LA VALACULE SOUS LA SUZERAINETÉ NOMINALE UES TURCS
MlRCE l" (1382-1418.)
CllUTE DU ROYAUME VAI.ACO-BULgark. — Mirce ou Mircea l*r succéda, en 1382, à-Denis II, son frère. Dès son avènement , il déclara la guerre à Sisman, roï des Valaques et des Bulgares (1383). Sisman, pressé au midi parles Turcs, avait déjà perdu une partie de ses Etats ; il ne put tenir contre les Vala-
PROVINCES ROUMAINES
ques transdanubiens, et perdit Sistor, Dobrojea, Silistrie et Widdin. Miree, apres plusieurs victoires, se trouva maître des deux rives du Danube (1387); il s’intitulait : « kral de Bosnie et des deux Valachies, duc de Vacaras et d'Oinlas, maître du bauat de Severin, despote de Dobrojea, seigneur de Silistrie et de toutes les villes et contrées jusqu’aux montagnes d’Andriuople. »
Mourad I*r régnait alors sur les Osmanlis. Il attaqua Lazare Samoderski, despote des Servions. Lazare invoqua l'appui des Bulgares , des Bosniens, des Alnanais, des Valaques, des Polonais et des Hongrois. Avec les secours euvoyés par ses voisins, il livra la bataille de Cossova; il fut vaincu, mais le sultan périt au milieu de son triomphe, assassiné par un seigneur servien, Miloch Kobilovitseh(lS89). Bajazet, successeur de Mourad, reçut l'hommage d’Étienne, lits de Lazare, 'qui s'engagea a lui payer un tribut annuel. Sistov, Widdin, Nicopolis et Silistrie tombèrent au pouvoir des Turcs. Sisman, assiégé dans Nieopolis, se rendit, avec son fils , devant le visir Ali pacha; il demanda la vie en échange de son royaume ; Ali pacha l’envoya captif a Philfppopolis, où il mourut bientôt après ; et la Bulgarie tout entière reconnut la domination de Bajazet.
Effrayé du sort de I-a/.are et de Sisinan, Miree I" recherche l'alliance de la Pologne; il signe avec Ladislas Jagellon un traité offensif et défensif (traité de Radu. 8 décembre 1389).
Premier traite de la Valachib
AVEC LA PORTE OTTOMANE (1893). — Cette alliance était dirigée également contre les Hongrois et contre les Turcs. Le roi de Hongrie Sigismond se mit en marche contre les Vainques; c'est alors que Miree 1er résolut de négocier la paix avec Bajazet et d'assurer par un traité sa frontière du sud contre les invasions musulmanes. La Valachie, après avoir, pendant cent cinquante ans , combattu la suzerainetéde la Hongrie, se reconnaît vassale des Turcs (1893).
« Par notre grande clémence, dit Bnjazet 1", nous consentons que la principauté nouvellement soumise par notre force invincible se gouverne d’après ses propres lois, et que le prince ne Valachie ait le droit ue faire la guerre et la
paix, et celui de vie et de mort sur ses sujets.
• Tous les chrétiens qui , ayant embrassé la religion de Mahomet, passeraient ensuite des contrées soumises à notre obéissance en Valachie et y deviendraient de nouveau ebrétieus ne pourront être nullement réclamés et attaqués.
« Tous les Valaques voyageant dans une partie quelconque de nos possessions seront exempts du karatch et de toute autre capitation.
« Les princes chrétiens seront élus par les métropolitains et par les boyards.
« Mais , à cause de cette haute clémence et parce que nous avons inscrit ce prince raïa dans la liste de nos autres sujets, il sera, lui aussi, tenu de payer par an à notre trésor impérial trois mille piastres rouges du pays ou cinq cents piastres d'argent en notre monnaie (cette somme équivaut à 1,800 fraucs en monnaie de France). »
Ce traité, selon la remarque de Vattel , ne peut être considéré d’apres le droit des gens que comme un simple traité de protection ; car, d’après l'usage généralement reconnu eu Europe, une nation incapabtedese garantir elle-même d'insulte et d'oppression peut se ménager In protection d'un État plus puissant. Si elle l'obtieut en s'engageant seulement à certaines conditions, ou même à payer un tribut en reconnaissance de la sûreté qu’on lui procure, se réservant du reste le droit de se gouverner à son gré, c'est un simple traité de prolectiou, qui ne déroge point à sa souveraineté.
Guerre contre les Turcs. Victoires de Bajazet. — Miree Ier ne resta pas longtemps fidèle aux obligations qu’il avait contractées envers les Turcs. Des 1395, il s'unit avec Sigismond contre Bajazet , s’engageant à livrer passage à l’armée hongroise, à lui fournir des vivres et à marcher en personne en cas de besoin, si les Hongrois passaient le Danube et envahissaient la Bulgarie. Kn vertu de ce traité, il prit part à la bataille de Nicopolis (28 septembre 1396 ) Pour cette campagne décisive, le roi de Hongrie avait fait appel à tous les princes chrétiens ; les chevaliers teutons, les chevaliers de Saint- Jean, les Styrieus, les Bavarois, plusieurs
L’UNIVERS
milliers de Français aoeoururent, comme a une fête, au rendez-vous qu’il avait fixé. Les Valaques et les Moldaves se
Mrent à cette croisade. Mais, après aite des Français et des Hongrois, Mirce trahit la cause des chrétiens et se tourna du côté des Turcs. Sa défection décida la victoire de Bajazet. Il se ligua ensuite avec les princes d’Ardialie et de Moldavie , renversa Sigismond , et plaça sur le trône de Hongrie un prince fronçais, Ladislas de Naples, lils de Charles III de Durazzo. Fort de toutes ces alliances , il abandonna de nouveau lo parti des Turcs et leur refusa le tribut. Bajazet s'avança contre lui, franchit le Danube près” de Silistrie, et établit son camp à Rovine, dans le district de Ialomizza (1398). A sou approche, Mirce donna l’ordre à tous les habitants de sortir des villes et des villages et de se retirer dans les montagnes, Les Ottomans, après d’inutiles ravages, furent obligés de repasser le fleuve. Les Vala- <|ucs les prirent en queue et les poursuivirent jusqu’à Andrinople; cette victoire les affranchit pour quelque temps de tout tribut. Eu 1402, le sultan Bajazet fut fait prisonnier par Tamerlan ; ses fils se disputèrent le trône ; Manuel, empereur de Constantinople, soutint Soliman; Mirce prit parti pour Musa.
Avec l’aide des Valaques, Musa vainquit son Irère ; mais il fut bientôt dépossédé par Mahomet, autre fils de Bajazet. Le nouveau sultan passa le Danube en 1416, s’empara de Sëverin et de quelques autres places, fortifia Giurgewo, etcontraigmtlesValaquesà payer le tribut; il s’attribua de plus les revenus des salines et les droits d’entrée et de sortie. Mirce ne survécut pas longtemps à sa défaite ; il mourut en 1418.
Administration du Mihcb 1". Organisation d’unr armbe permanente- — Le règne de Mirce 1er occupe une place importante dans l’histoire de la Valachie. C’est de cette époque que date la domination ottomane sur une partie des imputations roumaines ; le traité de 1493 , en faisant de la Valachie une province tributaire , prépara l’asservissement des principautés.
Malgré les erreurs de sa politique à l’égard des Turcs, Mirce fut pourtant regrette de son peuple. Bucarest lui dut
son importance-, il transporta dans ses murs la résidence de la cour. II fonda, en 1383, le monastère de Cozia. Son principal titre de gloire lut la réforme de l’aaministration et de l'armée ; il établit en Valachie une armée régulière , fixa le nombre des soldats, leur paye, leur uniforme. Il divisa la principauté en dixhuit capitaineries, qui fournissaient, au premier signal, dix-nuit mille fantassins. Tous les soldats en activité de service reçurent par jour deux piastres rouges (environ dix centimes), une ration de viande et du pain de blé et de millet; plus, une fois par an, une pièce de drap. La Valachie est un des premiers Etats européens qui possédèrent des troupes permanentes. « La guerre saus anarchie était l'état normal du pays (1). • LaValachib en proie aux guerres civiles. — Mirce Ier aimait beaucoup les femmes; ileutplusieursenfants naturels; è sa mort ses fils se disputèrent le pouvoir.Wlad II, avecl’aideaesTurcs, triompha de ses frères; mais apres lui la guerre civile recommença ; les Ottomans continuèrent d'intervenir en Valachie.
Wlad III passa tour à tour de leur alliance à celle des Hongrois. En 1440 , il se rendit à Andrinople pour saluer le sultan Mourad; mais son hommage était suspect; il fut arrêté sous prétexte de trahison. Quand il sortit de captivité, il se lia étroitement avec Ladislas, roi de Pologne et de Hongrie (1443). Excité
fiar les conseils de Jean Corvin et par es succès de Georges Castriot Scanderbeg, Ladislas résolut de chasser d'Europe les infidèles ; il entra en campagne avec une armée de dix mille hommes.
Vainement Vlad lui représenta la témérité de son entreprise. « Rebroussez chemin, disait le voïvode de Valachie; je sais par expérience combien est grande la puissance des Turcs ; je sais que le sultan traîne avec lui plus d’hommes à la chasse que vous ne menez d’hommes à la guerre. Voici l'hiver, vous n’avez pas de vivres ; vous ne pouvez pas plus compter sur l'empereur de Constantino-
Çle que sur la flotte des Génois et des énitiens : ces marchands pencheront naturellement du côté du vainqueur ; ils ont à se plaindre de la Hongrie ; le sul-
(t) Vaillant, 1. 1, p. i85.
tan, aueontraire, leur a ouvert le détroit. Ainsi le moment n’est pas favorable pour l’attaque; il faut attendre. • On méprisa ses avis, et Ladislas alla se faire tuer à la bataille de Varna (1444).
Dan IV , successeur de Vlad , s’unit avec les Hongrois contre les Turcs; il commanda l’aile gauche de l'armée chrétienne dans les plaines de Cossova ( 1 448); après la défaite de Szekeli, les Valaques firent défection ; pour obtenir la vie sauve, ils s'engagèrent à fournir annuellement, outre le tribut, 300 fantassins, 400 cavaliers, 3,000 Qèches et 4,000 boucliers.
VLAD l'bmpaleur (1456-1479).
Deuxième traité de la Valachib avec la Portb ( 1460). — l,a mort de Danamena denouveaux troubles. Vlad V s’empara du trône en 1456; il est resté célèbre sous le nom de Vlad le Diable ou l'Empaleur.
En 1460, il envoya des ambassadeurs à Mahomet II, et renouvela, en l'aggravant, le traité de 1393. Les stipulations de 1460 fixèrent définitivement les relations des Valaques et des Turcs ; elles servent encore de base à la souveraineté de la Porte. Le sultan s’engage pour lui et pour ses successeurs à protéger la Valachie et à la défendre contre tout ennemi, sans exiger autre chose que la suprématie sur cette principauté et sur ses souverains, qui payeront un tribut de dix mille ducats. La 'nation continuera de vivre sous ses propres lois ; le voïvode sera élu par le métropolitain , les évéques et les boyards ; l’élection sera reconnue par la Porte ; le voïvode aura droit de vie et de mort sur ses sujets ; il décidera de la paix et de la guerre ; il ne sera jamais soumis pour ses actes à aucune responsabilité envers la Turquie.
Les Valaques établis dans l’empire ottoman ne payeront pas le karalch ( capitation ) que payent les raïas. Nul chrétien , après avoir embrassé l’islamisme, ne pourra être inquiété ni réclamé si , revenu en Valachie , il embrasse de nouveau la religion chrétienne. Tout procès entre un Valaque et un Turc sera jugé par le divan valaque, conformément aux lois de la principauté. La
Porte promet de ne jamais délivrer un firman à la requête d'un sujet valaque pour ses affaires en Valachie, de quelque nature qu’elles puissent être , et de ne jamais s arroger le droit d’appeler à Constantinople ou dans aucune partie des possessions turques un sujet valaque, sous quelque prétexte que ce puisse être. Chaque année un officier de la Porte viendra en Valachie pour recevoir le tribut; il sera accompagné à son retour par un officier du voïvode jusqu’à Giur gevo ; à la frontière , on comptera de nouveau la somme remise, et l’on en donnera un second reçu; lorsqu’elle aura été transportée au delà du Danube, la responsabilité de la Valachie sera complètement dégagée. Les Turcs ne pourront voyager en Valachie sans motif plausible ; ils devront déclarer aux autorités locales la durée présumée de leur séjour et partir à l'expiration du délai fixé; ils ne pourront emmener avec eux aucun serviteur valaque. Il est interdit aux musulmans de construire aucune mosquée sur le territoire de la principauté.
Certes, dit Vaillant (I), les conditions de ce traité sont telles qu’il y aurait progrès d’en pouvoir jouir aujourd'hui; malheureusement tout ce quelles veulent conserver disparaît, et la Valachie est perdue. La protection musulmane sera toujours impuissante; bientôt le voïvode devenu pacha aura moins besoin de soldats que d’esclaves; les dons devenus capitation ne différeront plus du karatch, et, peu à peu, sans s'en douter, les Romans seront réduits au servage le plus dur.
Guerrb contre la Turquie. Invasion de Mahomet IL — Vlad V ne tarda pas longtemps à rompre ce traité de 1460. Dès 1461, il conclut une alliance avec Mathias Corvin. Mahomet II ordonna au gouverneur de VYiddin, Tschakardji-Hamsa pacha, de s’emparer du voïvode par force ou par ruse. Hamsa pacha demanda une entrevue au prince valaque; mais il tomba dans un piège avec le renégat Katabolinos. Vlad le Diable les fit prisonniers , leur coupa les bras et les jambes, et les fit empaler; le gouverneur, par respect pour la hiérar-
(i) Vaillant, la Romani l. I, p, «19,
L’UNIVERS
chie , eut un pieu plus élevé que celui de son secrétaire. Après avoir renouvelé son alliance avec les Hongrois, le voïvode assa le Danube, entra en Bulgarie, râla les villes et les villages et emmena vingt-cinq mille prisonniers. Ces malheureux lurent tous empalés autour du cadavre d’Hamsa pacha. L'horrible exécution était a peine achevée que des ambassadeurs turcs arrivèrent avec des propositions de paix ; ils refusèrent de se découvrir en présence de Vlad ; il leur lit clouer leurs turbans sur la tète
A cette nouvelle, Mahomet II, transporté de fureur, rassembla une armée de deux cent cinquante mille hommes, et, tandis que le grand vizir marchait vers le Danube, il partit lui-méme avec une flotte considérable , remonta les embouchures du fleuve et s'avança jusu'à Widdin : Étienne . voïvode de Molavie. Ht une diversion en faveur des Turcs, et envahit la Valachie par le nord-est. Enün Rodolphe, frère de Vlad, essaya de soulever les boyards. Pressé de tous côtés, Vlad attendit vainement le secours des Hongrois; mais il ne perdit point courage. Il envoya sa famille et ses trésors a (Kronstadt, en Transylvanie, dirigea un corps de trois mille hommes vers le Séreth pour tenir tète aux Moldaves , et lui-méme attendit les Turcs avec dix mille ou sept mille cavaliers.
Mahomet II s'avançait à grandes journées; pendant sept jours de marche il ne rencontra point de résistance ; tout avait fui; la Valachie semblait transformée en désert. Pleinsd'une trompeuse sécurité , les Turcs ne prirent plus même la peine de fortifier leur camp.
Cette négligence leur codta cher; Vlad surveillait tous leurs mouvements; un jour, sous un déguisement, il pénétra au milieu de L’armée ennemie , et quand il eut bien reconnu sa position, ii retourna sain et sauf auprès ae ses soldats. Il les avertit de se tenir prêts pour la nuit. Les Turcs dormaient dans leurs tentes lorsque les Valaques parurent tout à coup. Vlad courut droit à la tente du sultan; mais son coup de main ne réussit pas; les janissaires formèrent un rempart infranchissable autour de la tente impériale. » Quand vint l'aurore et qu’il commença à faire jour, les
Valaques sortirent du camp, n’ayant perdu pendant la nuit que fort peu de monde (1). » Ali bey se mit à leur poursuite et ramena mille prisonniers; par ordre du sultan, on les égorgea tous, en représailles des cruautés de Vlad.
L'un d'eux, interrogé par le grand vizir, refusa d’indiquer la retraite où se réfugiait le voïvode : « Je sais mourir et me taire, » dit-il. Sa tête roula aux pieds de Mahmoud pacha. « Si Vlad avait une plus grande armée d'hommes pareils, s'écria le vizir, il acquerrait bientôt une gloire immense. »
Mahomet hâta sa marche vers Bucarest (2); en chemin, il fut arrêté par un spectacle épouvantable ; c'était une forêt (le pieux, large d'un quart de lieue, longue du double , où vingt-cinq mille Turcs et Bulgares étaient crucifiés ou empalés; au-dessus des autres s'élevait le corps d’Hamsa pacha, vêtu de soie et de pourpre. On voyait des enfants empalés près de leurs mères et dont ies corbeaux et les vautours dévoraient les entrailles. « Comment, s'écria Mahomet, comment dépouiller de ses États un homme qui ne répugne pas à de tels moyens pour les sauver? Cependant, ajouta-t-il , s'il y a de la grandeur dans de pareils actes, l'homme qui les commet ne mérite pas d’estime. »
Les Turcs entrèrent dans Bukarest sans coup férir; ies habitants s’étaient retirés dans la forêt de Pcenarii , et Vlad, avec mille cavaliers, était passé en Moldavie, puis en Ardialie; il s’arrêta à Thorda, où il rencontra Mathias Corvin, (17 septembre I4f>2). Toute la Valachie fut bientôt au pouvoir des musulmans; Mahomet repassa le Danube, laissant à Ali bey le soin d’installer Rodolphe 111, qui augmenta le tribut de deux mille dueats, et reçut en échange le rang et le titre de pacha avec deux queues de cheval , la eabanitsa ou manteau royal, le sabre et le topuz ou sceptre. Les Turcs, après avoir réduit la Valachie à la condition de pachalik, emmenèrent plus de deux cent mille têtes de gros bétail.
Vlai» est déposé. Rodolphe iii
(i) Chalrondylas, liv. IX. •
(a) Suivant Clialcbondy Us , l'armée qui envahit la Valachie en 1461 èlait de deux cent cinquante mille hommes.
allié des tuics. — Apres leur départ, Vlad revint avec les Hongrois. Mais les boyards, qui avaient accueilli avec faveur le gouvernement de Rodolphe , négocièrent avec Mathias Corvin , lui exposèrent leurs griefs contre le voïvode dépossédé, et obtinrent pour son successeur l’amitié de la Hongrie : Vlad fut envoyé prisonnier à Bude ; il y resta quatorze ans.
Rodolphe III fut l’ami des Turcs. Il eut à combattre le voïvode de Moldavie, Ktierme , adversaire implacable des infidèles et de leurs alliés. Vaincu en 1470, il subit, trois ans après, une nouvelle défaite, perdit sa capitale (1474) et ne fut rétabli que par le secours des Ottomans (1475). I.es Hongrois s’unirent aux Moldaves pour le renverser; il se réfugia à (Kronstadt, et les bourgeois de la ville le remirent aux mains d’Etienne, qui le Ht décapiter (1476).
Vlad V, mis en liberté, reprit le pouvoir en 1477. Il ne le posséda que deux années. En 1479, un de ses serviteurs le frappa par derrière d’un coup mortel, lui coupa la tête et la donna aux Turcs , qui la promenèrent comme un trophée a travers les villes où il avait dominé.
Cbiiautbs de Vlad le Diable ou l’Empalbur. — Ainsi mourut Vlad le Diable, le bourreau, l’empaleur. « Les nations, dit un historien de la Romanie, ne trouvèrent pas de surnom assez expressif ni assez infâme pour flétrir sa mémoire. » Engel prétend que, durant son second règne , il se comporta plus en chrétien-, c'est, sansdoute, suivant La remarque de M. Vaillant, parce qu’il s’en prit plus particulièrement aux inlidèles. Pour se débarrasser des Scind- Rômes qui errent en mendiants dans ses Etats, il les invite à un festin, les gorge de mets et de boissons , et, quand ils sont ivres, les fait jeter au feu. lien entasse d'autres dans une vaste chaudière, dont le couvercle est percé de larges trous et qu’il remplit d’eau bouillante , ou bien il les fait empaler par le côté , et lorsqu'il s'ennuie de les entendre crier et de les voir se débattre, il dit aux bourreaux : » Clouez-leur les pieds et les mains.» Quelquefois il s’amuse à les faire hacher comme la paille. Il ne traite pas mieux les juifs et les mu-
sulmans. Des Tartares viennent un jour lui demauder la grâce d’un des leurs , condamne pour vol à être pendu ; il leur ordonne, de l'exécuter eux-mêmes , et, sur leur refus, il fait cuire le coupable et les force à manger son cadavre.
Quant aux prisonniers turcs, il leur enlève la peau des pieds . les leur frotte avec du sel et les fait lécher par des chèvres. Son spectacle favori est de voir empaler; son plus grand plaisir est de manger avec sa cour au milieu d’un cercle de pals. Il déchire le sein des femmes , y fait empaler les enfants u’il en retire, et force ceux qui vivent éjà à manger de leur mère rôtie. » Par une chaude journée d'été, il se promenait au milieu de ses victimes avec un de ses boyards, que l’odeur des cadavres asphyxiait : • Eh quoi ! dit le tyran, vous ne trouvez pas que cela sent bon ?» — « Non pas, «dit l’autre. Vlad, pour qu'il ne fût plus incommodé par la mauvaise odeur, le lit empaler sur un pieu très élevé. A ces traits de folie furieuse se mêlent quelques actes de justice , mais d’uue justice farouche et cruelle. 11 établi^ l’ordre par la terreur. On raconte qu’un négociant florentin, craign int de rencontrer des voleurs en route , lui lit demanderuneescorte, etreçutpour toute réponse l’ordre de déposer ses marchandises sur le grand chemin ; le leudemain il les retrouva toutes exactement a la même place. « Ainsi les cruautés de Vlad eureDt du moins cela de bon que le pays était stlr, et que l'on y pouvait voyager sanscraiute. Si même' ou voulait y faire attention, on verrait qu'elles étaient de son siècle et qu’elles avaient la plupart la religion pour excuse. Les Tartares, les Turcs, les juifs, les renégats, les païens étaient des races que son zèle pour la foi chrétienne lui faisait un devoir d'exterminer (1). » Tantum retligio potuit suadere malorum. On peut bien dire avec le sultan Mahomet que les emportements do ce zèle chrétien « n’étaient pas dignes d’estime. » En admettant même que les chroniques, d’ailleurs unanimes, aient exagere de
(i) Vaillant, ta Romanie, t. I, p. u4S et suiv. ; Kogalnilchano, I. I, p. 000-004, d’après Bonfin, Kngel et un mémoire saxon écrit vers 1477.
T, 'UNIVERS
beaucoup le nombre de ses meurtres et les raffinements de sa férocité, Vlad l’einpaleur n’en fut pas moins un monstre exécrable et contre nature.
Avec son règne finit, pour la Yalachie, la période d'indépendance réelle sous la suzeraineté nominale des Turcs. Si le succès peut justifier le crime , les fureurs de ce brigand n’ont pas môme, l'excuse du succès. Tout le sang qu’il versa ne racheta point la Valachie du tribut que les traités de 1393 et de 1460 lui avaient imposé; l’horreur qu’il inspira affaiblit le sentiment national et prépara la voie aux usurpations de la Porte. C’est le sort ordinaire des peuples : ils portent la peine des forfaits que commettent les rois en délire.