‹ ProvinciauxChapitre 2 sur 10 · FRÉDÉRIC MISTRAL · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC MISTRAL

Invinciblement, mon esprit se reporte vers une soirée du printemps de 1858. C'est dans un petit-jardin de Passy, qu'enchantent la fraîcheur du crépuscule et le gazouillement des oiseaux. On a dîné simplement, et on prolonge la causerie sous les arbres, dans la pénombre.

Un vieillard sec, osseux, portant toujours droite sa maigre stature, que le malheur n'a pu courber, est le maître du logis. Drapé de sa longue redingote usée, flattant distraitement de sa main deux chiens couchés à ses côtés, il écoute son hôte qui lui récite des vers.

Celui-ci, jeune et beau, vêtu avec une élégance discrète, aux yeux rêveurs et aux cheveux bouclés, semble pour son auditeur le fantôme de sa jeunesse. De l'obscurité qui emplit le jardinet, sa voix monte, musicale, évoquant en ce coin de Paris les pays du soleil et de la mer bleue, les horizons de Provence et les chansons d'Italie... C'est Mistral qui dit ses premiers poèmes à Lamartine.

Ce n'était pas encore Mirèio. Il ne savait encore que ces délicieuses petites pièces, que Roumanille avait déjà publiées dans son anthologie, li Prouvençalo, ou que les premiers Almanachs félibréens avaient portées, comme les meilleures nouvelles du « bel an de Dieu » à tous les mas de là-bas. Peut-être lui récitait-il la Coumunioun di Sant, qu'il venait d'achever, et où l'on voit la petite Arlésienne rêvée descendre en baissant les yeux les marches de Saint-Trophime :

Li Sant de pèiro, en la vesènt Sourti de longo la darriero Souto lou porge trelusènt E se gandi dins la carriero,

Li Sant de pèiro amistadous Avien près la chatouno en gràci ; E quand, la niue, lou tèms es dous, Parlavon d'elo dins l'espàci... (i).

— Mais les deux grands poètes, l'amant d'Elvire et le chantre de Mireille, ne sont pas seuls à mêler leurs deux âmes d'élite dans la nuit qui descend. Quelqu'un est auprès d'eux, dans l'ombre, — et il y est demeuré. C'est lui qui a provoqué cette rencontre, lui qui, la veille, est venu révéler Mistral à Lamartine, lui disant : « J'ai chez moi, depuis huit jours, un de mes compatriotes, un Provençal, qui est un admirable poète... Je ne peux plus porter seul ma joie et mon enthousiasme. Il faut que vous entendiez cette musique divine, vous dont l'enfance a été bercée de nos patois latins ! Puis-je vous amener mon jeune ami, afin qu'il emporte notre souvenir au pays de Pétrarque et de l'amour? » Le témoin du grand entretien de ce sOir se nomme Adolphe Dumas.

Nous ne voudrions point qu'on l'oubliât. Et puisque, maintenant, la lune splendide se lève sur le petit jardin de Passy, mettant en pleine lumière le profil énergique et inspiré de Mistral, le vaste front et la bouche amère de Lamartine, quelques rayons d'argent doivent aussi pleuvoir au travers des branches pour éclairer doucement celui qui les écoute, méditatif et résigné.

* * Adolphe Dumas était originaire d'Eyragues en

(i) Les Saints de pierre, la voyant — sortir tous les jours la dernière — sous le porche resplendissant — et s'acheminer dans la rue, — les Saints de pierre, bienveillants, — avaient pris en grâce la fillette — et quand, la nuit, le temps est doux, — ils parlaient d'elle dans l'espace...

Provence. Il était venu à Paris tenter le théâtre, mais il y échoua. Comme il s'était épris d'une de ses interprètes et qu'il voulait l'épouser, il essaya de remédier à une boiterie due à un de ses pieds retourné en arrière. Une cruelle opération le laissa aussi estropié ; et, tout à fait désespéré, ayant perdu l'amour de celle qu'il voulait conquérir, le pauvre poète se réfugia durant dix années dans une cellule, chez les frères de Saint- Jean de Dieu.

Il avait dans cette solitude une compagne : « Il est vrai, a dit Jules Janin, que, sous ce tiède abri de sa pauvreté vaillante, dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amené une amie, une compagne au cœur chagrin, aux fidèles amours, sa tourterelle, qu'il avait ramassée un jour, à demi morte de fatigue et de froid. Ils s'étaient adoptés l'un et l'autre ; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; — elle le suivait, paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre ! Et les frères hospitaliers forcèrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie ! »

Il la célébra, d'ailleurs, et Janin a ajouté : « Peutêtre, un jour, Adolphe Dumas, quand on le connaîtra mieux, quand on voudra le relire, avec la bonne volonté de tirer son nom de l'abîme, sera sauvé par son élégie à sa Colombe :

... Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mélange, Pur comme les esprits, ailé comme les anges?

Je ne sais comment te nommer.

Pour l'homme de prière et pour l'homme d'étude, La colombe au désert, Dieu dans la solitude.

Leur nom? C'est le besoin d'aimer.

Plus tard, ce poète mélancolique, ce « second Gilbert français », comme disait Lamartine, avait salué avec enthousiasme la révolution de février. Mais, peu constant dans ses idées, effrayé par les mouvements populaires, il se rallia très vite à l'Empire ; et, en 1856, il fut chargé par M. Fortoul, ministre de l'Instruction

publique, de recueillir les chants populaires de la Provence.

Déjà, en effet, depuis cinq à six ans, la renaissance provençale commençait à se dessiner : Roumanille, Anselme Mathieu, Théodore Aubanel, Mistral luimême étaient fort connus ; des congrès avaient eu lieu à Arles et à Aix ; le Félibrige avait été fondé en 1854 au Castelet de Font-Ségugne, près d'Avignon ; le premier Armana Prouvençau avait paru, l'année suivante, et Adolphe Dumas allait trouver matière abondante à ses recherches.

C'est ainsi qu'il se rapprocha de Mistral, et que, bien avant toute la grande critique, il annonça sa gloire. Il eut, pour ainsi dire, la divination de ce génie. Connaissant à merveille la poésie provençale, dans laquelle il s'était parfois exprimé, il saisissait toutes les nuances des vers de son jeune ami. « Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon toit, à Paris, disait-il, il m'a enivré de poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme un buveur... »

Et cependant, sa première tentative auprès de Lamartine n'eut pas tout le succès qu'il en attendait. Il avait pu lui amener Mistral, car, malgré leurs divergences politiques, ils avaient conservé d'excellentes relations (1). Mais, soit par jalousie de maître qui ne veut pas se connaître de rival sur son propre terrain, soit peut-être par les difficultés que présentait la simple audition du texte provençal, Lamartine fut moins enthousiaste que Dumas. Les premiers vers de Mistral lui plurent, mais sans excès. « C'étaient des vers lyriques, a-t-il dit plus tard. Le génie du jeune homme n'était pas là ; le cadre était trop étroit pour son âme ; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre... »

L'épopée ! Dumas, lui, avait la bonne fortune d'en

(1) « Nous ne parlions plus politique ; nous parlions littérature, poésie, amitié, choses éternelles. » (Cours familier de littérature de Lamartine, entretien LXXX.)

connaître la plus grande partie en manuscrit. Il croyait en elle, sans un instant de doute ou de trouble. Et il avait écrit dans la Gazette de France cet article prophétique :

La Gazette du Midi a déjà fait connaître à la Gazette de Fra>we l'arrivée à Paris du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande, et je crains de répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à la mort de la poésie et des poètes.

L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire déplus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a souvent de ces retards d'une heure avec les siècles ; mais je veux être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler aujourd'hui le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipions.

On a souvent demandé pour notre beau pays du Midi, deux fois romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue éternelle, de ses croyances saintes et de ses mœurs pures. J'ai le poème dans les mains; il a douze chants. Il est signé Frédéric Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux et de ma responsabilité qui n'a que l'ambition d'être juste.

Jusqu'à sa mort, le poète boiteux et malade fut l'annonciateur fervent de Mistral. Il l'imposa à sa gloire. Dès que Mirèio eut paru en librairie, il ne voulut pas que le félibre se contentât des articles chaleureux que toute la presse provençale lui consacrait ; il le rappela à Paris, et s'ingénia de mille manières pour que son protégé y fût bien accueilli. Il faisait la chasse à tous les sceptiques, et avec quelle ardeur ! On raconte qu'un soir il croisa sur le boulevard Albéric Second :

— Eh bien ! lui dit-il, mon poète est arrivé.

— Et son poème?

— Il est imprimé.

— Et votre admiration?

— Elle augmente chaque jour.

— Décidément, c'est donc gentil, ce qu'il compose, votre Mistral?

— Gentil ! Gentil ! Superposez Homère, Longus et Virgile, vous n'atteindrez pas à la hauteur de Mireille. Quoique vous soyez peu digne de cette faveur, ajouta- t-il, en tirant un volume de sa poche, prenez et lisez... et vous m'en direz des nouvelles.

Albéric Second prit le livre, et publia, quelque temps après, dans l' Univers illustré un article qui finissait sur ces mots : « Mon cher Dumas, ceci est un acte de contrition. Je viens de lire Mireille. Frédéric Mistral est un admirable poète ; son livre est un chef-d'œuvre. Cette lecture m'a fait pleurer mes dernières larmes, et vous êtes, vous, le Christophe Colomb de la poésie moderne. f>

Le branle était donné. Mirèio commençait le tour du monde. Adolphe Dumas n'allait pas tarder à disparaître, à s'effacer comme les précurseurs.

Le poème de Mistral parut le 2 février 1859, au beau jour de la Chandeleur, en Avignon, chez Séguin et Roumanille. Mais ce n'est que vers le mois de mars que le volume parvint à Lamartine.

Le grand poète était plongé dans bien des tristesses. C'était l'époque terrible où, tombé du haut de son rêve, traqué par ses créanciers, il était condamné à la copie de son Cours de Littérature, où il travaillait jour et nuit, avec hâte, redoutant sans cesse l'heure où il verrait sa main se crisper sur sa plume, son imagination s'obscurcir et hésiter devant le labeur ; c'était l'époque où il écrivait avec tant d'amertume : « Je connais un homme plus. malheureux que le Tasse et plus calomnié de la haine des hommes, qui n'ont voulu payer son dévouement que par des injures. Ceux qui l'outragent aujourd'hui s'en repentiront trop tard ; ils sauront que le malheur est plus inconstant

que la haine, et que la postérité se charge de la vengeance de ceux qui ne veulent pas se venger... »

Mauvais moments pour goûter la sérénité de Mirèio î Le vieux poète leva la tête de son bureau, de «sa table d'inspiration » comme il disait, et ouvrit nonchalamment le volume. Il sourit mélancoliquement au nom de l'auteur ; il se souvint du printemps dernier, et aussi de toutes les belles choses que lui avait contées Adolphe Dumas : il revit dans un éclair ce mas de Maillane, là-bas, entre les Alpilles et le lit torrentueux de la Durance, sur la grande voie romaine qui mène solennellement vers Arles, à travers les rochers et les cyprès ; ce mas du Juge, entouré de ses étables, caché dans les figuiers et les oliviers, adossé au village, et veillant de ses fenêtres basses les vignes et les maïs, et les pentes des collines où paissent ses troupeaux ; cette demeure patriarcale, où la mère du poète, la belle veuve arlésienne, servait debout son fils et ses amis, et disait à Adolphe Dumas qui la priait de s'asseoir : « Oh ! non, monsieur, ce n'est pas la coutume à Maillane... Nous savons que nous sommes les femmes de nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. Ne prenez pas garde. » Il revit Mistral lui-même dans ce décor, tel un peu que son imagination l'eût voulu : plus paysan que la réalité, avec une veste de velours et des guêtres de cuir tanné, écrivant des poèmes tout en cultivant ses champs, en faisant ses huiles, en gouvernant ses étables... Et tout cela séduisait le grand rêveur par son invraisemblance d'églogue.

Il fut donc sur le point de lire. Mais la lassitude et l'amertume furent plus fortes. La copie du jour était là, celle dont il n'interrompait le fil que pour répandre ses lamentations douloureuses. Il rejeta le volume auprès de lui, sur la cheminée, en disant : « Je n'ai pas le cœur aux vers : à un autre temps ! »

Cependant, à la nuit, il ne laissa point Mirèio sur la tablette de la cheminée ; il glissa le livre sous son

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bras, « par distraction », a-t-il avoué, et il l'emporta dans sa chambre. Et, peut-être pour combattre l'insomnie, quand il fut couché sur son lit, il commença à feuilleter le poème immortel :

Cante uno chato de Prouvenço...

... Je chante une fille de Provence — dans les amours de sa jeunesse — à travers la Crau, vers la mer, dans les blés...

Bien que son front ne resplendît — que de jeunesse, bien qu'elle n'eût — ni diadème d'or, ni manteau de Damas, — je veux qu'en gloire elle soit élevée — comme une reine et caressée — par notre langue méprisée ; — car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et habitants des mas...

Nous suivons avec piété les anniversaires de ce demi-siècle. Nous revoyons Lamartine, en cette nuit d'avril, dans sa chambre délabrée de grand seigneur déchu, coupant fiévreusement les pages de Mirèio, laissant s'enfuir les heures au bercement des vers. Jadis, M. de Talleyrand, à ce que l'on assure, veilla toute une nuit sur les Premières Méditations, subjugué soudain par cette révélation d'une mentalité nouvelle ; ici, l'aventure est plus vraisemblable et plus belle, car les deux âmes se répondaient, à travers l'âge et l'éloignement.

Cette nuit-là, dit Lamartine, je ne dormis pas une minute.

Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le vers célèbre de Dante dans l'épisode de Françoise de Rimini, et dire, comme Francesca : « A ce passage, nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas plus avant ! » Moi, j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et les jours suivants !

Ah ! certes, il était conquis à son tour, et il remerciait ce pauvre Dumas de lui avoir fait connaître cette merveille I II ne songeait plus aux angoisses du lendemain, aux duretés de la vie, aux incertitudes cruelles de sa propre destinée... Le grand idéaliste, à travers

la nuit enchantée, avait entendu passer la robe de la Muse ; une beauté nouvelle posait sa douceur sur ses tempes amaigries ; il ne se plaignait plus; et, dans un coup d'enthousiasme, il écrivait à Reboul :

J'ai lu Mirèio... Rien n'avait encore paru de cette sève, nationale, féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai tellement été frappé à l'esprit et au cœur que j'écris un Entretien sur ce poème. Dites- le à M. Mistral. Oui, depuis les Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas coulé. J 'ai crié comme vous : c'est Homère.

Et voici de nouveau Mistral chez Lamartine. Il est revenu à Paris, toujours rappelé par le bon Adolphe Dumas, qui se dévoue entièrement à sa renommée. Accompagné d'Eugène Garcin, l'un des premiers Félibres, et d'Anselme Mathieu, le délicieux poète anacréontique de la Farandoulo (1), il a couru les cercles littéraires de la capitale, partout fêté, partout acclamé. Il n'a pas trente ans, il est déjà célèbre. Barbey d'Aurevilly, Armand de Pontmartin, Louis Ratisbonne, Guttinguer annoncent son génie. Mais une ombre passe sur son front : il a hâte de retourner à Maillane, de retrouver sa mère qui l'attend dans la petite maison qu'il ne quittera plus, de fuir tous ces vertiges de la mode et de la vogue, qui risquent de troubler la haute et pure conception qu'il s'est faite de son art et de la poésie. Que lui font ces gens qui ne comprennent point son langage, et dissertent avec pédantisme de ce qu'il a spontanément exprimé?

Il se souvient aussi de cette fête triomphale de Nîmes, la cité romaine, où le peuple l'a acclamé en compagnie d'Aubanel et de Roumanille, et où le vieux Reboul, paroissien de l'église Saint-Paul, lui dit avant son départ : « N'oublie pas ta mère ! N'oublie pas que c'est dans un mas de Maillane que tu as écrit

(1) La Farandole, recueil malheureusement épuisé aujourd'hui.

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Mirèio et que c'est là ce qui te fait grand ! N'oublie pas que c'est un bon catholique de la paroisse Saint- Paul qui a posé la couronne sur ta tête ! » (i) .

Mistral n'a rien oublié. Il va repartir.

Il est venu saluer une dernière fois Lamartine. Aujourd'hui c'est une petite réception. Il y a là Mme de Lamartine et Mm« de Cessia. Et le Maître, l'auteur du Lac et du Crucifix, a pris sur sa table une liasse volumineuse. Il lit au jeune Provençal le fameux Entretien qu'il a promis à Reboul.

Je crois entendre cette lecture. «Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle », dit une voix. Cassée, vieillie, fatiguée, voilée par l'âge, la misère, la douleur, c'est toujours cependant la voix qui a dit les strophes immortelles, qui a secoué la France, renversé un trône, dominé l'émeute ; c'est celle qui à la fois, a proclamé dans les assemblées publiques les plus généreuses folies, a défendu dans les Académies la beauté et la vertu, et qui, dans les rafales d'une révolution, a dit les paroles victorieuses sur le drapeau ; c'est la voix d'Orphée, enchanteur des monstres, qui, avant de s'éteindre à jamais, va dire au monde de quel côté il doit chercher désormais la grande et féconde poésie.

Et cette voix, rendue plus vénérable encore par la vieillesse et l'infortune, déroule devant Mistral toute son œuvre elle-même ; à travers la paraphrase éloquente, elle dit, avec un sens inné du rythme et de la mesure, le début « d'une simplicité antique », l'arrivée des deux vanniers, Vincent et son père, au mas des Micocoules, où Mireille leur sert un plat de fèverolles sur la table de pierre, au frais du soir, et l'amour naissant des deux jeunes Provençaux...

. . Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles, à laquelle on ne peut rien comparer que les gémisse-

(i) Cf. un remarquable article du regretté Frédéric Charpin dans le Mercure de France du Ier février 1909, le Poème de Mirèio.

ments les plus chastes du Cantique des Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une jeunesse de nr et de génie, qui ne peuvent avoir été écrites que par un poète de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le cœur y bondit dans la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau ou sous les châtaigniers de Sicile. O poésie d'un vrai poète ! Tu es le rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du cœur.

La voix inspirée continue ; maintenant, elle analyse le babillage charmant des magnanarelles, elle récite cette chanson de Magali, qui « vous laisse dans le cœur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les myrtes de la Calabre » ; elle rappelle la venue des prétendants, et la jalousie d'Ourrias éconduit, sa lutte meurtrière avec Vincent, et sa mort tragique dans le fleuve : « les ballades allemandes n'ont rien de plus fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit d'orage. Ce sont les stances de Lenora. Ce poète du Midi a, quand il veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord. »

Mistral, écoute ! C'est Lamartine qui montre Vincent après sa guérison, suppliant son père d'aller demander la main de Mireille ; c'est lui qui retrace les refus de Ramon, et la fuite éperdue de la chatouno à travers la Camargue vers la carène de pierre des Saintes- Mariés ; c'est lui qui nous montre les deux amoureux au dénouement, « comme deux lis couchés dans le même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau... ». Les feuillets s'ajoutent aux feuillets, les louanges aux louanges. Le vieillard semble bénir, et le jeune homme a l'air de prier. Il y a là comme une ferveur religieuse pour le même idéal.

... Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la soie du Midi, ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine du Nord 1 Voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer où ils entrent ! Voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières

imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et font passer avec des récits enchanteurs de l'aïeul à l'enfant, de la mère à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un sanctuaire du foyer du pauvre !

Et Lamartine continue :

Quant à toi, ô poète de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de ta mère...

Arrêtez-vous un instant, ô poète ! Car l'auteur de Mirèio ne va plus vous entendre : en cette minute inoubliable, son cœur gonflé déborde et, aux paroles de Lamartine, Mistral s'est mis à pleurer.

Je viens de relire le poème et son commentaire. Un demi-siècle n'a pas plus gâté l'un que démenti l'autre. Mirèio n'a pas pris une ride, et le livre qu'annonçait Lamartine, pour avoir été écrit si près de la nature, est immuable comme elle.

Qu'y a-t-il de vrai dans sa trame ou dans son intrigue? Lorsque Mistral le commença, dans l'automne de 1851, avait-il eu l'intention d'y transposer poétiquement quelque réelle aventure, comme son maître l'a fait pour Graziella ou Raphaël? Malgré le goût de notre époque pour toutes ces recherches indiscrètes, nous ne pensons point que l'on ait découvert grand'chose, justement parce que, à ce sujet, le poète s'est expliqué lui-même avec une grande simplicité.

« Peut-être mon poème, dit-il, fut la reconstitution d'un roman véritable, deviné par intuition... Mais, en vérité, je n'avais pas de plan. Je m'étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de laisser à terre courir le peloton, comme dans l'imprévu de la vie réelle, au gré des vents ! »

D'ailleurs, pourquoi chercher, derrière le bon sourire du patriarche de Maillane, quelque amourette d'autrefois? Mireille est une synthèse : elle est la pauvre Louise qui l'aima dans son premier séjour au mas du Juge, qui l'aima sans espoir, prit le voile et mourut, comme une contre-partie douloureuse et ironique de la Zani d'Aubanel ; elle est aussi la jeune Provençale qui devait se retourner et sourire sur les boulevards d'Aix, quand il passait, jeune et fringant étudiant, aux côtés du séduisant Anselme Mathieu, galant comme un troubadour ; elle est la paysanne dont il rêvait, galopant sur une cavale, son trident à la main, reine d'un peuple de pâtres, de gardian, de laboureurs et de magnanarelles ; elle est la sœur des Maillanaises que Gaston Paris vit, ui soir, dénier avec lui, à la sortie des vêpres...

L'une après l'autre, comme les chatouno de cette admirable Communion des Saints, les jeunes filles sortaient de la petite église, pleines de grâce modeste et pourtant ardentes, montrant, sous les jolis rubans bleus et les dentelles de leurs coiffes arlésiennes, leurs fins profils et leurs teints mats, leurs formes un peu courtes mais non sans élégance, bien prises dans leurs beaux costumes de fête, leurs petits pieds glissant doucement sur les dalles, toutes levant un instant leurs grands yeux noirs pleins de flamme et répondant au regard du poète par un sourire amical : « Voilà mes modèles, me disait-il, voilà Mireille. »

Hé oui ! car Mireille, ce n'est pas seulement telle ou telle jeune fille morte d'amour, — c'est la Provence tout entière.

La voilà bien, l'héroïne du poème, comme elle sera l'héroïne fêtée, parée, célébrée, de toute l'œuvre de Mistral, et Estérelle, et Nerte, et la reine Jeanne, et la comtesse des Iles d'Or ! Toute la Provence, avec sa beauté, son passé, sa gloire, sa décadence ; et, plus encore, la région familière au poète, celle qu'il n'a pas quittée, avec son azur éclatant, ses feuillages pâles ou sombres, le Rhône torrentueux, et les mer-

veilles dorées ou argentées, suivant l'heure, d'Arles et d'Avignon ; toute cette contrée, à la fois émouvante et splendide, qui au matin semble trembler comme un voile de gaze dans les rayons du soleil, triomphe à midi de toute la gloire de la lumière et, le soir, se drape en de quotidiennes apothéoses ; cet étroit carrefour des civilisations, où la Grèce, Rome, le Christianisme primitif, les Sarrazins, l'Empire, la Papauté ont laissé leur empreinte... «Un pays est devenu un livre » ; c'est encore Lamartine qui l'a dit.

Oui, tout un pays, avec ses souvenirs, ses mœurs, ses coutumes, ses légendes, ses industries, ses superstitions, ses pures croyances religieuses. Chaque épisode des amours traversées de Mireille et de Vincent sert à enchâsser quelque vieille richesse de Provence, — et, dans le raccourci du drame éternel de la vie, c'est toujours un aspect particulier de cette vie qui apparaît, tel que l'a fourni au poète le milieu où il a vécu, où il a rêvé, où il a chanté. Et c'est ainsi que son œuvre, éperdument particulariste, a été et sera toujours goûtée de tous. Une fois de plus, gagner en profondeur n'a rien fait perdre en étendue.

On a célébré solennellement le cinquantenaire de Mirèio. De toutes parts, l'attention du monde littéraire s'est tournée vers cette petite maison de Maillane, toujours la même, où Frédéric Mistral a écrit tous ses chefs-d'œuvre, et vers ce forum d'Arles où l'on a dressé sa statue.

Certes, on a pu trouver l'hommage prématuré, le précédent un peu dangereux : ceux qui ont bien connu l'auteur de Mirèio ne pensent point ainsi. Mistral est à part ; il n'est pas un poète dont l'œuvre et la vie aient réalisé un ensemble aussi harmonieux, et, devant les jeunes générations qui montent, il n'a été que juste de glorifier ce maître admirable, non

seulement de poésie, mais de foi, de sagesse et de vertu.

Ce furent de belles fêtes, mais il plana sur elles, comme sur toutes les commémorations, un peu de mélancolie. Comme la route d'un demi-siècle est jalonnée de tombeaux! Où étaient-ils, les combattants clos premières luttes félibréennes? Où étaient-ils, ceux qu'il invoquait pour ranimer son inspiration au sixième chant de Mirèio ?

— Tu que sabes, o Roumaniho...

... Toi qui sais, ô Rou manille, tresser dans tes harmonies — et les pleurs du peuple, — et le rire des jeunes filles et les fleurs du printemps !

Toi qui, des bois et des rivières, — cherches le sombre et le frais — pour ton cœur consumé de rêves d'amour, - — fier Aubanel 1 et, par les (œuvres) que tu laisses, — toi, Crousillat, qui à la Touloubre — fais plus de renommée qu'elle n'en recouvre — de son Nostradamus, le sombre astrologue ;

Et toi aussi, Mathieu Anselme, — qui, sous le berceau des treilles, — regardes, pensif, les jeunes filles attrayantes ! — Et toi, cher Paul, ô fin railleur ; — et toi, le pauvre paysan, — Tavan, qui mêles ton humble chanson — à celles des grillons bruns qui examinent ton hoyau !

Et toi aussi, qui, dans les débordements de la Durance — trempes encore tes pensées, — toi qui chauffes le français à nos soleils, — mon Adolphe Dumas ; grandie, lorsque ensuite Mireille s'est lancée — loin de son mas, neuve et étonnée, — toi qui l'as, dans Paris, menée par la main !...

De tous, c'est encore Adolphe Dumas qui eut la fin la plus douloureuse. Une survécut guère au triomphe de son jeune ami. Rongé par la névrose, plus infirme que jamais, il se mourait dans un taudis de la rue Neuve-Coquenard, où il s'était réfugié. En juin 1862, son frère vint le chercher pour l'emmener chez lui, en Normandie, respirer l'air pur et goûter du repos d'un foyer. Au bout de quelques semaines, se trouvant mieux, il eut l'idée de se ranimer tout à fait en prenant des bains de mer, et il se fit transporter à Puys, qui était un petit hameau dans les environs de Dieppe.

Il s'y installa par économie dans une simple cabane de pêcheur proche de la grève. Ainsi, lui qui était né dans les ruines d'un couvent de Chartreux, près de l'austère nudité des rochers de la Durance, il devait mourir devant l'Océan.

C'est là, en effet, qu'il rendit brusquement le dernier soupir, le 4 août, entre les mains du curé du village : son frère, ses amis, ne retrouvèrent que son cadavre. Il avait fini de souffrir. L'année précédente, en allant de son lit à sa table de travail, il était tombé et s'était brisé l'autre jambe. Il n'était plus qu'une âme impatiente de sortir de son corps.

Jules Janin écrivit :

Ce qui nous revient de ses derniers moments, dans une cabane de pêcheur, sur un lit d'emprunt, sous la misère de l'abandon, serait chose lamentable. On dirait que cet infortuné avait voulu pousser à bout, par son exemple, un témoignage inouï des douleurs de la poésie abandonnée à ses propres forces. Pauvre, errant, oublié, négligé, sans doute il a manqué de confiance en ses amis, en sa famille qui lui fut toujours bonne et propice... Il n'a pas manqué de confiance, à coup sûr r dans le Père qui est aux cieux !

Pour nous, il nous semble que ce grand admirateur de Mistral dut entendre encore, par les vers de Mirèio, lui venir la consolation suprême. Lui, l'idéaliste jamais découragé, le chercheur d'au-delà, comme la jeune fille tombant épuisée sous le dur soleil de la Crau, il savait évoquer les saintes Maries, les saintes de Provence porteuses d'encouragement, de paix et de vérité. Là-bas, près de cette mer violente et sombre, si différente du grand lac méditerranéen aux horizons d'azur et d'argent, elles se penchèrent sur sa couche, et lui dirent les strophesincomparables don t se berceront toujours les cœurs assoiffés d'infini :

Assolo-te, pauro Mirêio :

Sian H Mario de Judêio! (1)

(1) Console- toi, pauvre Mireille : — nous sommes les Maries de Judée !

Il est étonnant de constater que justement ce passage soit demeuré étranger aux citations et aux analyses de Lamartine ; c'est celui dans lequel la même foi, éperdument spiritualiste, soulève les deux poètes ; c'est là que l'on retrouve, dans l'œuvre si personnelle, si instinctive, de Mistral, comme un écho lointain et magnifique de l'Immortalité de l'Ame et du Crucifix :

Je te salue, ô Mort, libérateur céleste !

Et il nous semble que, sept ans après, les mêmes paroles ailées devaient bruire auprès du lit funèbre, de Lamartine :

Dempièi quouro as avau rescountra lou bonur?

... Depuis quand as-tu là-bas rencontré le bonheur?

L'as-tu vu dans l'homme riche? Bouffi, — couché nonchalamment dans son triomphe, — il nie Dieu dans son cœur et tient tout le chemin ; — mais la sangsue, quand elle est pleine, tombe... — Et que fera-t-il de sa bouffissure, — lorsqu'il se verra devant le juge — qui, dans Jérusalem, entrait sur un ânon?

L'as-tu vu au front de l'accouchée, — quand de son lait, tout émue, — elle tend le premier jet à son petit enfant? — C'est assez d'un trait de mauvais lait ; — et, sur le berceau découvert, — regarde-la, ne se possédant plus, — qui couvre de baisers son pauvre petit, mort !

L'as-tu vu au front de la fiancée, — lorsqu'à pas lents dans le sentier, — elle cheminait à l'église avec son fiancé?...

— Va, pour le couple qui le foule, — ce sentier-là a plus d'épines- — que le prunelier de la lande, — car tout n'est là-bas qu'épreuves et long labeur !

Et là-bas la plus claire des ondes, — quand tu l'as bue devient amère ; — là-bas naît le ver avec le fruit nouveau,

— et tout tombe en ruine, et tout en corruption... — En vain choisis-tu sur la corbeille — l'orange, si douce au goût, — à la longue du temps deviendra comme du fiel.

Et tels te semblent respirer, — dans votre monde, qu soupirent '... — Mais qui sera désireux de boire à une source

— intarissable, incorruptible, — en souffrant qu'il se l'achète !

— Elle doit, la pierre, en morceaux être brisée, — si l'on veut en extraire la paillette d'argent.

... Et le grand mot que l'homme oublie, — le voici : la.

mort, c'est la vie ! — Et les simples, et les bons, et les doux, bienheureux ! — A la faveur d'un vent subtil, • — au ciel ils s'envoleront tranquilles, — et quitteront, blancs comme des lis, — un monde où les Saints sont continuellement lapidés !... (i).

Je songe encore à cette soirée dans le jardin de Lamartine. Mistral est le seul qui subsiste, des trois poètes qui s'y réunirent. Il n'est plus le jeune étranger, débarqué à Paris, que les Entretiens comparent à Pétrarque, brossant sa tunique noire et peignant sa lisse chevelure pour plaire à Laure de Noves ; mais il est le bel Olympien, svelte et droit, qui, sous le feutre mousquetaire, et la canne à pomme d'argent à la main, promène par les rues, de Maillane à Arles, une vivante statue, au reflet d'immortalité. Et c'est lui, le même, que l'œuvre du Toulousain Théodore Rivière a dressé sur son piédestal, avec sa petite jaquette, sa cravate en foulard et son pardessus sur le bras, sans rien d'affecté ni de théâtral, — tel que les bonnes gens le voient s'arrêter sur la grand'place, s'asseoir à l'auberge, et causer longuement « avec les pâtres et les gens des mas »...

N'est-il pas d'un contraste saisissant d'évoquer à côté de sa vie sereine et heureuse, de sa tâche paisiblement accomplie, la destinée misérable d'un Adolphe Dumas, la destinée tragique d'un Lamartine? N'y a-t-il pas là comme la suprême récompense de la poésie? Ses deux amis lui avaient été infidèles. Ils l'avaient délaissée pour courir aux luttes politiques, aux batailles de la rue ou aux recherches inquiétantes de la pensée. «La poésie ne m'a jamais possédé tout entier, disait l'auteur du Lac. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans ma vie que la place que l'homme donne au chant dans sa journée : des moments le matin, des moments le soir, avant et après le travail sérieux et

(i) Mirèio, chant X.

quotidien... » Hélas ! N'est-ce point cela qui l'a perdu?

Mistral, sans hâte et sans trouble, ne lui a pas donné moments. Il lui a consacré sa vie. Il a écouté religieusement le conseil que Lamartine vieilli, faisant U'i retour sur lui-même, lui donnait, avec toute la force de son expérience désabusée : « Rends grâce au Ciel, et ne reste pas parmi nous : tu manquerais le chef-d'œuvre de ta vie, le bonheur dans la simplicité. Vivre de peu ! Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? » Tout cela, le poète provençal l'a trouvé, au jour le jour, loin des agitations du monde, réglant sa vie si belle et si pure aux angélus de Saint-Rémy et de Maillane. Indifférent aux plaisirs, il a trouvé le bonheur ; dédaigneux de la mode, il a paisiblement conquis la gloire. Il a accompli cette chose si rare et si grande : suivre sa destinée.

C'est pourquoi les fêtes qui se déroulèrent en Provence furent, par une antithèse assez violente avec notre siècle hâtif et utilitaire, les fêtes de la pure poésie.

La foule, toujours affairée, est descendue dans une petite ville morte, pour honorer l'effigie d'un homme qui, toute sa vie, fut un villageois volontaire ; qui, en cette époque d'abaissements et de compromissions, a pu se rendre cette justice, à son merveilleux crépuscule, qu'il n'avait jamais écrit une ligne que sa conscience pût lui reprocher ; qui, en se retournant sur sa route simple et droite, a pu voir, chastes et harmonieuses comme des vierges chrétiennes, ses héroïnes le suivre d'un pas religieux, lui faisant un sillage de mérites et de foi...

« Honorons la poésie », disait-on un jour dans une solennité académique. C'est bien le cas, ou jamais, de répéter cette exhortation au moment où l'on acclame Mistral : car, dans une heure troublée et indécise, c'est bien son exemple qui a appris à la jeunesse française, égarée par de mauvais maîtres, la beauté de l'art traditionnel, de la vie simple, vertueuse et

saine. Il a enseigné paternellement aux esprits déséquilibrés la noblesse de l'effort, du travail consciencieux et fécond et du véritable amour. Du fond de son jardin de Maillane, plein de myrtes, de cytise et de laurier, il a rappelé à tous qu'il ne doivent pas aller chercher au loin des inspirations étrangères, mais seulement cultiver dans leur clos les belles fleurs de leur pays... Il a montré enfin aux écrivains de France que l'inquiétude philosophique, le scepticisme ou le dilettantisme sont les plus sûrs et les plus dangereux ennemis de l'œuvre d'art ; et, toujours paisible dans la foi de ses aïeux, fidèle au Dieu de sa patrie qui naquit parmi les bergers, il a parachevé la statue idéale de ses poèmes et de sa vie.

Le soir est tombé sur la Provence. Que de choses écoulées depuis le crépuscule où les premiers vers lyriques de Mistral chantaient en tremblant vers le ciel de Paris ! Là-bas, les Alyscamps murmurent et chuchotent d'éternelles légendes, et se racontent la messe de la Toussaint. Les Arènes tournent et s'enfoncent dans la nuit, et tout le portail de Saint- Trophime s'anime des colloques mystérieux des Anges et des Élus. Le Rhône, dans l'ombre, chantonne les vers du poème qui lui fut consacré. Les cyprès qui ont vu s'enfuir Mireille semblent se pencher du côté de la mer.

Mais, sur la place, il y a une silhouette bien connue,, qui se dresse à jamais, figée dans le bronze. Dans la nuit, très loin, elle répand des leçons éloquentes et fécondes. Plus clairement, après le brouhaha de la journée, entourée de tout ce pays qui la comprend et qui l'aime, elle dit la grandeur de la vie traditionnelle et croyante, la beauté du devoir simplement accompli,, la douceur de la patrie... Et le mistral qui se lève semble emporter ses paroles comme une semence de

s dut, semble les emporter bien loin, — au delà d'Avignon rêvant tout blanc au clair de lune, et des ruines des Baux et des remparts de Montmajour ; a.u delà des Saintes-Mariés qui, sur la mer, évoquent l'image d'un vaisseau à l'ancre, au delà des Alpilles et du Ventoux qui pourtant devraient barrer implacablement l'horizon.

... Là-bas, dans la direction de Maillane, au-dessus d'une petite maison dans les arbres, veille une étoile.

Arles, 21 mai 1909.

Toulouse, 26 mars 191 4.

Nous sortions de l'hôtel d'Assézat, où se poursuivait l'examen des concours des Jeux floraux, et nous vînmes à parler de Frédéric Mistral. Il faisait une de ces soirées lugubres qui se multiplient sous le climat printanier du Languedoc. Bourrasques. Pluies torrentielles. Vent glacé. Tout à coup, au milieu des averses, sous les parapluies, le seul nom de Mistral opéra l'ordinaire enchantement. Nous eûmes vite oublié la sombre ambiance. Au rappel de quelques vers, en fredonnant une des chansons immortelles, la Provence s'évoquait, et, par elle, tout un pays d'harmonie, de sagesse et de beauté. Jusqu'à près de minuit, nous répétions, à deux ou trois, les plus beaux vers de Mirèio, l'invocation de Calendaù et les strophes incomparables de la Respelido, de l'Arlatenco, de la Crido de Biarn... Nous le revoyions, lui, l'ancêtre; toujours ferme, toujours droit, malgré sesquatre-vingt- trois ans sonnés, portant sur toute sa personne un reflet d'immortalité. Et je me remémorais les lignes si nettes de sa dernière lettre, toute récente, de cette lettre qu'il terminait par : « Gloire à Dieu ! » Nous n'avions même pas la pensée qu'il pût mourir.

Hélas ! nous étions à la veille de l'affreuse nouvelle

qu'une dépêche laconique vient de nous transmettre : Frédéric Mistral est mort hier à Maillane. Il appartient maintenant au tombeau qu'il s'est fait construire dans le petit cimetière de son village, avec cette magnifique épitaphe :

Non nobis, Domine, non no bis

Sed nomini tuo

Et provinciœ nosttce

Da gloriam.

Mistral est mort. C'est un grand événement dans l'histoire des lettres. Nous ne sommes pas ici devant la couche funèbre d'un poète quelconque. Nous sommes devant la tombe d'un de ces maîtres qui ont le plus honoré l'humanité.

Ne nous lassons pas de le redire. Alors que l'on consacre à Mistral des cours publics dans les universités allemandes, que la jeunesse anglaise et américaine le place au premier rang ; alors que, dans les provinces bien éloignées des dialectes méridionaux, en Bretagne, en Normandie, en Anjou, en Poitou, l'élite intellectuelle — j'en ai eu personnellement des preuves — se passionne pour son œuvre ; alors que, sur le monde civilisé, l'image du patriarche de Maillane apparaît dans une sorte de halo de gloire, il n'est pas rare de rencontrer dans des provinces parfaitement capables de lire couramment Mirèio et Calendaii dans leur langue, il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui se demandent encore si, décidément, il faut prendre au sérieux l'œuvre du grand Provençal, et qui hésitent à s'y plonger. N'oublions pas que les mêmes personnes rougiraient jusqu'aux oreilles d'ignorer Chantecler, voire même la dernière élucubration d'un Bernstein ou d'un Bataille.

Aux fêtes d'Aix-en- Provence, à cette admirable Sainte-Estelle de 191 3 où Mistral fut reçu comme un roi, le maire, M. Bertrand, lui disait, en lui rappelant

les premières réunions des écrivains provençaux en 1853 :

D'aquelo soulenno rétinien avans-courreire deis cantaire dou pals, n'en soubro plus qu'un: mai aqueit es mounta vivent dins V immourtalita coumo Oumero, coumo Dante, coumo Vitour Hugo, aquèu es vous, o Frederi Mistra U !

Et nous ne verrions rien à critiquer dans cette phrase, si ce n'est que nous mettrions un autre nom à la place de celui de Hugo, le nom de Lamartine. Plus que l'homme de Guernesey, aux petits côtés si ridicules et si déplaisants, Mistral rappelle la grande âme de Lamartine. Si, dans sa haute sagesse, il a su être moins ballotté que lui par les flots populaires, il y avait néanmoins entre eux une étroite parenté intellectuelle et morale.

C'est ce que nous avons noté dès leur première rencontre. C'est ce qui a rendu si aisée la prophétie de Lamartine.

Le monde entier lui a donné raison. Ce n'est plus que dans les provinces un peu lentes, et ignorantes, et portées à mépriser ce qu'elles croient écrit en « patois » que l'on ose douter de Mistral. Léon Daudet, dans ses admirables mémoires, a pu très justement classer dans le passé les critiques adressées à Mistral et à ses amis, et écrire :

A Paris, on harcelait mon père : « Pourquoi n'écrit-il pas en français . votre Mistral? Relever la langue d'oc, un patois, c'est une chimère, c'est un rêve... » On a vu depuis qu'au contraire l'œuvre de Mistral était des moins chimériques, des plus utiles qui soient. Le maître de Maillane est pour la moitié dans la résistance de l'Alsace-Lorraine. C'est aux armes forgées par lui, à ses méthodes, à ses principes qu'ont eu recours les mainteneurs malgré tout de l'âme héroïque de l'Alsace, de ses coutumes, de ses aspirations.

Poète, et le plus doué de tous, Hugo compris, sans comparaison possible, Mistral connaît en outre les secrets de la cité et ceux du verbe, les moyens d'étayer la cité par le verbe, et

réciproquement. C'est un sorcier, au sens étymologique du mot, un trouveur d'ondes jaillissantes. Il ne frappe pas en vain le roc stérile. Si vous voulez mon avis, Mistral est bien grand, mais l'avenir le fera plus grand encore.

Voilà la parole dont il faut se souvenir devant ce mausolée de Maillane, où les représentants du monde entier apportent leurs regrets et leurs fleurs.

Si une telle pensée ne calme pas nos poignants regrets, notre affliction profonde, ce sépulcre du moins n'est pas sans consolation, et, devant la croix qui le domine, nous ne pleurerons pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Mais depuis que le maître nous a quittés, depuis que son dernier souffle s'est exhalé dans la petite maison de Maillane, il y a dans le monde moins de lumière.

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