DEPUIS CONSTANTIN. LES GOTHS
Constantin réprima les invasions des barbares; à l’exemple de Trajan, il fit construire un pont sur Pister. Ce priuce était né à Naïssus en Dacie. Il montra des talents militaires dans la bataille d'Adrianopolis, où il défit Licinius; mais ce qui a rendu son nom à jamais célébré. c’est d’avoir transporté à Byzance le siège de la puissance orientale de l’empire. Depuis cette mesure, corollaire admirable du triomphe du chistianisme, Rome, la ville païenne, n’a plus qu’une importance secondaire; c’est en vain qu’elle veut lutter contre ses destinées . elle donnera longtemps encore son nom au système dominateur; mais désormais tous les grands intérêts graviteront vers l’Orient ; l’Europe du monde barbare sera complexe. Constannople résumera à elle seule l’influence grecque et latine sur la civilisatiou de l'Asie.
C’est vers le commencement du IVe siècle que le christianisme s'introduisit chez les Goths. Au concile de Nicée , ils étaient représentés par leur évêque Cléophile. Un demi-siecle plus tard , Ulphiias prêchait l’Evangile dans la Dacie, retombée sous le joug des barbares. Depuis cette époque l'élément religieux commence à se mêler au mouvement politique ; ce n'est pas en vain que Constantinople est devenue chrétienne. Mais jusqu’à quel point les Goths de cette époque étaient-ils chrétiens?
Est-il probable que l’organisation toute guerrière de ce peuple lui laissât le temps et les moyens d’étendre à tous les barbares dont se recrutaient ses armées les doctrines de l'arianisme ? sans doute quelques-uns des chefs étaient chrétiens , et leurs bandes se disaient chrétiennes ; mais Us nouveaux venus , les auxiliaires , ceux que le torrent avait entraînés dans une expédition commune n'étaient qu’à demi convertis . ou étaient restés entièrment païens.
L’IÎNIVRRS.
Sortis d’abord de l’Asie, les Goths s’établirent dans la presqu'île Scandinave , sur les bords et dans les îles de la Baltique. Les uns prirent le nom de Visigoths ou Goths de l’Occident , et les autres d’Ostrogoths ou Goths orientaux. Les Gépides, venus comme eux de la Scandinavie, paraissent appartenir au même peuple. Ils remontèrent les bords de la Vistule, et suivirent la chaîne des monts Carpathes. Ils s’étendirent aussi dans la Prusse et chassèrent devant eux les Burgundes, les Uérulesetles Vandales. Ces derniers, commeles Vendes et les Venètes, étaient probablement d'origine slave. Les Goths , poussant devant eux les Rastarnes , traversent le pays des Jazyges et des Roxolans, et parviennent jusqu’aux embouchures du Tanai's et du Borysthène. De là , courant vers le sud-ouest , ils envahissent la Dacie et s’avancent jusqu’à Mareianopolis, capitale de la seconde Mcesie, qui échappe à la destruction en payant un tribut aux vainqueurs. L’empereur Décius essaya en vain d’arrêter le torrent ; il fut battu et perdit la vie. Dès lors les barbares eurent le passage libre. La richesse du butin qu’ils avaient fait attira sur leurs traces de nouvelles hordes , et il fallut tous les efforts de Constantin pour les contraindre à porter ailleurs leurs ravages. Les Vandales étaient en guerre avec les Goths, et l’empereur, dans le but d’affaiblir les barbares les uns par les autres , avait envoyé des secours aux premiers. Les Goths se jetèrent sur la Mocsic et culbutèrent les légions; mais bientôt après la discipline romaine leur enleva les avantages qu'ils (levaient à l'impétuosité de l’attaque , et ils furent repousses au delà du Danube.
Il était d'une bonne politique de sérer administrativement des peuples lliqueux, qu’une même origine et un intérêt commun tendaient à réunir pour l’attaque aussi bien que pour la résistance. Depuis Dioclétien , les préfets du prétoire n'exerçaient plus qu'une magistrature civile , ou peu s’en fallait. Il y en avait quatre pour toute rétendue de l’empire; celui d’Orient gouvernait depuis l’Hémus jusqu’à la Grèce. Celui d’iïlyrie étendait sa juridiction sur la Dacie, la Macédoine et la Grèce. Ce
partage des meilleurs soldats, qui diminuait les dangers à l'extérieur, laissait en même temps à la sédition des chances bien moins favorables.
La Thrace, au temps de Constautin.
formait cinq provinces, savoir : 1° la Thrace européenne; 2° l’Hémus ( llæmi montes) ; 3° Rhodope;4°la Mocsic; 5» la Scythie.
La Macédoine se divisait en un même nombre de provinces : 1° la Macédoine proprement dite; 2» l’Achaîe; 3" la Crète; 4° la Thessalie et S" l’Épire.
L'Hlyrie occidentale se composait de six proviuces , savoir : les deux Pannonie*, la Servie, la Dalmatie , la Norique maritime et la Norique méditerranée.
Dans ces provinces, comme dans toutes celles qui reconnaissaient les lois de l’empire , l’oppression et l’arbitraire des agents du fisc détruisaient en grauiie partie les bons effets qu’auraient pu produire des lois sages et l'unité d'administration. Ii était facile de prévoir que les abus de la force, rendus plus odieux par leur contraste avec les préceptes de la religion nouvelle, ne pouvaient s’exercer longtemps avec impunité sur de.s races qui avaient pour elles l'énergie et le nombre, et qui avaient appris à compter et à juger leurs maîtres.
On crut atténuer le péril en isolant les attributions judiciaires et administratives : on nomma des maîtres de la milice sur les points les plus menacés. Il y en avait deux sur le Danube, et ils étaient secondés par des commandants en.sousordre. Ces maîtres de la milice prenaient le titre de comtes ou de ducs. Mais l’avidité et l’ambition de plusieurs, pour avoir une portée restreinte, n’en prenaient peutêtre qu’un caractère plus vexatoire.
Pour prévenir les désertions, et empêcher la milice des frontières de favoriser les entreprises des barbares, Constantin répartit entre les capitaines et les soldats des terres qu’il exempta de tout impôt, sous la condition que le fils succéderait au père comme colon militaire. On les appelait colons limitrophes , pour les distiuguer des colons palatins, qui habitaient dans l’intérieur des provinces et dont le service était beaucoup moins rude. Il en résultait que les colons limitrophes étaient jaloux des autres , et que ceux-ci perdaient peu
à peu les mœurs militaires. Ainsi les institutions le mieux combinées étaient stériles parce que le patriotisme n'existait plus dans les masses; il se produisait encore de beaux faits d’armes , des saillies de courage individuel ; mais les généraux se battaient en courtisans, plutôt pour se concilier la faveur du chef que pour l'intérêt et la gloire de l'État ; en un mot le dévouement civique était rare et la vertu un souvenir. Chez les barbares, au contraire, l’oppression nourrissait l'énergie, et la haine servait de lien commun.
Dans la prévision quo les provinces soumises n'attendaient qu’une occasion favorable pour reprendre les armes , on les traitait avec une dureté qui aurait sufli pour amener ce résultat.
Si les Romains étaient dégénérés, d'autres vices rendaient stériles les avantages que remportaient. les barbares; un désir vague de domination , l’amour du pillage, les prétentions que faisait naître la victoire , l’indiscipline et le désordre dans la liberté et surtout l’absence de vues politiques constataient leur infériorité comme nation. Habitués à la guerre , ils servaient les Romains pour une solde , comme ils les avaient combattus pour faire du butin, ou même uniquement pour occuper leur courage inquiet. Dès que la défection offrait un péril , elle cessait pour eux d’être honteuse ; en un mot , ils aimaient le triomple plutôt que la gloire.
Ils négligeaient l'exploitation de leurs richesses minérales, non qu’ils les méprisassent, puisqu’ils dépouillaient les palais et les temples, mais dans la crainte qu’elles n’offrissent un appât à la cupiaité romaine, qui se serait servie de leurs bras pour forger leurs propres chaînes.
Cependant les indications naturelles suffisaient pour mettre les vainqueurs sur la voie. Siscia , en Illyrie, avait un hôtel des monnaies. Les esclaves et les ouvriers employés à fouiller les mines que recèlent les montagnes de cette province s'enfuyaient fréquemment; et , eu échange d'un asile , ils communiquaient aux barbares les connaissances pratiques de leur profession.
l.e commerce que faisait l'empire avec les provinces danubiennes était surtout considérable par le transit des
marchandises qui passaient par la mer Noire ; la Thrace , la Mœsie et la Dacie leur fournissaient du bois , du bétail et des grains; les mêmes produits composent aujourd’hui le commerce d’exportation de ces provinces.
Quant au trafic des métaux , des armes fabriquées et des objets deluxe, les règlements les plus sévères l’interdisaient spécialement. Mais toutes ces précautions, indices de faiblesse et de crainte, n’empêchaient pas des hommes résolus de trouver des armes; quand l’empire était menacé d’un autre côté , il fallait bien qu’il prit à sa solde ces barbares dont il se méfiait. Dans les guerres de Constance contre Sapor, roi des Perses, les Thraces faisaient la principale force des légions. Rome était comme un vieillard dont les excès ont usé la constitution robuste ; entourée de barbares avides, elle les voyait se disputer d’avance son héritage incertains s’il fallait encore attendre on frapper. Un soldat, Magnence, est proclamé dans la Gaule , et fait assassiner dans Rome son concurrent Popilius Nepotianus. Uu autre barbare, Vétranien, essaye à son tour la pourpre; puis, voyant ses partisans vendus à Constance, il se dégoûte de la lutte, et se retire à Pruse. Magnence, vaincu sur la Drave après une lutte désespérée, se poignarde à Aquilée.
L’audace , l'assassinat , ta trahison , le suicide, et jusqu’à la satiété, étaient déjà familiers aux barbares; Rome n’ avait plus rien à leur apprendre. Tour à tour auxiliaires intéressés ou hostiles , ligués ou seuls, on les voyait défendre ce qu’ils avaient dévasté , et ruiner ce qu’ils venaient de défendre. Sur le Tigre et l'Euphrate , comme sur le Rhin et le Danube, leur instinct se manifestait par l’incendie des villes, des forts, de tous les établissements qui leur paraissaient une menace ou un indice de puissance et de prospérité, représailles terribles des longues déprédations romaines.
A cette époque, le christianisme comptait encore de nombreux adversaires, qui attribuaient à l’abandon des dieux tutélaires du Capitole des revers qui n’étaient qu'une conséquence naturelle d'un système de domination universelle au profit- d’abord d'une seule classe, et plus tard d'un seul
I/UNIVERS
homme. Le malheur des temps semblait leur donner raison. Julian se mit à la tête de cette réaction, et résolut de rétablir le paganisme. Une telle entreprise dépassait le pouvoir de l'empereur philosophe; la populace courut aux sacrifices; mais la partie saine de l'empire, comparantes qu'elle allai t quitter à ce qu'on allait reprendre , résista sans opposition violente, et en se retranchant dans la conscience et le droit d'appréciation. Ce changement, qui n'était qu'à la surface, eut peu d’elfet sur les barbares ; les uns, comme les Goths, en grande partie convertis, virent ce retour au paganisme du même œil que leurs évêques ; les autres , restes paieus , continuèrent à croire que les dieux se rangeaient toujours du côté du courage : tous comprirent que ce retour à un culte vieilli et jugé portait en soi un principe de division et d'affaiblissement, et que c’était un dernier remède qu’essayait l’empire. Et eu effet les dieux del'ancienne Rome restèrent sourds aux invocations de Julien ; cet homme d'un génie incontestable et que son amour pour la philosophie isolait , pour ainsi dire, au milieu d'une époque de corruption et de décadence périt à la (leur de l’âge dans la guerre des Perses , et son corps était à peine refroidi que le labarum guidait la retraite des légions vaincues.
Après Jovien, qui ne fit que passer, les chefs de l'armée élurent Valentinien, ne en Pannonie. Les anciennes familles patriciennes étaient éteintes ; le plus pur du sang romain avaitcoulé dans les guerres civiles , ou s’était appauvri dans les proscriptions. Soit qu'il soutienne l'empire, soit qu’il l'attaque, l’élément barbare s'impose et grandit. Comme il domine dans l'armée, il décidr souvent ries élections suprêmes; ainsi les Goths et les lllyriens déterminèrent le triomphe de Procopc sur Valens , rollCBue de Valentinien,