USAGES ET COUTUMES
Les nobles ne portaient aucun signe distinctif, si ce n’est une robe de juge ; à l'église , au spectacle et dans les lieux publics les places d'honneur leur étaient réservées. Leurs femmes, Gentil-donne liagusee, sortaient en chaise à porteur armoriées, et s'asseyaient au premier rang dans les réunions.
Le recteur sortait en cérémonie pour assister aux processions et aux fêtes publiques, que l’almanach signalait scrupuleusement ; ainsi on y lisait : Oggi sua Serenità si porta ai Duomo (Sa sérénité se rend aujourd’hui à l’église).
Le recteur, vêtu d’une robe rouge, doublée de peau de lièvre , et précédé d’un valet portant un parasol, marchait à la tête des sénateurs en simarre et le bonnet carré à la main. Ce cortège, qui n'offrait rien de bien imposant à un étranger, cheminait au son d‘un cor de chasse et d'un violon qui ne s’acordnient guère mieux que les prétentions de la Sorbonne et de la Salamanque.
Bourgeoisie. La citadinanza ou bourgeoisie "se composait des personnes qui possédaient un capital de vingt mille francs. Cette classe pouvait être assimilée aux affranchis de l’ancienne Rome. Les femmes qui en faisaient partie se plaçaient au théâtre dans un rang de loges parallèles à celles des dames nobles, qu 'elles effaçaient souvent en agréments et en élégance. Elles étaient tenues de rendre visite aux patriciennes à certains jours
et lorsque ces dernières étaient en couche. Alors on daignait leur accorder les honneurs du tabouret.
Apres lacitadinanza de première classe, qui était la seconde de l’Etat, venaient les armateurs, les marins et les consuls. Ces derniers étaient chargés par le sénat de défendre ses capitulations et son pavillon à l’étranger. Cette bourgoisic, qui composait la partie la plus active et la plus probe de la population, était ce-
f tendant la moins privilégiée. Au théâtre, es femmes n’avaient place qu'au parterre, et le tabouret chez les patriciennes ne leur était point accordé.
Pa vs ans. -^Quantaux paysans, dontla condition était celle des serfs de Pologne et de Russie, on les considérait coin me un bétail dont la valeur moyenne était de quatre cents francs par tête. Ces malheureux n'étaient plus, il est vrai, conduits au marché; mais on les comprenait dans la vente des terres. Au reste, les Vénitiens ont longtemps encourage cet infâme trafic.
Civilisation. — La civilisation de Raguse était tout ce qu'elle pouvait être dans un pays où les hommes valaient mieux que les institutions. Le rôle de la presse y était presque nul; et l’activité des esprits , circonstrite par les petites intrigues de l'aristocratie , ne lui en demandait pas davantage. Cependant on remarquait parmi les nobles quelques hommes d’un vrai mérite ; les ordres religieux, qui ont donné aux siences et aux lettres les Randuri , les Boscowitch , les Zamagua, inauguraient une ère de culture et de recherches nouvelles. La bourgeoisie, que ses richesses mettaient à même d’apprécier l’élégance et l’industrie des grandes puissances européennes, prenait le goâtdu beau, si prompt à entrer dans le domaine moral. La classe marchande , propriétaire de trois cents navires, entretenait avec l’étranger des rapports dont le bénéfice n’était pas purement commercial ; et les serfs euxmêmes , soit ignorance d’un état meilleur, soit qu’ils trouvassent la force de tout supporter dans cette résignation et ce fatalisme qui forment le trait le plus caractéristique des Orientaux et des races slaves, ne se plaignaient pas tout haut de leur sort.
Un phénomène fait pour exercer la
sagacité des moralistes se rencontre fréquemment dans les pays à esclaves :
là le courage môme, qui s'est prouvé dans une multitude de rencontres, est désarmé devant les rigueurs du maître. Tel Ragusais fait trembler d’un geste, d'un mot le paysan albanais qui a fait tomber vingt tètes, et que des rencontres journalières avec les Monténégrins ont aguerri et familiarisé avec les plus grands périls. Ce dernier n’ignore pas que le seigneur n'a sur son travail et sa vie qu'un droit arbitraire : cependant cet homme brave et fort s'incline sous le châtiment, et met son héroïsme à souffrir : singulier effet de l'habitudi, qui fait presque une vertu de l’abjection. Ces réflexions rappellent un trait singulier de l'histoire ancienne, celui de ces esclaves qui, ayant vaincu leurs maîtres les armes à la main, rentrèrent dans le devoir àl'aspectdu fouet, instrument de leur ancienne servitude (1).
Police. — La police municipale de Ragusc s’occupait plutôt de réprimer les abus que de les prévenir. Les églises consacrées au culte étaient des lieux de sépulture pour toutes les classes , au grand danger de la santé publique. La
(i) Le patronage était le grand moyen d'action sur le peuple, et son principe était l'iminutabiliié des usages. Les artisans choisissaient ordinairement pour apprentis de jeunes llorlaques, qu'ils trailaicnt comme leurs propres enfants. Celte conduite faisait bientôt aimer â ces jeunes gens leur famille d'adoption , et ils oubliaient sans peine les mœurs grossières de leur terre natale. Ils s'établissaient presqae toujours dans le pays , remplissaient les vides que la profession périlleuse de la marine laissait dans l’Etat, et l'éducation qu’ils avaient reçue les transmettait à la vie civile tout façonnés à l'obéissance.
En général, les domestiques étaient également recrutés parmi les tribus dalmates.
Dans toutes les maisons un célébrait par une fêle de famille l'époque où une servante avait accompli la dixième année de son service. Les conviésltti faisaient alors quelque cadeau, auquel sa maîtresse ajuutail un trousseau. Ainsi dotée la jeune fille avait le choix de s’établir ou de rester avec ses maîtres. Dans ce dernier ras, elle recevait au bout de quelques années des gratifications plus considérables. Ceux qui se plaignent de ne pouvoir trouver de domestiques fidèles et dévoués devraient essayer de ce moyen.
ville n’avait ni fours ni boucheries : on apportait de la campagne la viande et le pain; et quand le mauvais temps empêchait les paysans de se rendre au marché, on vivait de biscuit et de salaisons, comme à bord d’un vaisseau. Les caves y sont peu favorables à la conservation des vins ; le seul qui ne perde point est Je malvoisie; les fontaines n’offraient pas toujours une eau saine et limpide. L’approvisionnement n’avait rien de régulier; tantôt la place était couverte de gibier et de plantes potagères, parmi lesquelles se distinguait une espece de choux dont les habitants sont trèsfriands, et qu’on devrait essayer d’acclimater en France; tantôt le marché était entièrement désert.
La république en se mettant sous la protection de la Porte-Ottomane avait eu surtout en vue de se faire un appui contre les Vénitiens. Aussi elle avait cédé au Grand-Seigneur les positions de Klék, au nord-ouest de son territoire , et celle de la pointe d’Ostro à quelque distance de Cnttaro. Ce territoire ainsi réduit avait une étendue d’environ trente-cinq lieues de littoral du N. O. au S. E., sur une profondeur qui variait d’une lieue et demie à une lieue jusqu'à la froDtière ottomane.