CHAPITRE VII
RAGUSB.
Raguse républicaine fonda sa domination sur ces rivages tant de fois conquis et jamais soumis au joug.
Les Épidauriens s’étaient placés sous la protection de Rome dès l’an 168 avant notre ère, comme l’attestent des mar-
(i) Te géographe d’Anville est dans l’erreur lorsqu’il prétend que Jusiini.ma prima est la Giustendil moderne. Telle dernière ville correspond à la Justinopoli» de» Byrnntins; Jusliniaoa fut lurnommée Achrida pâlies Bulgare», et qualifiée, de même que Constantinople, du titre de Nouvelle Rome..
L’UNIVERS
lires conservés à Ragusa Yecchia dans le palais du gouvernement. On ignore à quelle époque cessa le patronage du sénat sur i'Enchclie; et quant à Ta fondation de Raguse, il n'est pas moins difficile d'en déterminer la date précise.
Quelques historiographes indigènes ont reculé de plusieurs siècles (établissement de Raguse, dans l’intention sans doute de lui donner un droit d'ainesse sur Venise. Ce qu'on peut accorder aux chercheurs intéressés d'origines, c'est que deux siècles et demi avant notre ère il existait au même emplacement quelques huttes de pêcheurs. Quand cet etablissement valut la peine d'être nommé, on l’appela Lals ( escarpement), comme on nommait Lavasi, Labasi, Labeatæ (montagnards) les habitans de la partie montueuse de la Prévalis, dont Scodra était la capitale. L'appellation primitive subsista longtemps. En effet , on lit dans les brefs des papes postérieurs à l'an 1,000 de J.-C., les noms de Lavusa, Labuda, Labusaedum, et on les trouve confondus avec ceux de Ragusium, Rhagusa dans les archives de la république.
Paulitnir, ban de Bosnie , et né à Rome, revenait pour succéder à son père : il aborda au port de Gravosa (Sainte-Croix). Accueilli favorablement par les habitants, il fit, dit-on, bâtir un fort sur le rocher nommé Laus, au lieu où s'élève le monastère de Sainte-Marie; on lui attribue également la fondation d'une église sous l'invocation de saint Serge et saint Bacchus, patrons de sa famille. Il l'enrichit , dit-on, de leurs reliques, ainsi que de celles des saintes Pétronille et Domitille et du martyr saint Pancrace.
Plus tard Caboga civilisa les Enchéléens, en introduisant parmi eux la culture des céréales et de l’olivier, et les premières notions des lettres et des arts.
Selon le P. Dolci, les fortifications de Raguse remonteraient à l’an «91 , et ce serait vers la même époque que le siège épiscopal aurait passé d’Épidatirc à cette ville. On n'est point d'accord sur l'origine du sénat, que quelques auteurs placent dans le onzième siècle.
La chronique rapporte que Raguse
fut sur le point d'être consumée par un incendie et qu’à la prière de saint Benoît les flammes s’arrêtèrent après avoir dévoré les quatre cinquièmes des édifices; elle ajoute qu'en mémoire de ce miracle la seigneurie invita deux moines ragusais, établis dans l'île de Diomède (Tremiti), à venir fonder un monastère dans l’île de Lacroma.
Le onzième siècle est marqué dans les annales de Raguse par les privilèges que Guillaume, roi de Sicile, et Saint- Ladislas, roi de Hongrie, accordèrent à la république. A la même époque, on bâtit la partie septentrionale de la ville ; la bourgeoisie et les artisans furent distingues en confréries de Saint- Antoine et de Saint- Lazare. Le chef de l’État portait le titre de prieur. Il conclut un traité de commerce avec le voïvode de Servie , et fonda à Belgrade (Nandor Alba ) une factorerie qui était encore florissante au douzième siècle.
La république établit des relations commerciales avec Constantinople. Ses principaux comptoirs étaient Séraglio, Novi- Bazar, Belgrade, Vidin, Bukarest, Andrinople : ses spéculateurs exploitaient seuls les mines d'or et d'argent de la Bosnie et de l'Albanie.
Comme Venise et comme tous les états essentiellement commerçants, Raguse subordonnait à ses spéculations les relations de sa politique ; aussi la trouvet-on simultanément alliée aux chevaliers de la grande croisade d’Occident et aux Sarrasins ; entretenant des rapports de commerce avec Perdicias duc de Chelmo ( Hertzégovine ) ; négociant avec l'empereur Baudouin et Théodore Lascnris, retiré à Nicée; enfin envoyant des députés à Brousse, auprès du sultan qui accorda des franchises à son pavillon.
Si la politique des Ragusais était plus que tolérante, ils n’en pratiquaient pas moins une grande dévotion; ce qui est un des traits caractéristiques chez les Grecs, les Slaves et les Italiens. Ainsi ils reçurent aveejoie saint François d’ Assise, qui débarqua sur leurs cotes à l’époque du voyage qu’il avait entrepris pour convertir le Soudan d’Égypte (1223). On prétend que Raguse conserve encore un morceau de la robe du thaumaturge. Vers le même temps, elle en-
voya une ambassade à Dragotin, hrale de Servie. Ce prince vint à Raguse, s’y Qt moine et mourut au couvent de Debarz, laissant sa couronne à son frère.
1303-1377. Raguse venait d’écbapper à un complot qu'un de ses patriciens, Damien-Gudas, avait tramé contre les libertés de l’État; elle avaitheureusement repoussé les attaques des Vénitiens et des Sarrasins. Cependant, affaiblie par une longue lutte et voyant les marchés de la Russie fermés à son commerce , elle recourut au pape, nui lui permit de trafiquer avec les infidèles. La seigneurie , qui peut-être se serait passée de cette autorisation, envoya des députés au Soudan d'Egypte, ainsi qu’aux émirs de Phénicie et aux princes d’Icouium. Le point important était de se concilier la bienveillance d'Orcan , qui venait de conquérir l’Asie Mineure. Le sultan, flatté de l’hommage des Ragusais, leur accorda un traité de commerce et un firman qui les recommandait à son lieutenant Evren pour tout ce qui concernait les factoreries de la république établies dans la Roumélie. Ces privilèges furent confirmés en 1372 ar Amurat, et l’Etat de Raguse cessa 'être inquiété par les Sarrasins.
Martin, roi de Sicile, conféra aux Ragusais, par lettres patentes, en date de 1387, des franchisas entières dans ses États.
En 1397, les ambassadeurs de Charles VI, roi de France, de Louis, ducd'Anjou, des ducs de Milan et de Savoie vinrent solliciter le sénat de négocier le rachat des prisonniers faits à la bataille deNicopolis; afin de reconnaître ledésintéressement des patriciensqui refusèrent cent mille ducats qu’on leur avait offerts comme indémnité pour leur intervention officieuse, le roi de France leur accorda de grandes immunités commerciales.1
En 1431 , Raguse renouvela les capitulations qui lui assuraient la protection delà Porte; deux ans après, elle envoyait au concile de Bâle les sénateurs Martolo Giorgio et Laurent Sorgo, qui reconnurent la suzeraineté de Rome ; mais son indépendance de fait s'abritaitsous cette double vassalité.
La république avait à peine réparé les désastres de la peste qui ravagea l’Enchélie en 1434 lorsque Amurat II, pour-
suivant son beau-frère George, despote de Servie, intima au sénat l'ordre de lui livrer son ennemi, qui s’était réfugié à Raguse. L’armée ottomane était sur la frontière; cependant le sénat répondit à la sommation du sultan par un refus.
On rapporte qu’avant de se retirer Amurat, parcourant du regard les rochers du mont Saint-Serge, s’écria : Un État qui respecte à ce point les lois de l’hospitalité ne saurait périr! Jacques Sorgo, assisté d'Étienne Benessa, qui furent députés vers lui, obtinrent sans peine la continuation de la paix.
La seigneurie n’avait point encore stipulé avec la Porte ottomaneque les ports et le territoire de l’État seraient considérés comme neutres , quand elle donna asile à quelques familles grecques de Constantinople, après que cette ville eut été prise par Mahomet H. Elle n’en accorda pas moins une généreuse hospitalité aux Lascaris, aux Comnène, aux Cantacuzène, qui cachaient encore sous la pourpre les misères de l’exil. Raguse s'honora également par l’accueil qu’elle fit à des savants tels que André-Jean Lascaris, Démétrius Chalcocondylas , Emmanuel Maraulos , Paul Tarcagnote , ère de l'historien Jean , sans parler 'une foule d’écrivains distingués , qui répandirent le goût des lettres dans l’Occident.
Vers la fin du quinzième siècle , des marchands ragusais fondèrent plusieurs monastères en Servie, àTricla enTliessalie, à Serrés en Macédoine. En 1490, Pierre de la Bantella, de Florence, établit à Raguse des fabriques de draps et autres étoffes de laine. Peut-être le commerce eût-il fait de Raguse la rivale de Gênes et de Venise si l’aristocratie n’avait cru déchoir en s’y livrant.
Vassale de Rome et de Constantinople, Raguse supportait plus impatiemment la suzeraineté des Vénitiens. Tous les trois ans le capitaine général du golfe Adriatique, abordait au port de Sainte-Croix, et recevait une coupe d’argent en mémoire des droits que le pavillon ragusais payait autrefois au Doge.
C’était un jour néfaste pour la noblesse de Raguse que celui où un des patriciens, assisté de deux secrétaires , de quelques estours ou huissiers et d’une suite de valets, s’embarquait sur
L’UMVERS.
une humble chaloupe pour se rendre à la galere du Capo rti mare. On l’y attendait, suivant l etiquelte, les rames hautes, les soldats sous les armes, et la tente dressée sur le tillac. Le sénateur de Saint-Biaise, en simarre, et le bonnet carré à la main, après avoir été salué de la voix et au son des instruments, était conduit à l’entrée du château de poupe, où il était reçu par l’amiral vénitien. Après le compliment d'usage, il offrait la coupe et quelques provisions de bouche, et prenait une tasse de chocolat; cette cérémonie finie, il se retirait.
Le consul prévôt qui occupait le poste de Raguse en 1750 donne sur les mœurs de ces républicains les détails suivants :«
• La république, c’est-à-dire ceux qui la « gouvernent ne souffrent pas volontiers « les etrangers de quelque distinction, tels » que consuls et négociants, parce qu’ils « se voient obligéseuvers eux a des ména- « geni en ts et a des égards qu‘ i 1$ n’out pour « aucun de leurs sujets. L’orgueil des « nobles, qui fait tout plier sous leur au- « torilé, s'offense d'étre tenu à observer « certaines convenances à qui n’est pas de « leur caste , ce qui pourrait les déconsi- « dérer aux yeux de leurs esclaves. Le « commerce fait par les étrangers leur « semble un empiétement sur leurs spé- « culations quand il sort de leur sphère, « parce qu’ils craignent toute concur-
• rence, même éventuelle. Dans leur « système exclusif ils préfèrent être mat- « très absolus de peu de cliose que de « partager le bénéfice avee.de» étrangers. « fis ont aussi dans l’idée que les Fran- « çais , plus perspicaces que d'autres , « voient ce qu'il y a de défectueux dans
• leur gouvernement, d'arbitraire dans
• leur administration , d’absurde dans
• leurs prétentions, llsen rougissent dans « leur vanité , et voudraient par l’isole-
• ment échapper à la critique. C’est leur « endroit sensible. On a beau être cir- « eonspect, ils ont trop d’esprit pour ne « pas connaître leurs défauts, trop d’obs- « filiation et d’amour propre pour vou- « loir s’en corriger, et souffrir d’autres « témoins que ceux qui sont forcés d’ap- « plaudir. On peut dire que Haguse est
• moins un filât qu'une maison privée,
« dont les maîtres et les valets voudraient
• fermer la porte aux étrangers, n'ayant
« rien de mieux à espérer que de rester
« inconnus. »
En effet , à l’époque où le consul de France portait ce jugement sévère, la république était eu pleine décadence, et la guerre qui éclata, en 1769, entre la Russie et la Turquie ébranla son existence politique. Orlof, qui avait préparé les mouvements insurrectionnels de la Grèce, somma l’Etat de Raguse de renoncer à la protection du sultan, de vendre à l’impératrice Catherine tous les gros bâtiments dont ou disposait; d’aecepter les conditions d'uu emprunt, et de consentir à rétablissement d’une Eglise grecque (I). En cas de refus, le geuéralmenaçait de bombarder la ville.
Dans cette extrémité, le sénat recourut a Louis XV, et une ambassade fut envoyée à Versailles. Mais, en attendant les secours de la France, on s’occupa d’organiser les moyens de défense. La république disposait de quatre cents canons, dont quarante seulement étaient montés sur afftlt. Les magasins lie contenaient que seize quintaux de poudre et trois mille boulets. Elle pouvait lever cinq mille miliciens; mais ces hommes, mal armés, étrangers a la discipline, n’auraient pu opposer à l’ennemi qu’une faible résistauce ; la seule ressource qui restât à l’aristocratie, c’étqjt d'armer les serfs, mais cette mesure extrême répugnaitlrop à l’orgueil patricien; on aima mieux éloigner le général russe en lui payant cent mille sequins d’or.
En 1797 les lies Ioniennes lurent cédees à la France par les stipulations de Cainpo Forinio; et l’Autriche, comme compensation de ses sacrifices en Italie, obtint Venise, l’Istrie, la Dalmatie et le golfe de Cattaro. Mais la paix de l‘ resbourg ( 1805) lui enleva toutes ces possessions sur l’Adriatique, et la paix de Vienne (1809) réunit à la France, sous le nom de Provinces lllynennes, la Carniole, le cercle de WÏIIacli, Gœrtz, le ci-devant littoral hongrois, la Croatie provinciale, qui a conservé le nom d’11lyrie, les cercles de Civitad,Gradiska , Clageufurt et la Dalmatie vénitienne avec la ville de Raguse. Les traites de
(i) Cette dernière concession fui arrachée à la république de Raguse en 1804 par l'empereur Alexandre.
1815, en réduisant la France à ses anciennes limites, rendirent à l'Autriche le royaume d’Illyrie. C’est ainsi que la diplomatie , en balançant l’une par l’autre l'actiou des cabinets de Vienne et de Pétersbourg sur les provinces Danubiennes, a sauvé la Turquie d’une ruine imminente.
Gouvernement. — Le gouvernement de Raguse consistait en un grand conseil composé de nobles Agés de vingt ans au moins, dont les noms étaient inscrits sur un registre appelé lo specchlo (le miroir.) Ce corps unique, d où sortaient toutes les autorités, se réunissait chaque année au 1er décembre, sous la présidence du Recteur ou chef du pouvoir exécutif, pour procéder à l'élection des magistrats. Le nombre voulu d'électeurs était représenté par autant de boules dorées ;les autres boules étaient noires. Le noble qui tirait une de ces dernières perdait pour cette année son droit électoral. Une exclusion déterminée par le sort n’avait rien de blessant, mais elle pouvait porter sur les plus capables. Le corps électoral ainsi constitué, le choix pour les magistratures avait lieu au scrutin et à la majorité absolue des suffrages. Cette même assemblée sanctionnait les lois, délibérait sur le rappel des bannis, exerçait le droit de grâce, connaissait des dettes et créances de l'Etat, et décidait les questions de paix ou de guerre, questions qui ne se présentaient que bien rarement, si ce n'est lorsqu’il s’agissait de quelques représailles contre les Monténégrins et les Dulcignotes.
Après la session du grand conseil, l’administration publique passait à la cour des Pregati, composée ilu recteur, de onze membres du petit conseil , de cinq provediteurs de la ville, de douze juges civils ou criminels, des trois membres du conseil des fabriques de laine et de vingt-neuf conseillers. Ce corps réglait les contributions, jugeait les affaires civiles et criminelles en dernier ressort, nommait les ambassadeurs, les chefs militaires, les gardes de l’arsenal, les caissiers, les receveurs des deniers publics, et s’assemblait pour délibérer sur les différentes branches du service.
Le chef du pouvoir exécutif était le recteur, dont le titre avait remplacé
ceux de prieur et de comte depuis l’année 1838. Ce magistrat avait d’abord été revêtu d’une grande autorité; mais, quelques-uns d entre eux ayant abusé de leur pouvoir, on jugea prudent d’y mettre des bornes. Au commencement de ce siècle ses attributions se bornaient à juger les causes minimes, à recevoir les ambassadeurs, à présider le sénat, composé du grand et du petit conseil, et ces deux corps séparément; à apposer le sceau de l’État sur les décrets publics. Il gardait en outre les clefs de la ville, des places fortes et châteaux de la république; enfin il convoquait les assemblées, où il avait le simple droit de vote. Ses fonctions expiraient après un mois d’exercice, et durant ce temps il recevait par jour 4 francs 40 centimes et douze langues de bœuf. Il est probable ue ce haut fonctionnaire était forcé ’y mettre du sien pour les frais obligés de' représentation. En cas d’empêchement motivé, le recteur était remplacé par le doyen du petit conseil. A sa mort, on fermait les portes de la ville, et les grands de l’État portaient son corps sur leurs épaules jusqu'au lieu de fa sépulture.
Le bourdon de Raguse sonnait pour convoquer les différents ordres; une cloche de moindre dimension appelait le petit conseil à ses séances; enfin, une troisième avertissait la bourgeoisie de se rassembler lorsque le recteur sortait de ses fonctions; car elle avait le droit de l’accuser et de contrôler ses actes. Les cloches des classes privilégiées ne laissaient rien a désirer, mais depuis nombre d’années celles du peuple n’avait plus ni corde ni battant.
Cinq provéditeurs étaient chargés du maintien des lois, des édits, de la conservation des chartes de la république et des testaments. Leurs fonctions étaient annuelles et leur donnaient le droit de prétendre au rectorat, dignité qui offrait douze vacances dans le cours d’une année.
L’oligarchie de Raguse se divisait en deux partis rivaux, l’un appelé la .Sorbonne et l’autre la Salamanque. I-es noms de ces doctes corps n’avaient rien de commun avec, les prétentions do ers patriciens; mais la dissidence qui régnait entre eux n’en était pas moins réelle.
L’UNIVERS
En 1667, un tremblement de terre fit écrouler la chambre du couseil, et ensevelit sous ses ruines une partie des sénateurs, que l'on remplaça par des citoyens d'une noblesse moins ancienne :
de là une démarcation entre les anciens et les nouveaux. Les premiers composaient la Salamanque , et les autres la Sorbonne. Il en résultait des altercations fréquentes, et les mariages entre les deux castes n’auraient pas soulevé des difficultés plus sérieuses au temps des privilèges féodaux. Les clients, les valets et jusqu'aux serfs s'associaient aux prétentions de leurs maîtres, de sorte que toute la ville était Salamanque ou Sorbonne.