MOLDAVIE
Commencements du règne de Michel Stourdza ( 1834-1643).
Les événements de la Moldavie sont moins connus et moins importants que ceux de la Valachie. La politique extérieure ou intérieure ne présente aucun fait remarquable. Tout l’intérêt de ces sept anuées est concentré dans le mouvement et les jeux de l’opposition.
Cette opposition avait précédé l’avénement de Michel Stourdza. Née au moment même où il aspira ouvertement à l’hospodarat, elle était formée des vieux boyards, ses compétiteurs, créatures russes comme lui, qui ne lui pardonnaient pas la préférence qu’il avait obtenue sur eux lors de la uominatiou des deux hospodars. Ils se montrèrent irrités de ce résultat, comme s’ils n’eussent pas dd l’imputer avant tout à eux- mêmes. Leur propre apathie, plus encore que l’activité et les intrigues de Stourdza , avait contribué à son succès. Tandis-qu’ils se bornaient à de vaines protestations envers l’auguste cour, Stourdza , lié avec le colonel Liprandi (1827) et ensuite avec le comte de Kisseleff , investi de fonctions importantes sous l’administration provisoire, membre de la commission du Statut organique, dont il fut un des principaux rédacteurs , et plut
tard chargé de porter à Saint-Pétersbourg le projet du Règlement comme un hommage d'un vassal j son suzerain, faisait preuve à la fois d'une capacité et d'un zèle qui le désignaient longtemps à l’avance au choix de la Russie.
Les autres boyards , qu'aucun sentiment de rivalité n'animait contre Stourdza , redoutaient son avidité bien connue, et s'apprêtaient à le combattre, non point par zèle patriotique, mais dons des vues personnelles. Quant à l'opposition nationale, à celle qui haïssait en Micliel Stourdza la créature de la Russie et l'oppresseur des droits et des libertés du pays , elle n'était encore représentée que par trois hommes, qui essayèrent vainement de protester contre l'acceptation de la clause finale du Règlement, MM. Georges Ghica , Conaki et Grégoire Couza.
Michel Stourdza n'avait point à s’effrayer de tels adversaires : il comprit que la véritable lutte serait entre lui et la grande boyane , composée eu grande partie de Pbanariotes. Après s'être ménagé , par ses antécédents , des appuis à Saint-Pétersbourg, et, en dernier lieu, a Constantinople par son mariage avec une tille du prince de Samos, Etienne Vogoridis, devenu en même temps son kapou-kiaïa à la Porte, il fit mine de se rapprocher a l'intérieur de la boyarie indigène, et le discours qu’il prononça lors de son installation , en rappelant à propos le testament politique d’Etienne le Grand, le montra préoccupé uniquement du bien-être et de l'orgauisation future du pays:
» La solennité de ce jour est , disaitil. le commencement de l'époque que le
R rince d’immortelle mémoire Etienne ! Grand , dont nous contemplons ici l'image , avait su prévoir. Par son testament politique ayant préservé la Moldavie d’une perte imminente , à laquelle on torrent d'événements sinistres I aurait inévitablement entraînée, il l’a conservée pour un meilleur avenir; elle se relèvera de ses ruines sous les auspices de la foi de nos aïeux.
« Il faut que tout Moldave éprouve le besoin de répondre dignement a l’existence politique qui vient d'être assurée a son pays. Un tel résultat ne saurait
ROUMAINES. m
être obtenu par mes seuls efforts. Je m’attends à une coopération franche et loyale de la part de mes compatriotes que des principes conservateurs doivent guider dans leur conduite.
« L’ordre social ne saurait se maintenir sans l'accomplissement des devoirs sacrés de père, de lils et d’époux. J’appelle bon père celui qui sait préparer ses descendants à l’héritage de la foi des vertus. Le nom de fils sera mérité par celui qui sera animé de la noble émulation de surpasser ses ancêtres, etc. »
Conservateur par excellence, diplomate consommé autant qu’habile administrateur, attentif à éviter tout ce qui pouvait le compromettre à l’egard de l’une ou de l’autre cour.il échappa aux pièges de ses ennemis, et sut naviguer sans péril entre ces deux redoutables écueils, la suzeraineté et le protectorat. Dans un pays où tous les partis lui étaient ouvertement ou instinctivement hostiles, il eut constamment la majorité dans l' Assemblée, qui ne fut pas suspendue une seule fois pendant tout le cours de son régné; et, sans coup d'Etat, sans secousse violente, sans firnian, il gouverna paisiblement la principauté pendautquatorze ans, le Reglement a la main, ne se préoccupant de la moralité ni du but, ni des moyens, pourvu qu’il restât dans la légalité. « C’était, dit un écrivain national, un homme éminemment constitutionnel, constitutionnel un peu a la manière du gouvernement de Juillet, sachant se faire une majorité à tout prix, niais homme legal, et c'est quelque chose dans un pays comme le notre, où le respect seulement apparent, de la légalité est une garantie presque suffisante. O
Lorsque l’opposition , exclue des assemblées, chercha à lui susciter des embarras à l'intérieur, Michel Stourdza s'adressa directement au cabinet de Saint- Petersbourg, et par la manière dont la question était posée il assurait et garantissait à l’avance le triomphe de sa politique. « Faut-il, demandait l’Itospodar, sacrifier le Règlement aux intérêts isolés de quelques boyards , ou le prince ne doit-il pas, conformément aux inspirations de sa conscience , aux exigences de ses devoir», soutenir oes
institutions tutélaires malgré tous et contre tous? » Cétnit le pendant de la fameuse note secrète qu'Alexandre (iliica adressait au comte de Nesselrode à la même époque (1837). Mais Michel Stourdza était bien plus dans la légalité que son collègue de Valachie. Il ne s’agissait pas d’interpréter le Règlement de telle ou telle manière, mais de le maintenir purement et simplement. Ici, en effet, l’opposition au Règlement venait non pas du parti natioual , trop peu nombreux encore pour qu’on le comptât pour quelque chose, mais des Phanariotes, qui ne pouvaient se résigner à la perte de leur riche domaine , et se montraient d’autant plus animés contre le nouvel ordre de choses qu’ils ne le considéraient, non sans une apparence île raison, que comme une transition pour arriver soit a l’indépendance, soit à l’incorporation.
Libre d’inquiétudes de ce côté, Michel Stourdza poursuivit paisiblement le cours des améliorations matérielles qu’il s’était proposé d’introduire dans sa principauté. La communication adressée par lui à l’Assemblée générale de 1838, en traçant la marche suivie par la Moldavie pendant une période de sept années , renferme à cet egard une foule de notions utiles et curieuses. Ainsi les dettes des communes, qui, au commencement de 1834, s’élevaient à plus de l.r> millions, ont été éteintes. Les magasins de réserve , à peine au terme de leur première période triennale, sont approvisionnés déplus de 60,000 kilès de maïs. Le chlflre des revenus de la douane s’est élevé de 14,000 à 30,000 ducats, bien que les droits d’exportation et d’importation soient restés invariables. Les revenus des municipalités, qui, dans l’origine, s’élevaieut à peine à 140,000 francs, atteignent à présent le double. Grâce à cet accroissement des ressources locales , l’état des routes a été amélioré ; la ville d’Iassi a vu ses principales rues pavées, et les chemins de sa banlieue ont été convertis en chaussées sur une étendue de plus de 3,000 toises. Le même progrès s’est fait sentir dans les principales villes des districts, à Botochani, à Berlat, à Galat/.,- la grande route conduisant du Danube à la frontière du Bukovine, et qui
traverse la Moldavie dans toute sa longueur, du sud au nord , a été presque entièrement achevée; cent huit ponts , dont quatorze en pierre , ont été confectionnés. F.n même temps il a été pourvu à la sécurité publique le long des routes et daus l'intérieur des villes au moyeu de l’organisation des slougilorM (gendarmes).
Mais tandis qu’il donne au commerce et à l’agriculture une impulsion favorable aux intérêts généraux du pays, qu’il perce des routes, construit des ponts, jette les fondements de la quarantaine de Galatz, qu’un office de l’année 1834 a érigée en port franc, Michel Stourdza ne perd pas de vue le soin de sa fortune particulière. Homme de gain et de rapine, il ne se contente pas de bénéficier sur les travaux publics; il vend effrontément la justice, trafique des emplois et des titres. Ce sont les mêmes exactions, les mêmes scandales qu'en Valachie, à la différence près que là b dilapidation est, pour ainsi dire, orgaganisée, et que les bénéfices du vol, au lieu de s’éparpiller sur une multitude d'employés, se concentrent dans la caisse du chef de l’État et de ses complices immédiats. Plus de 30 millions, à ce que l’on assure, furent rendus dans l’espace de quatorze ans par la Moldavie aménagée aen coupes réglées , et firent de l’hospodar rentré dans la vie privée un des plus riches propriétaires de l’Europe.
Dans le courant de 1839, la vigilance et la fermeté de l'hospodar déjouèrent un complot qui ne tendait à rien moins qu’à renouveler en Moldavie les scenes horribles dont la Gallicie avait été récemment le théâtre. Nous avons dit que les étrangers fourmillent dans les Principautés ; ce sont, pour la plupart, des raïas de la Turquie, Grecs, Serbes et Bulgares. Les Serbes et les Bulgares cultivent la terre ; les Grecs , de même que les juifs, sont généralement fermiers. Ils prennent à bail les terres des boyards, et les font cultiver pour leur
œ compte. Ces fermiers, principa- : les juifs, originaires de Russie et de Pologne, étaient, et sont encore le fléau des cultivateurs moldaves, qu’ils ruinent par leurs exactions. A la fin , ces exactions étant devenues intolé-
PROVINCES ROUMAINES
râbles, le peuple commença à s'agiter.
La Russie, qui, à cette époque, travaillait de sa propagande la Bulgarie et la Serbie, ne négligea pas une aussi belle occasion de susciter des embarras à la Porte. Un vaste complot, qu’elle favorisait sous main , se forma pour pousser au massacre des boyards et de leurs [fermiers. Le chef de la conspiration était un Bulgare, nommé Basile Popowitch. Heureusement Michel Stourdza fut prévenu à temps; il fit arrêter Popowitch, le chassa du pays ; et le complot, privé de son chef, avorta.
Les débats de l’assemblée générale de Valachie l’année précédente , le coup d’Etat du 1 5 juillet, la protestation et l’exil de Campineauo et bientôt après la tentative révolutionnaire de 1841 eurent un certain retentissement en Moldavie.
Néanmoins la Principauté, où la prédominance de l’élément aristocratique avait retardé le progrès des idées libérales, resta étrangère à cette effervescence politique, de même qu’elle était restée étrangère au mouvement littéraire propagé, dès 1835, par l’institution ae la société philharmonique à Bucarest. Michel Stourdza, préoccupé exclusivement d'améliorations matérielles et toujours prêt à prodiguer les deniers de l’Etat pour construire des ponts et des chaussées qui devaient faciliter l’écoulement des produits de ses propres domaines et en doubler la valeur, négligeait tout ce qui pouvait contribuer a l’avancement moral de la nation. Le document officiel que nous citions tout à l’heure constate bien un chiffre d’environ douze cents élèves qui suivent les cours des écoles publiques , ainsi que la création d’un certain nombre de bourses en faveur de jeunes gens qui doivent être envoyés à Vienne pour y compléter leurs études; mais là se borne l'initiative du gouvernement. Si quelque tentative se produit en dehors de son action, il est porté plutôt à la combattre qu’à la seconder. Point de presse périodique ; point de scène nationale; l’hospodar n’en sent nul besoin, et d'ailleurs la Russie ne le tolérerait pas. Cependant l'exemple de leurs frères de Valachie n’est point tout à fait perdu pour les Moldaves; ils ont commencé par ap-
plaudir de loin à leurs efforts et sourient à leurs espérances; bientôt ils voudront les imiter.