SOLIMAN
Au commencement du troisième siècle, un prince tartare, nommé Soliman, quitta les bords de la Caspienne, et, pénétrant dans l’Asie Mineure, soumit diverses tribus sur son passage, et trouva la mort en voulant traverser l’Euphrate. Les guerriers qui l’avaient suivi étaient des Ogusiens ou Turcs. Il laissait quatre fils ; deux d’entre eux retournèrent au pays natal ; mais les deux autres, Togrul et Dundar, s’arrêtèrent dans le pays conquis entre Alepet Césarée.Peu de temps après, Dundar mourut, laissant son frère maître du pouvoir. Aladin, sultan d 1eonium , de la famille des Seldjoncides,
L’UNIVERS
et dont le pouvoir s’étendait sur plusieurs provinces de la Syrie et de l’Asie Mineure, s'attacha Togrul et le mit à la tête de ses armees. Le Turc défendit les domaines de son bienfaiteur contre les attaques des Tartares, et conquit sur les Grecs la ville de Kutahi; cette victoire marqua le terme de sa carrière. Othman , un de ses fils, hérita de son courage et de lafaveur d'Aladin, auquel il succéda vers l’an 1300. Les commencements de son règne furent difficiles : il avait à se faire pardonner son élévation, et à lutter contre les princes voisins et surtout contre les Grecs, qui se liguèrent pour arrêter le progrès de ses armes. Il les prévint et les réduisit a l'impuissance. En même temps qu'il menaçait la ville de Pruse, il imposait le Koran à tous les princes et gouverneurs de cette partie de l’Asie, et préparait ainsi un système complet de conquêtes, qui devait amener la chute définitive de l'empire grec. Son fils Orkhan venait d’emporter Pruse, lorsqu'il fut appelé pour recueillir les derniers soupirs du vieux sultan.
OBKliAN.
Orkhan établit sa résidence à Pruse; et, apres s'être affermi sur le trône , il se prépara â de nouvelles conquêtes. La prisedeNicomédieetde Nicéelui ouvrit toute la Cappadoce; il établit partout des écoles ou la jeunesse était instruite dans les préceptes de l’islamisme, car les vaincus étaient considérés comme esclaves. Le désir de faire triompher ses croyances n’empêchait pas le sultan de faire certaines concessions à la politique. Ainsi, iln’hésita pas a épouser Théodora, fille de Cantacuzene, qui avait besoin des Turcspourappuyersonusurpation. Une des réformes les plus importantes de son règne fut l’établissement d’une milice régulière, dont Amurat, son successeur, compléta l'institution, et qui devint fameuse sous le nom de janissaires. Ces soldats n’étaient point d'abord d'origine turque-, quand un peuple était conquis, on choisissait parmi les enfants mâles ceux qui paraissaient le mieux constitués , et on les faisait élever militairement, en donnant h ceux qui se distinguaient des emplois dans l’administration et l’armée. Les soudans d’Égypte étaient parvenus, par le même moyen,
à former les mameluks. Ces derniers étaient de jeunes chrétiens achetés ou enlevés dans la Circassie, et auxquels on avait fait adopter la religion musulmane.
Orkhan portait des regards ambitieux sur l’Europe; il brûlait d’attaquer au centre de leur puissance les Grecs qui n'avaient pu lui résister en Asie ; mais les Turcs n'avaient point de marine et manquaient des premiers éléments de l’art de la navigation. Cependant ils étaient maîtres d’une des rives du Bosphore , et les palais du rivage opposé semblaient les inviter a franchir ce faible obstacle. Le hasard, ou plutôt l’incurie des Grecs, amena bientôt le résultat désiré. Un jour, Soliman, fils du sultan, s« rendit sur le détroit, à la tête de ijuelques hommes déterminés. Us formèrent a la bâte un radeau, sur lequel ils s'aventurèrent en gouvernant l’embarcation a l'aide de quelques perches, et ils parvinrent au rivage opposé. In troduits par un paysan dans le château de lianni. l'ancien Sestos,ils s’en empaurent, et persuadent aux habitants, la plupart pilotes ou matelots, d'aller prendre sui la côte d'Asie plusieurs milliers de Turcs qui les attendaient. L'appât d’ une récompense eut bientôt déterminé ces Grecs; et le lendemain Soliman était maître du château Aïosa K onia, qui se trouvait dégarni de troupes comme le premier. La résistance fut plus longue dans Gallipoli; mais bientôt cette place, mal pourvue de moyens de défense, tomba an pouvoir des assaillants. Le sultan profita de ces avantages; il fit passer des troupes dans la Thrace; tout ce qui résistait était massacré , et la terreur qu’inspiraient les Turcs leur préparait de nouveaux succès. Andrinople tomba au pouvoir de Sol iman en 1 360 ; et peut-être eûtil porté plus loin ses conquêtes, si une mort accidentelle ne l’eût enlevé au début desa carrière. Amurat, successeur d’Orkhan,étab!itsa résidence à Andrinople; après s’être emparé de la ville de l’here. que les Triballiens avaient enlevée aux Grecs, il repassa en Europe, et défit le despote de Servie dans une bataille, en 1371. Lesanualistesturcsprétendent qu’il laissa le trône a Vakaschin, dont il épousa la fille.
AMUSAT.
Ou attribue à Anmrat l'institution aes spahis, cavalerie d'élite, dont le courage brillant décida plus tard du succès de tant de batailles. Pour rendre l'armée plus dévouée et plus dépendante, il partagea une partie des terres conquises en timart ou domaines dont les revenus sont attribués, mais à titre d’usufrmt seulement, à des sujets turcs, sous l'obligation d'entretenir un cheval et de suivre le sultan à la guerre. Les timariots, dont la fortune dépend de la volonté impériale , ont ainsi le plug grand intérêt à faire preuve de /.è le dans leur service militaire, et tiennent à honneur d’avoir de bons chevaux et de belles armes. C’est ainsi que la conquête augmentait les forces des armées musulmanes, où l'on a compté jusqu'à cent cinquante mille cavaliers. Amurat donna également ses soins à l’infanterie.
U compléta l'organisation des janissaires, dont le nombre s’accrut eu raison deceiui des prisonniers, etdistribua cette milice en chambrées ou odax, qui obéissaient à des chefs particuliers sous le commandement supérieur d'un aga.
Pour donner à cette constitution une sanction religieuse. »l envoya les premiers soldats enrôles dans le corps vers un derviche dont la sainteté était en grande vénération. Le solitaire imposa la manche de son caftan sur la tête d'un de ces hommes , et s’écria : « Que leur contenance soit fière, leurs mains toujours victorieuses, leurs épées toujours tranchantes, leurs lances toujours prêtes à frapper l’ennemi, et qu’ils doivent à leur courage une constante prospérité.»
C’est depuis ce temps qu’ils ont pris le nom de janissaires, c est-à-dire nouveaux soldats. Leur bonnet a conservcla forme de la manche du derviche, comme pour leur rappeler que la bénédiction du prophète les accompagne partout.
Ou a vaque les empereurs grecs, avant la conscience de leur faiblesse, s'efforçaient de détruire leurs ennemis les uns
Cr les autres, et se trouvaient forcément t alliés de ceux qu’ils craignaient le plus. C’est ce qui arriva à Jean Paléologue. Ce prince était en guerre avec Sischman, roides Bulgares, qui. aidé des Valaques, des Moldaves et des Tran-
sylvains, avait remporté sur lui plus d'uu avantage. L’empereur crut pouvoir conjurer ce danger en recourant à l’assistance des Turcs. Andronic et Contuz, le premier Bis de Jean Paléo* logue, et le second Bis du sultan Amurat, réunirent leurs forces et défirent l’ennemi à Sirmen. L’union des deux jeunes vainqueurs n’était qu'apparente ; Andronic flatta l’ambition de Contuz, l’excita à se révolter contre son père, et lui donna lui-même l'exemple de la rébellion. Amuratsoupçonna l’empereur d’être de connivence avec Andronic, et repassa promptement en Europe à la tête d’une armée formidable, après avoir déclaré à Jean que sa sévérité envers le coupable lui donnerait la mesure de sa bonne foi. L’armée des rebelles était campée à quelque distance de Constantinople; les représentations et les promesses du sultan eurent bientôt fait rentrer les Turcs dans le devoir. Les deux jeunes princes se renfermèrent à Dédémotique, où malgré une vive défense ils furent obligés de se rendre. Le sultan, après avoir fait crever les yeux de son fils, et ordonnéqu'on précipitât du haut des tours de la place lagarnison vaincue, exigea de Jean Paléologue qu’il traitât de même Andronic. Le faible empereur n’osa résister, mais ce supplice n’eut qu’une
Partie de son effet. Manuel, associé à empire, tenta de reprendre snr les Turcs quelques places dont ces derniers s'étaient emparés , et se retira dans Thessalonique, en priant son père de lui envoyer du secours : Jean Paléolo* gue n'osa s’y résoudre ; la ville tomba au pouvoir de Karatin, général des Ottomans, et Manuel dut se rendre à Audrinoplepour implorer la clémence d’Amurat. Tandis que le sultan passait des soins de la guerre à ceux de l'administration, qu’il créait un cadilesker ou juge su-
Erême de tous les cadis, et qu'il fixait » fonctions du grand vizir, le tsar ou despote de Servie, voyait avec inquiétude les rapides progrès dësTurcs.Ildemanda des secours à la Bosnie, à la Hongrie et à la Pologne, qui, occupées de leurs propres dissensions ne purent l’aider que faiblement. Il attendit l’ennemi sur la Morava, et obtint d’abord quelques succès-, mais bientôt la fortune changea, et N issa, capitale du pays fut priae d'assaut.
L’UNIVERS
C’est au milieu de ces désastres que le tzar de Bosnie, Twartko, vint lui proposer de céder à la fortune et de l’aider à conquérir la Hongrie. Plusieurs boyards appuyèrent cet avis, et, entre autres, sou gendre Wuk Brankowitch. Lazare, se voyant si mal appuyé, se soumit au sultan, qui exigea de lui un tribut et mille soldats pour son armée. Cette humiliation pesait au prince de Servie; il voulut d'abord tourner ses armes contre les Hongrois ; bientôt , comprenant que les Turcs prolitcraient seuls de toutes ces discordes, il essaya de se faire un allié de celui qu’il avait eu l’intention de combattre, mais ses instances demeurèrent sans résultat. Ses envoyés réussirent mieux auprès des Albanais, îles Bulgares et îles Thessaliens. Cette ligue aurait pu être redoutable aux Ottomans; Heureusement pour Amurat, la discorde paralysa les projets de Lazare. Il avait pour gendres deux hommes d’un caractère bien différent: l’un, Wuk Brankowitch, d'une naissance illustre et gouverneur de plusieurs provinces ; l'autre Milosch, qui ne devait sa faveur qu’à son courage et à son mérite personnel. Un jour leurs femmes se prirent de querelle, chacune vantant son mari et l'élevant au-dessus de son beau-frère; Wukossawa, épouse de W uk, s'emporta contre Mariejusqu’à lui donner un soufflet. Les deux chefs convinrent de vider cette querelle en combat singulier. Milosch démonta Wuk, mais sans qu'il y eût de sang répandu. Depuis ce moment, le généreux Milosch fut en butte à la haine de l’ennemi qu’il avait épargné.
Wuk l'accusa auprès du tsar d'entretenir de secrètes intelligences avec Amurat. Pendant que Wuk nouait ces intri- * gués, les Turcs, qui avaient bâté leur marche, rassemblaient leur armée dans la Servie méridionale. Les troupes de Lazare occupaient les plaines de Kossowo( en allemand, Amselfeld, champ du merle). Le tsar, à la veille d’engagerlecomhat, donna unfestin aux chefs; alors, levant sa coupe et se tournant vers Milosch, il la lui présenta en disant :
• Milosch Obilitch, je t’offre cette coupe pour que tu la vides à la réussite de tes projets, dusses-tu , demain, me livrer au sultan. » Milosch se leva, vida la coupe et jura solennellement qu'il
prouverait bientôt s'il était capable de trahir sa religion et son roi.
Le lendemain matin il avait dispara du camp avec deux jeunes guerriers, et déjà cette nouvelle avait répandu le trouble dans les rangs des Serviens, quand Lazare ranima le courage de ses soldats.
Milosch s'etait rendu au camp des Turcs, annonçant qu'il voulait parler au sultan , et à peine se fut-il nommé qu'on s’empressa de le conduire à la tente d’ Amurat. Là, s’agenouillant devant lui, selon l’usage, il s'inclina comme pour lui baiser la main, et le frappa de
filusieurs coups de poignard, puis, s’éançant hors de la tente , il tomba sous les coups des gardes après en avoir immolé un grand nombre.
BATAILLE DE KOSSOWO.
Cependant le sort de la Servie se décidait a Kossowo (1389) . Déjà les Turcs fuyaient en désordre devant le corps d’armée que commandait Lazare en personne, lorsque Wuk livra traîtreusement l’aile qui lui avait été confiée, de sorte que les Serviens, au moment où ils se croyaient sûrs de la victoire, se virent enveloppés de toutes les forces de l'ennemi, rendu furieux par le meurtre du sultan. Tant que vécut Lazare, les Serviens tinrent ferme ; mais son cheval s’abattit, et on le crut mort. Alors la déroute devint générale. Entraîné luimême. le tsar tomba dans un fossé, où il fut égorgé ; selon d’autres, on le conduisit a la tente d'Amurat qui respirait encore, et là, Milosch, enchaîné, aurait eu le temps d'embrasser ses genoux et de justifier sa conduite.
La victoire avait coûté cher au* Turcs; ils n'osèrent poursuivre les fuyards; et, se contentant de ravager le pays, ils se retirèrent, après avoir élevé en l’honneur d'Amurat un énorme tumulus en pierre.
Les historiens qui ont suivi les annales turques racontentdifféremment la mort d’Amurat: suivant leur récit, !* bataille de Kossowo fut faiblement disputée par les Serviens ; les spahis, portant des lances ornées de banderoles, firent un grand carnage de la cavalerie hongroise. Amurat, déjà vainqueur, était descendu de cheval, et s’adressant au grand vizir : « Ce succès, lui-dit-u.
me cause d’autant plus de joie que cette nuit je rérais que j'étais percé par une main ennemie. » Aussitôt un Triballien, attaché au service de Lazare et qui gisait parmi les morts, se leva et frappa le sultan d’un coup de poignard. On ajoute que la main droite du meurtrier fut placée dans le tombeau de sa victime.