‹ Provinces danubiennes et roumaines par mm. Chopin et A. UbiciniChapitre 84 sur 300 · GUÈGUES · texte numérisé non relu

GUÈGUES

Les Guègues sont regardés comme les habitants les plus sauvages de l’Albanie. Leur taille athlétique, leurs yeux noirs pleins de fierté, la régularité de leurs traits, leurs dents fortes et courtes leur barbe épaisse et leur vigueur extraordinaire annoncent leur origine caucasienne : on les classe parmi les restes de cette race primitive dont l’Asie fut le berceau. Endurcis par leurs habitudes pastorales et guerrières, ils ont le teint basané des Grecs ; leur taille ordinaire atteint la mesure de cinq pieds et demi , et le riche développement de leur charpente osseuse les rapproche du type des Mamelouks circassiens. Les vêtements rouges dans lesquels ils se drapent, la fierté empreinte dans leurs regards et dans tous leurs gestes donnent l’aspect le plus martial à leurs masses de cavalerie et à leurs tara fs : (bandes) ; et dans le combat ils ne sont pas au-dessous de l’idée qu'on s’était faite de leur courage. Les Mirdites ou Albanais latins, répandus au milieu des montagnes voisines des deux Drin, ont des formes moins prononcées, mais plus élégantes. Leurs traits ont un certain caractère de mélancolie. Ils supportent avec résignation mais non sans dignité les conséquences de l’asservissement. Ils repoussent, avec la même fermeté l’expression blessante du mépris et les actes d’une domination tyrannique.

Leur vêtement se compose d’une saie blanche qui descend jusqu'aux genoux, et qu'uneceinture serre autour des reins, et d’un camail noir attaché aux épaules, dont le collet, en forme de capuchon, abrite la tête, que défend contre l'hiver et

les intempéries fréquentes du climat une calotte de feutre. Une espèce de cothurne en étoffe grossière et des socques enlacés autour des chevilles complètent ce costume simple et sévère.

L'aspect des Toxides a quelque chose de moins négligé. Plus soumis et moins indépendants que iesGuègues. parce que l'aisance dont ils jouissent a modifié chez eux le caractère originel, ils se trouvent dans un état de transition entre la férocité native des Albanais et la civilisation de l'Occident. Ils sont grands et agiles ; leur taille est svelte et dégagée ; un regard fin et pénétrant anime leurs traits, qui ne manquent ni d'agréments ni de régularité. Des yeux bleus, un front petit . un nez romain dont la courbure est insensible, un cou délié, un teint coloré, indice d’un tempérament sanguin , tels sont les caractères physiques qui distinguent généralement les Toxides.

Dans leur habillement on retrouve l’ancien costume héroïque, le cothurne, la chlamyde, la ceinture, la tunique descendant jusqu'aux genoux; il ne leur manque pour ressembler aux soldats de Pyrrhus que le casque et des panaches mêlés à leur longue chevelure. De toutes les races albanaises, celle des Toxides est incontestablement la plus remarquable par son élégance et sa beauté.

Les lapys forment une race à part :

ils habitent dans les montagnes de l’Acrocéraune, et semblent le rebut des autres Albanais. Maigres, hâves, malpropres , leur taille ordinaire ne dépasse pas cinq pieds. Leurs mouvements sont saccadés, leur regard sinistre, leur voix grêle et glapissante. Jadis pirates cruels, ils vivent encore de rapines; et leurs yeux distinguent leur proie au milieu des ténèbres, ce qui, plus que leur bravoure , les fait rechercher dans les guerres de partisans. Leur costume est semblable a celui des Toxides, avec cette différence qu’ils portent de préférence des couleurs sombres , quoique la saleté dont ils se font un mérité ne permette guère de distinguer la couleur primitive de leurs vêtements. La vermine les ronge, et, ue faisant aucun usage des bains de vapeur, ils n’ont pas, comme les paysans russes, l’avantage d’être propres un jour par semaine. Ils portent pour coiffure une calotte rouge, à laquelle pendent quelques

tresses de soie qui leur tombent sur la nuque.

Les Chimariotes et les Argyrocastrites sont moins barbares. Ces derniers se distinguent de loin par leurs habits d'une blancheur de neige.

A mesure que l’on s'éloigne des rochers, on retrouve sous l'influence d'une nature plus riante la race albanaise avec lesavantages physiques du type national. Aux bords de la mer Ionienne, au milieu des vallons boisés de la Thesprotie habite la tribu des Chamides. On les reconnaît à leurs cheveux d'un blond châtain, à leurs traits expressifs, a leur teint uni et à leur regard plein de douceur et de bienveillance. Adonnés au commerce et aux soins des troupeaux, ils étaient loin de se montrer indifférents à leur état politique, troublé souvent par l'ambition de leurs seigneurs, dont au reste la domination était légère. Chrétien ou musulman, chacun ne relevait que de sa conscience, et l’abondance des richesses naturelles leur laissait le loisir d'entrevoir les bienfaits de la civilisation. Leurs habitations propres et élégantes, leurs villages disséminés sur des plateaux pittoresques offraient au milieu d’un peuple armé l’image de la vie patriarcale. Cette vie, à la fois facile et agitée, fut cruellement troublée par le pacha de Janina, et les ravages de la peste vinrent se joindre à ceux de la guerre pour ruiner cette belle contrée. Longtemps après cette époque de calamité, le voyageur qui visitait la Thésprotie cherchait en vain du regard ces Chamides aux vêtements diaprés de broderies et fiers de leurs armes précieuses.

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