LA ROUMANIE AU D1X-HUITIÈUB SIÈCLE. LES PHANABIOTES
Origine des Phanariotes. — Il existe à Constantinople un quartier appelé quartier du Fanar ou du Fanal, situé le long de la Corne-d’Or, près d'une porte qui était désignée, du temps même des empereurs d’Orient, sons le nom de PlU toû Fhauarioû. Ce quartier, qui renferme l'église, la maison et l'école patriarcales , est encore aujourd'hui habité presque exclusivement par des Grecs. Vers le milieu du dixseptième siècle on y comptait une vingtaine de familles, formant une espece d'aristocratie qui se faisait distinguer du reste de la nation par son habileté et par ses richesses, aristocratie douteuse d’ailleurs, mi-partie européenne et mi-partie asiatique, composée a l'origine des débris de ces familles notables qui formaient le corps du clergé laïque à Constantinople, mais mélee par la suitede sang italien, comme l’indiquent les noms de Giuliaui, de Mourousi, de Rosetti, figurant à côté de ceux de Maurocordato, de Callimacbi, d'IIypsilantis. Quelques-unes de ces familles affectaient, il est vrai, une origine encore plus illustre, et à cause de leurs noms de Cantacuzène et de Paléologue se portaient comme les héritières directes des maisons impériales de Constantinople et de Trélnsonde, dispersées, mais non anéanties, par la conquête.
C’est cette noblesse dont les membres ont été désignés dans l'histoire sous le nom de Phanariotes, du nom du quartier qu’elle habitait. Quoique dechue de son aneienDe splendeur, elle conservait une grande autorité sur le reste de la nation. C’étaitelle qui administrait ses affaires spirituelles et temporelles, et les membres du synode , ainsi que les principaux dignitaires dn clergé laïque, se recrutaient dans son sein.
Toutefois l'inOuence des Phanariotes était encore nulle au dehors , et euxmêmes ne paraissaient occupés qu’à se faire oublier, lorsqu'une circonstance inattendue vint tout à coup les mettre en lumière et leur donner un rôle politique dans l'Etat.
Les rapports de la Turquie avec les cabinets de l’Occident devenaient plus nombreux et plus importants chaque jour; et cependant les Turcs , soit paresse, soit préjugé, continuaient à dédaigner l’etudedes langues européennes, de même qu'ils refusaient d'accréditer des ambassadeurs près des cours étrangères. Ils se servaient pour leurs communications avec les Francs de juifs ou de renégats, la plupart Italieus ou Polonais, remplissant à la fois l'office d’interprètes et de traducteurs.
Plus tard la Porte trouva plus commode d'employer ses propres sujets, au lieu d’avoir recours à des etrangers, et elle se servit des Grecs, dont l’esprit souple et délié s'adaptait merveilleusement à cette sorte d’emploi. Néanmoins leurs fonctions, qu ils avaient l’art de rendre lucratives, n'étaient entourées dans le principe d’aucune considération. Us portaient simplement le titre d’écrivains, grammatiki. Le grammatikos se tenait dans la grande salle qui précédait le divan, péle-méle avec les domestiques, attendant qu'on le fit appeler pour lire ou traduire quelque pièce. Sa faveur était toute personnelle, et dépendait uniquement de son habileté ou du caprice du ministre auquel il était spécialement attaché.
Panajoti. — Alexandre Maubocohdato. — Parmi ceux qui remplissaient cet emploi sous le règne de Mohammed I V , à l’époque du siège de Candie, se trouvait un Grec de Chio, un de ces insulaires que les Turcs désignaient par moqueries sous le surnom de thavchan ( lièvres ) ; il s'appelait Panajoti ou Pauajotaki, et. quoique natif de Chio, onledisait issu d'u ne fa mi Ile grecque émigrée de Trébisonde Cétait un homme d'un esprit 8n et délié, comme tous ceux de sa race, qui jouissait d'une grande réputation parmi ses compatriotes et même parmi les Turcs pour l’étendue et la variété de ses connaissances. Non-seulemeut il était instruit dans les principaux idiomes des Francs, mais il connaissait même la médecine et les sciences naturelles, qu’il avaitétudiées en Italie. Les Grecs l’avaient surnommé le Cheval vert (l), par allusion au lieu de sa naissance; les
(i) Le» Greei ont un proverbe qui dit
Turcs le prenaient pour un magicien et prononçaient son nom avec une sorte d’épouvante. Sa réputation grandit encore au siège de Candie, où il avait accompagné son maître et protecteur le grand vizir Kupruli Ahmed pacha. Après la reddition de cette lie (1G69), Kupruli récompensa ses services eu créant pour lui la charge de grand interprète du Divan {divan terdjumani ), dont les émoluments étaient considérables. 11 y ajouta comme don particulier les revenus de l’ile de Miconi, dans l'Archipel, évalués à quatre mille écus.
Panajoti resta pendant quatre ans dans cette charge, qu'il remplit avec un rare talent et un désintéressement que peu de ses successeurs imitèrent.
Lorsqu’il mourut (2 octobre 1673), la Porte perdit un agent habile et Adèle, qui, tout en la servant avec zèle, s’était montré en toute occasion l’énergique défenseur des droits de ses compatriotes, en faveur desquels il obtint un Arman qui les mettait en possession du Saint-Sépulcre au préjudice des religieux latins de Jérusalem. Il était fort attaché à sa religion, au point qu’il osa un jour, en présence du grand vizir Kupruli et des principaux ulémas, disputer avec le cheikh Wani touchant la supériorité du dogmechrétien. Mais son zèle éclata surtout en faveur de l’orthodoxie grecque, pour la défense de laquelle il composa un livre curieux, écrit en grec vulgaire et imprimé en Hollande sous le titrede Confession orthodoxe de l'Église catholique et apostolique tCUrienl. Il entrait, peut-être à son insu, un peu de cette partialité dans l’ardeur avec laquelle il seconda les efforts des Turcs au siège deCaudie. Mais, s’il est vrai, comme le prétendirent dans le temps les Latins, que la chute de la ville doive être imputée à ses machinations, Il ne faut pas non plus oublier que ce fut lui qui ménagea a la garnison une capitulation honorable et dont l'intervention sauva les Candiotes de la rage des musulmans, enflammés par une résistance longue et opiniâtre. Il racheta lui-même de ses deniers deux églises pour les Grecs et les Arméniens , et à la même époque
qu’il est aussi difficile de trouver un cheval vert qu'un homme sage dans C ile ne Chio,
L’UNIVERS
la république de Gènes lui envoya des lettres de noblesse |>our les services qu'il avait reudus au marquis de Durazzo pendant son ambassade à Constantinople.
Panajoti avait été remplacé dans sa charge de grand interprète par Alexandre Maurocordato, chef de l’illustré famille de ce nom. C'était également un Grec de l’ile de Chio, dont ie savoir était presque universel, à en juger par la liste de ses ouvrages, insérée dans le catalogue de la Bibliographie grecque moderne, publié à Hermopolis (Syra) en 1846. Professeur, médecin, érudit, historien, diplomate, versé dans la plupart des langues de l'Orient et de l’Occident , cet homme vraiment extraordinaire laissa un Traité de la circulation du sang , dont la découverte récente était encore contestée dans l'Europe ; une Histoire des Juifs ; des Essais de morale très-estimés , etc.
Mais ce qu’on possède peut-être de plus curieux est un Recueil d'une centaine de Icttresextrêmement intéressantes au point de vue de l'histoire contemporaine. En effet, Alexandre Maurocordato fut mêlé è toutes les grandes affaires de son époque. Après avoir représenté la Turquie aux conférences de Carlovitz , où il signa le traité de paix avec l’Autriche, il fut l’âme de toutes les négociations comme de la politique extérieure de la Porte . et reçut en recompense de ses services le titre nouveau de conseiller intime (iÇ titre qui s’est conservé dans les diplômes de ses successeurs jusqu’à l'insurrection de 1821, époque à laquelle la charge de s* cré aire interprète fut remplie exclusivement par des Turcs.
Dans le même temps le Divan créa la charge de drogrnan de la marine ( Ursané terdiumani ), dont les produits éventuels s’élevaient jusqu’à trois cents bourses d'alors ( près de huit cent mille francs ) par an. I.e titulaire était spécialement chargé d’accompagner chaque année lecapitan-pacha dans la tournée qu’il faisait avec sa flotte pour lever les tributs des lies soumises à sa juridiction, et servait d'intermédiaire entre lui et les primats des villes et des villages.
Ces deux emplois de drogmans de la Porte et de l’Amirauté devinrent l'apanage exclusif des Phanariotes. Les Turcs, qui dédaignaient d’employer les raïas dans leurs armées, empruntaient , à défaut de leurs bras, l’esprit souple et la langue déliée des Grecs. Mélésa toutes les affaires, ces derniers eurent l’art de se rendre nécessaires. » Dès lors, dit Rizos, ce groupe de familles établies au Phanar s’augmenta et s’enrichit progressivement. S'insinuant de plus en plus dans les affaires ministerielles de la Porte, ces Grecs formèrent une caste particulière , officiellement reconnue par le gouvernement turc. Quoique esclaves, aussi bien que le reste de leurs concitoyens, les Phanariotes occupaient des emplois respectes par les Turcs euxmêmes et considérés auprès du gouvernement. Presque entièrement chargés des affaires extérieures, que l'ignorance et l’incapacité des Turcs les forçaient de leur confier, ils étaient obliges d’acquérir les nombreuses connaissances requises pour ce genre d'administration. Aussi donnaient-ils à leurs enfants une éducation soignée. L’étude approfondie de la langue grecque, du latin, de l'italien, du français et des trois
Principales langues orientales, le turc, arabe et le persan, étaient des préliminaires et des instruments indispensables pour réussir dans la carrière restreinte et ambitionnée des charges auxquelles ces Grecs de Constantinople pouvaient aspirer. I.es Phanariotes, qui voyaient dans l’instruction la source de' leur avancement , de leur crédit et de leurs privilèges, faisaient cas des hommes instruits, et protégeaient de tout leur pouvoir ceux de leurs concitoyens qui montraient du mérite et des connaissances. Aussi les savants grecs affluaient-ils de toutes parts à Constantinople, comme dans un lieu où l'on savait apprécier et recompenser les talents et les vertus. Les jeunes Phanariotes destines au maniement des affaires publiques se formaieut par les soins éclairés de leurs parents, se pénétraient de bonne heure de sentiments élevés, et apprenaient à user d’un langage supérieur à celui du vulgaire; les femmes même du Phanar parlaient avec pureté et écrivaient avec éle-
PROVINCES ROUMAINES
gance leur langue maternelle (1). »
Elévation des Phanabiotes a l’hospodabat. — Mais ce qui mit le comble à la fortune des Pltana notes , ce fut leur élévation à la dignité d'hospodars de Yalachie et de Moldavie (2).
En enlevant la régence des principautés danubiennes aux boyards moldo-valaques, la Porte se garantissaitou du moins croyait pouvoir se garantir des intelligences que les princes avaient souvent avec les puissances limitrophes et qui pensèrent, dans plus d'une occasion, lui être très-funestes. Elle n’avait que deux partis à prendre , celui de faire des
Fiachaliks des provinces moldave et vaaque , ou de les faire gouverner par des raias ses sujets. Elle opta pour ce dernier moyen , qui était conforme au caractère de Mahmoud , prince paci- Gqueet prudent. Les pages de l'histoire de la Moldavie et de la Valachie, si elle est écrite par une main ferme, impartiale et indépendante, ne seront remplies que des actes arbitraires de ces nouveaux despotes. Les malheureux habitants de ces provinces doivent frémir aux seuls noms de Phanaret de Phanariote (3). Del Chiaro avait dit avant Zallony : « Les Grecs, surtout ceux de Constantinople, ont toujours été funestes à la Valachie toutes les fois qu’ils eu ont eu le gouvernement (4). » Sur ce point tous les témoignages sont unanimes; citons encore celui de Michel Anagnosti (5) : « Le plus désastreux de tous les mouvements politiques subis par la Valachie, celui qui a corrompu ses entrailles, altéré ses mœurs, dépravé ses habitudes nationales, abattu son courage, c’est l’avénement des princes phanariotes , race immorale et funeste, pépinière de di-
(i) Ruos-N'éroulos, Cours de littérature grecque moderne , p. So.
(aî Voy. les Lettres sur la Turquie , Impartie, les Raias, p. 5 9 et suiv, ; Paris, clic/. J. humaine, i85.,.
(3) M. P. Zauony, Essai sur les Fanariotes, 1 vol. in 8»; 1814, p. 148.
(4) Del Chiaro, Rivoluzioni di Vallachia, P. aq.8.
(5) Michel Anagnosti, la Falacliie et la Moldavie, p. 18.
plomates avilis, débris mal famés de l’ancienne cour byzantine , dont les brigues obscures, les intrigues de valets, la politique perfide et criminelle ont été dévoilées par plus d’un écrivain. Le fils trahissant le père, le père supplantant le fils, l’hospodorat devenu le prix de la bassesse la plus éhontée, voilà les tableaux que nous présente -leur histoire. Soumises à ces serviteurs de la Porte, les deux provinces ne furent désormais, pour les sultans, que des fermes à livrer au plus haut enchérisseur. La place d'hospodar fut mise à l'encan. Aussi, dès que le Phanariote arrivait dans sa principauté, une seule pensée l’occupait : faire sa fortune et celle de ses acolytes , oiseaux de proie qui le suivaient en foule et s’abattaient sur le pays. Dans la crainte d'élre supplanté , il s'épuisait en inventions nouvelles pour acquitter dans le plus bref délai les énormes dettes que lui avait fait contracter l’hospodarat. Il se hâtait de payer ses protecteurs et ses appuis necessaires, d'acheter les courtisans de la Porte, d'écarter la foule des compétiteurs , de thésauriser pour les jours d’une ruine prévue et infaillible. Que d’exigences, mais aussi que d’excès! L'imagination a peine à embrasser dans son étendue l’immense système d'extorsion mis en pratique par les Phanariotes de Valachie et de Moldavie. » Les faits ne justifient que trop ces accusations.
CÉBEMONIB DE L’iNAUGUBATlON.
— En même temps que la Porte substitua- les Phanariotes aux voïvodes indigènes , elle modifia profondément la constitution des États roumains. La principauté , d’abord donnée à vie, ne le fut plus que pour trois ans. Les hospodars conservèrent le titre de prince et quelques droits régaliens, tels que le droit de vie et de mort, celui de conférer des dignités , de faire des dotations , d'administrer le pays ; mais ils perdirent celui d'entretenir des troupes, de conclure des traités avec les puissances chrétiennes et de déclarer la paix et la guerre.
Mais, si leur pouvoir fut diminué, ils obtinrent en échange de plus grands honneurs. L’investiture d'un voivode se faisait avec plus de pompe que celle
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L’UNIVERS
des pachas et des vizirs. Après la cérémonie du caftan que le grand vizir luiméme mettait sur les épaules de relui qui était destiné à la principauté, le nouveau prince était conduit par tout le Divan turc a la cathédrale de Constantinople, où le patriarche l’attendait avec une suite nombreuse. La ceremonie religieuse rappelait le sacre des empereurs de Byzance. Quelques jours après , quand il avait reçu le sandjak ou grand étendard , le ' prince allait avec douze boyards à l’audience du sultan. Arrivé dans la seconde cour du palais , il goûtait de la soupe des janissaires; puis, revêtu de la cambanizza, manteau d'honneur qui n'était donné qu’au khan des Tartares, au grand vizir et aux princes de Moldavie et de Valachie, et couvert d’un cimier en argent, nommé cuca, que l'aga des janissaires portait seul et dont la partie supérieure était garnie de plumes d'autruche et d’uue aigrette en diamants, il entrait avec auatre boyards dans la salle, où le sultan l’attendait assis sur un petit sofa. Devant lui marchait le premier huissier de la Porte, derrière le grand drogman ; deux capidjis baschis le soutenaient de chaque côté sous le bras. Après s’étre incliné trois fois , Il s'avançait au milieu de la salle. Le sultan ordonnait alors au grand vizir de transmettre à l’hospodar sa volonté ainsi formulée : « Sa fidélité et son sineere attachement étant parvenus aux oreillesde Ma Hautesse,ie veux bien l'en récompenser en lui conférant la principauté de Valachie ou de Moldavie.
Qu’il ne s'écarte jamais de l'obéissance qu'il me doit : il doit aussi protéger et défendre les provinces qui lui sont soumises et prendre garde de violer ou d'outre-nasser mes ordres sacrés. » Le prince, a genoux, répondait : « Je promets, au péril de ma vie et de ma tête, d’employer tous mes eftorts pour le service du très-juste et très-gracieux sultan aussi longtemps que Sa Hautcsse ne détournera pas les veux de sa clémence de dessus le néant de son serviteur. » Après l’audience, il retournait à son quartier, accompagné de deux peikis ou gardes du corps du sultan , honneur dont ne jouissaient pas les vizirs môme.
Au bout de trente jours, l'hospodar sortait de Constantinople. La marche était ouverte par deux régiments turcs et par des portefaix grecs , revêtus de l’uniforme national des slugitori valaques. Venait ensuite la garde turque du prince , sous les ordres de l'aga chargé en Valachie de la police relative aux voyageurs musulmans; puis les câlArassi et les lipcanl ( courriers lithuaniens ) à cheval . les deli et les Albanais à pied; derrière les troupes, les boyards en charge; enfin, entre deux peikis, au milieu d'une foule de tchugadars ( huissiers ) et de tchaouchs, le prince revêtu de la campanizza et coiffé de la cuca. Le second spathar le suivait avec le sabre et la hache , et le vatave du Divan avec l'arc et le carquois. Les Ehanariotes fermaient la marche.
Le cortège s'arrêtait à deux lieues de Constantinople, au village d'Avaskeuï.
L’entrée de l’hospodar à Bucarest ressemblait à une fête triomphale. Les restes des anciennes troupes, les sapeurs, les cosaques, les trabanti , les chasseurs marchaient en tête, commandés par le grand aga, qui, monté sur un cheval magnifique, portait un manteau et un bonnet de zibeline. Après l'aga venaient les côlârassi , les ueli , les tufedkji, les seïmens, les poterassi ou la maréchaussée, servant de garde d'honneur au grand spathar; les aprodi ou huissiers, la garde intérieure du palais ( copii din cas/l), les portiers de la cour, les marchands à cheval avec leur staroste, les boyards de la seconde classe avec des manteaux de zibeline et des calpacs en peau d’agneau d’Astrakhan, les noyards de la première classe avec des manteaux et des bonnets d électeurs en zibeline-, puis les écuyers, les fusiliers, les pompiers, douze chevaux de main montés par des boyards de troisième classe. Venaient ensuite les fils du voîvode , les agas turcs chargés de son installation, les fustassi ou licteurs du palais , enfin l’hospodar entouré de peikis et de tchaouchs et monté sur un cheval du sultan. Derrière lui des officiers portaient la hache d’armes, l’arc, lecarquois, le sabre, l’étendard de la principauté, représentant saint Constantin et sa mère Hélène, le sandjak impérial
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et les trois queues de cheval. La marche était fermée par une division de gardes à cheval , portant des lances ornees de banderoles (prapuri), par les officiers de la maison du prince et par la musique du sultan.
Au son de toutes les cloches de la ville, le prince se dirigeait vers l'église de l'ancienne cour. Le métropolitain et sa suite venaient à sa rencontre et le conduisaient au trône préparé pour lui.
Après la messe, le voïvode remontait à cheval et se dirigeait vers la cour. 11 entrait dans la spatharie avec tous les boyards et les marchands du cortège ; il s'asseyait sur le trône et faisait signe aux boyards de prendre chacun sa place. Ic divan eftendi se levait alors et lisait le firman d'investiture. Aussitôt le bruit des canons et des mousquets, tirés dans la cour du palais, annonçait aux habitants de Bucarest l'installation de leur souverain. Le soir il y avait bal a la cour (1) et toute la ville était illuminée (2 ).
« La maison du prince rassemblait
(i) Carra, dans son Histoire de la Motda vie et de la T alachir, fait d'un bal de la cour la description suivante, dont l’Anglais Thornton atteste la parfaite exactitude. «Us se lurmeut en rond, hommes et femmes, main à main, les pieds bien en dedans, les longues culottes rouges des hommes pendantes sur le cou-depied el sur les talons, comme ir des pigeons pattus ; les dames couvertes depuis les épaulés jusqu’à la ceinture d'une pelisse dont le il est en dehors, tendant horriblement ventre et rentrant les fesses. Dans cette posture vous voy et leurs bras se remuer méthodiquement comme si ou les tirait de derrière les épaules avec un fil d'archal; leurs pieds aller et venir en même temps de l’avant eu arriéré, de l'arrière en avant; le dos rond, le cou roide, l'œil stupide , se tourner en cadence de droite à gauche et de gauche a droite et avancer ainsi gauchement et nonchalamment comme un mulet fatigué qui tourne en broyant la navette. On imagine bien que la musique est aussi monotone et aussi misérable que la danse : ce sont tes cy gants qui soDt chargés de leur chatouiller les oreilles. » Voy. Thornton, Étal actuel de la Turquie, Ir. de l’anglais par M. de S.; 181», t. Il, p. 48».
(a) Cantimir et Fbotino, t, III, p. 4>v- 445; Kogaloitrhano, t. I, p. 43g-44i.
toutes les charges ridicules du Bas- Empire et de la Porte. » Le premier officier de la cour était le grand câmttrassu ou intendant de la liste civile ; le titre subsista jusqu'en 1827, quoique la liste civile filt abolie dès le règne de Constantin Maurocordato. Le grammatikos ou secrétaire grec correspondait avec le résident du prince à la Porte pour les affaires publiques, et employait un grand nombre de secrétaires subalternes à écrire les lettres officielles et de compliment aux agents publics de la principauté et des provinces voisines. Le posteluic ou maréchal était ordinairement un Grec; c’était le principal intermédiaire par lequel on communiquait avec le prince, tant pour traiter les affaires que pour obtenir des grâces. Dans les cérémonies publiques . il portait la masse devant l’hospodar et se tenait debout auprès du trône. Le grand écuyer était aussi un Grec; sa fonction la plus importante était de conduire les chevaux à l’herbe le jour de la fête de Saint-Georges. Il fermait la procession, monté sur le cheval donné par le sultan au prince lorsqu'il avait étc conduit à l’audience impériale, et qui, tant dans les écuries que dans les cérémonies officielles, occupait toujours la place d'honneur par le droit de son premier maître, l.e portar bachi faisait les fonctions de maître des cérémonies vis-à-vis des Turcs de distinction; il les introduisait à l’audience du prince et avait grand soin de remplir envers eux toutes les formalités d’usage, il faut citer aussi le vatave des copii din casà, gui avait sous ses ordres cent copii ; le préfet de la cour; le médecin de la cour; lemuhurdar ou garde des sceaux ; le diviclar, qui tenait l’écritoire et les plumes du prince; le mabeindji , inspecteur des appartements ; le caftandji, chef de la garde-robe ; le tchogadar bachi , qui présentait les bottes a l’hospodar ; le rahtivar, qui lui apportait une chaise pour l’aider a monter à cheval ; le cttparu, gui lui versait du vin; le cafetier, qui lui donnait du café; le serbedji bachi, qui lui offrait le sorbet; le Ichibukdji, qui allumait sa pipe»
le narghiledji bachi, qui lui présentait le narghilé ; le sufragi bachi, qu* C0UT vrait la table; le petcher bachi, qu*
Dis
L'UNIVERS
présentait l'essuie-main , etc. tjuand le prince allait a l’église ou à la promenade pour se faire voir à ses sujets, il était ordinairement suivi par tous ses officiers. • Après la procession des récolcts du grand couvent de Milan, je ne connais rien , dit Carra, de plus imposant ni de plus majestueux que cette marche de l'hospodar. »
Système de leur gouvernement.
— Pour subvenir à leurs folles dépenses et à l’entretien de leur cour, les princes pliauariotes recouraient à toutes sortes d'exactions. Si la Turquie réclamait du bétail ou du blé, l'hospodar quintuplait la quantité demandée ; au lieu de cent mille kilos de blé, il en exigeait cinq cent mille; au lieu de quarante mille moutons , il forçait les Roumains à en fournir deux cent mille; il gardait ce surplus pour lui-même et le convertissait eu argent. La Porte demandaitelle des ouvriers pour réparer les fortifications des villes du Danube, le prince eu envoyait quatre ou cinq cents et se faisait payer par ses sujets le salaire de deux ou trois mille. « Ce n’est pas tout, dit un historien moldave ; tous les ans on transporte de Transylvanie eu Valachie une eau-de-vie de fruits et d'orge connue dans le pays sous le nom de holerca , dont le peuple fait une grande consommation. Les marchands, pour en hausser le prix, achetaient du prince l'ordre qui eu prohibait l’introduction. C'était le premier argent que l'hospodar gagnait dans cette affaire. Bientôt les marchands introduisaient la holerca secrètement; l'objet de contrebande était confisqué au profit du prince. Le prix de la liolerca s'élevant de plus en plus, l'hospodar devenait lui-même contrebandier; il faisait introduire dans la principauté une grande quantité d'eau-de-vie que les douaniers se gardaient bien de confisquer. Cette contrebande lui valait pour la troisième fois des sommes considérables. Bientôt le peuple demandait à grands cris la levée de la prohibition; le prince, après s'être fait longtemps prier, permettait à prix d'argent l'introduction de la holerca. Ainsi, pour un seul article, il retirait quatre fois des bénéfices immenses. Le voïvode ne se contentait pas de faire la
contrebande; il diminuait la valeur des monnaies étrangères au moment où il percevait les impôts, et la rétablissait a l'époque de ses payements. Il vendait toutes les charges ; il s’attribuait la succession des métropolitains, des évêques et des archimandrites ; ente, suivant l'expression de M. Kogalniw-hano, on écrirait des in-folio si l’on voulait énumérer tous les moyens employés par les princes phanariotes pour amasser des richesses. « C’est par ces moyens, dit Zallony, qu’on les voit descendre de l'hospôdarat au rang des plus riches sujets de la Porte; il n’est pas rare de les voir réaliser, en quittant le pouvoir, un capital de dix millions de francs , s'ils ont régné seulement deux années »
Le tableau suivant, présenté en 1769 à l'impératrice Catherine II, donne une idée des charges qui pesaient sur les Moldaves !