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LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, Boulevard Saint-Michel, 78

SLÎ5 , Â3Î

A M. Fernand Laudet, de l'Institut

Mon cher Maître,

Vous avez bien voulu, un soir, me présenter à quelquesuns de vos amis comme « un régionaliste vivant en province », — ce qui, paraît-il, est beaucoup plus rare qu'il ne le semble au premier abord.

Régionaliste, en effet, aujourd'hui qui ne l'est pas? Quel est le Parisien qui n'a pas, dans son cœur, quelque petit morceau de province qui sommeille? Quel est l'écrivain qui, sur le pavé de bois de la capitale, ne rêve pas la « renaissance des régions françaises opprimées par la centralisation i>, et ne représente pas les us, coutumes, histoire et langue d'un pays lointain où, d'ailleurs, il se garde de jamais poser le pied?

Oui, professer le régionalisme, chacun le fait, peu ou prou. La difficulté commence aie « vivre » pratiquement.

Par une curieuse compensation, en effet, tandis que Paris considère la province avec une indulgente sympathie, couronnant Jean Aicard comme grand poète provençal et Théodore Botrel comme barde breton, la province, de son côté, qui ne veut pas être en retard, considère Paris avec une admiration stupéfiée. Rien ne lui paraît bon qui ne vienne de là. Pièces de théâtre, livres, conférenciers, journaux, doivent porter cette estampille. Je me souviens d'un garçon peu délicat qui, à l'aide d'une vague carte de correspondant d'une gazette parisienne, se faufilait à toutes les meilleures places, même aux tables

des banquets... « Y pensez-vous, mon cher, disait-on, nous avons le délégué spécial du***! » Il n'y en avait plus que pour lui.

Cet état d'esprit, sans parler de beaucoup d'autres contingences, rend assez délicate la situation de l'écrivain provincial. C'est pour cela sans doute que, si elle est quelquefois louée sur le mode lyrique, elle n'est pas extrêmement recherchée.

D'abord, l'horizon est étroit, obstrué par de faux grands hommes. On me dit que déjà, à Paris, il est difficile d'établir des plans, de mettre chacun à sa place , d'y voir clair. Chez nous, c'est presque impossible. On est trop près les uns des autres. Les nécessaires duretés de la critique doivent toujours être émoussées. L'homme de talent est trop souvent effacé par le bavard, et Un' a même pas, pour se dédommager, l'appui, l'estime proches, de quelque maître incontesté. Tout se confond. Le recul dans l'espace nous manque, aussi bien que le recul dans le temps. Et l'ensemble est brouillé non seulement par des querelles politiques et religieuses, qui prennent particulièrement dans notre Midi l'acuité que vous savez, — mais encore par des querelles de familles et de personnes, auxquelles nul ne peut échapper. Lou Felibrige es un sa de gârri, disait, je crois, Roumanille. Les amours-propres y subissent un frottement trop immédiat. Cela se termine parfois par des coups de poing. Et je vois encore, dans une félibrée de Saint- Gilles, un poète-charretier de l'endroit, furieux de n'avoir pas obtenu je ne sais quelle cigale, et sautant à la gorge du cher et regretté Mariéton...

Vous vous souvenez de cet épisode du fameux voyage de la Terre à la Lune, de Jules Verne. Les hardis explorateurs ont emmené un chien avec eux, dans l'obus qui les emporte. Le chien meurt. Ils le jettent au dehors. Mais voilà qu'au point où ils sont parvenus, l'attraction la plus forte que subit le cadavre est celle de l'obus lui-même, et il continue à les suivre à travers les espaces interstellaires. . . En province, le même phénomène se reproduit. On

a beau jeter quelqu'un par-dessus bord. Il vous suit toujours, jusqu'à la fin du voyage.

Cependant, malgré tous ces petits ennuis, il y a toujours eu, il y a encore, des écrivains provinciaux, et vivant en province. Je ne stiis pas le seul. J'ai essayé de retracer ici la physionomie de quelques-uns. Mistral, d'abord, dont j'avoue que la carrière éblouissante est une exception plutôt qu'un exemple ; Emile Pouvillon ; Charles de Pomairols, d'autres encore auxquels je songe, Anatole Le Braz, Francis Jammes, Emile Ripert, Emmanuel Delbousquet, et tant de félibres, plus riches de talent que d'écus. Pour faire œuvre vraiment belle, ils ont eu à lutter, beaucoup plus qu'on ne se l'imagine généralement. Non point qu'il faille leur accorder un mérite extraordinaire d'avoir renoncé à la vie brillante et enfiévrée de Paris, d'avoir courageusement etméthodiquement restreint leurs désirs de gloire, de fortune et de popularité, d'avoir même travaillé dans le calme et l'isolement. Mais, comme' corollaire de ce que j'indiquais tout à l'heure, on doit les louer de ne pas s'être laissé étouffer par leur province ; dans les petites initiatives diverses qui les pressent, d'avoir su choisir, de ne s'être intéressés vraiment qu'à ce qui méritait qu'on s'y arrêtât ; et puis enfin, malgré tant d'obstacles, d'avoir gardé les termes de comparaison nécessaires, d'avoir continué de loin à se tenir au courant du mouvement des idées ; car on peut poser en axiome qu'en plusieurs ordres de choses, la province retarde de dix ans.

Comment ont-ils réussi à cela? C'est ici qu'une confession s'impose au régionaliste intransigeant que je suis. De temps en temps, l'écrivain de province a besoin de respirer l'air extérieur. Qui dit « régionalisme » ne dit pas clôture féroce dans son pays, ignorance de tout ce qui n'est pas lui. Dès ses débuts, on a vu Mistral à Passy et sur le boulevard. Nos écrivains, si détachées de toute gloriole que fût leur œuvre, si tranquillement indifférents qu'ils fussent à l'égard même d'une publication quelconque, avaient vu Paris ou avaient couru le monde

avant de s'enfermer chez eux. Et peut-être que, mainte* nant, lesmoyensde locomotion, qui ont tant travaillé pour la capitale, vont permettre, au contraire, à beaucoup d'écrivains de regagner leur province, de s'y enfoncer pour parachever leur labeur en conscience et en paix.

C'est là, en effet, que notre littérature épuisée peut retrouver une verdeur, une jeunesse nouvelles. Songeons, chez nos voisins, au grand Verdaguer, chez nous à un Barrés, à un Bazin, àun Bordeaux; si, parfois, les pro* vinciaux ne les ont pas compris, la province a su se faire entendre d'eux, et leur a révélé des choses immortelles. On s'apercevra peut-être quelque jour, que, dans le grand désarroi d'idées qui marqua notre époque, le meilleur, le plus sain, le plus juste, le plus durable a jailli de cette littérature provinciale systématiquement ignorée depuis si longtemps. C'est pourquoi à de grands noms j'ai voulu en mêler d'autres, ou ignorés, ou presque oubliés, ou méconnus. Les chefs-d'œuvre ne sont-ils pas comme la résultante de multiples efforts obscurs ?

... Et puis, n'est-ce pas P vous m'excuserez d'avoir voulu chercher dans ces pieuses études une consolation et un réconfort. L'humble provincial, qui est demeuré fidèlement sur son vieux coin de terre, près des tombes de ses morts, n'est pas toujours un sacrifié, puisque, longtemps après quelquefois, il se trouve une main respectueuse et affectueuse qui feuillette ses manuscrits ou rouvre ses livres pour y cueillir des leçons, des encouragements, des modèles... Une âme qui vous répond à travers le temps et l'absence, n'est-ce pas déjà l'immortalité?

Armand Praviel.

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