux frères et leur fit part des conditions de la vila. Jurons, leur dit-il , par le Dieu vivant qu’aucuu de nous ne révélera ce secret à sa compagne, et que le sort décidera seul quelle sera la victime. Et les trois frères prêtèrent ce serment.
La nuit venue , ils rentrèrent dans leurs blanches demeures, où les attendait le repas du soir; puis chacun d’eux se rendit près de son épouse.
(i) Ces deux mots viennent du verbe slave stoiti , qui signifie se tenir debout, et au figuré s'élever solidement sur sa base. le peuple aura sans doute imaginé cette légende pour assigner à une cause surnaturelle la solidité de la forteresse de Skadar ou Sktdre (Sculari).
19" Livraison. ( Provinces Danubiennes.)
290 L’UNIVERS
Cependant , oublieux de son serment, Vukaschin dit à sa compagne : Chère amie! garde-toi sur toutes choses de descendre demain vers la Hoïana pour porter aux maîtres le repas du matin ! Il t’en coûterait la vie, et tu serais murée au pied des fondements! Ugliescha ne fut pas plus discret, et il lit dans les mêmes termes la même recommandation ■j sou épouse. Le seul Goïko resta fidèle à sa promesse.
L’aube blanchissait à peine les collines que les trois frères vinrent surveiller les travaux sur la Boîana.
Cependant deux jeunes femmes sortent de la demeure des chefs ; ce sont les épouses du roi et du voïvode ; l’une vient étendre sur le pré une toile nouvellement blanchie ; puis elle la porte à la lingerie ; mais elle u'avance pas plus loin : la seconde porte une cruche d une terre vermeille, et va puiser de l'eau à la fontaine; puis elle échange quelques paroles avec d'autres femmes; mais là se liome sa course.
La troisième belle-sœur, la jeune épouse de Goïko, est restée au logis; un nourrisson ou berceau réclamait ses soins. Sur ces entrefaites l’heure du repas du matin arrive; la mère de Goïko veut appeler les servantes et porter avec elles ledéjeuner sur la Boîana. Ne prends pas cette peine, ma bonne mère, lui dit la jeune femme; berce l'enfant, j’irai moi-même ; sois sans inquiétude, je me charge de. tout. Ce serait pécher devant Dieu et nous exposer aux reproches mérités des hommes si nous te laissions eette fatigue.
La vieille mère de Goïko sc mit à bercer le nourrisson , tandis que sa bru, après avoir appelé les servantes, descendit portant avec elle le repas du matin vers la Boîana. le premier qui l’aperçut fut Goïko. Il se précipite au devant d'elle, l’entoure de ses bras ; il couvre de baisers et de larmes ee gracieux visage , et lui dit en sanglotant : Ne vois-tu pas, épouse infortunée et chérie, qu'il ne te reste plus qu’a mourir? A qui as-tu laissé uotre Ivan? helas! qui baignera l'enfant ? qui aujourd'hui lui donnera le sein ?
V’ukascliin ne lui permet pas d’en dire davantage; il saisît la jeune femme par la main et la conduit à Rad , le
maître constructeur qui appelle la troupe des ouvriers. la jeune femme les regardait en souriant , car elle prenait toutes ces menaces pour un bauinage.
Cependant on élève autour d’elle des pierres et des pièces de bois; déjà ces matériaux atteignaient jusqu’à ses genoux; mais, dans son innocence, elle riait toujours, tant elle était loin de soupçonner ta réalité. Quand elle en eut jusqu'à la ceinture, elle comprit quel était le sort qu’on lui réservait; alors sa douleur se change en désespoir ; et s'adressant à ses beaux-frères : Vous ne souffrirez pas, s’écrie-t-elle, que si jeune on m'ensevelisse à vos yeux toute vivante, ou il faut que vous 'ayez perdu toute crainte de Dieu! puis, voyant que ses prières restent sans effet, surmontant toute honte, elle implore ainsi son seigneur: Oh! ne permets pas . maître et cher époux , qu’ils m’ensevelissent toute vivante ! Ma mère a de l’or ; elle achètera une esclave ou une captive; et, s’il fout une victime , du moins ce ne sera pas ta jeune épouse! Enchaîné par sa parole, Goïko ne répondit rien. Alors l'infortunée s'adressa au maître constructeur : Rad , lui ditelle , ô mon frère en Jésus-Christ ! laisse,
{'e t’en supplie, une petite ouverture à la îauteur de mon sein ; qu’elle soit seulement assez grande pour que je puisse allaiter mon loiian , si toutefois on veut bien l’apporter à sa mère ! Conjuré ail nom du Sauveur, Rad se sentit ému de pitié : il ménagea line petite fenêtre à la hauteur du sein de la jeune mère ; elle lui demande encore une grâce, relie u’on lui laissât devant les yeux un peu e jour, afin qu’elle pîlt contempler de son cachot sa belle demeure, guetter l’arrivée de son enfant et le suivre du regard quand on le remporterait.
C’est ainsi que s'éleva Skadar. On apporta l’enfant à la jeune mère, qui l’allaita durant une semaine. Alors sa voix s’éteignit ; mais les sources de la vie restèrent fécondes toute une année ; l’amour fut plus fort que la mort. Et aujourd'hui encore les mères dont le lait a tari visitent pieusement le lieu de ce miracle.