ICE DE G
(rnal, 20 no* ~o octofcr 1 2 mars 1 :- mai : asres du scir.
Nous sommes loin ici de la description méticuleuse des Parnassiens et des naturalistes. Un Théophile Gautier, un Flaubert, épris d'inédit, de rare et d'étrange, mépriseraient cette humble mélodie qui reprend indéfiniment le même thème. N'y a-t-il pas là cependant un art classique de la simplification, de la synthèse poétique, singulièrement élargi et humanisé par Lamartine, et dont nous retrouvons aujourd'hui l'écho dans les pages d'un Charles de Pomairols? Décidément, il est bon de méditer, près de cette étroite croisée.
On y devine aussi autre chose. Je m'étais demandé longtemps comment Mlle de Guérin avait pu rester si indifférente à la couleur, à la beauté de sa province. Ce n'est point que ce morceau d'Albigeois, avec ses perpétuels moutonnements, sa terre crayeuse, ses arbres maigres, soit un éveilleur d'enthousiasmes : mais, tout auprès du Cayla, il y a Cordes, une extraordinaire petite acropole du moyen âge; il y a Albi, avec sa cathédrale de briques, la plus pure merveille de notre gothique méridional ; il y a enfin Toulouse qu'elle n'ignorait pas, où Maurice a poursuivi pendant six ans ses études au petit séminaire (i) et dont la vie intellectuelle et religieuse, les nobles édifices catholiques auraient dû l'attirer. Nous en trouvons peu de traces dans le Journal. Cordes n'y est nommé que grâce aux échaudés qu'on y fabrique, et Albi doit aussi sa mention, presque uniquement, à ses gimblettes... En passant, seulement, elle regrette de n'avoir pas visité Sainte-Cécile avec Chateaubriand :
M. de Chateaubriand a passé par ici, allant voir notre belle cathédrale d'Albi. Que j'aurais voulu voir le grand génie dans la grande église ! (2).
(1) Et non pas à Albi, comme a l'air de le dire M. Ernest Gaubert : « Après avoir quitté le séminaire de la vieille acropole albigeoise, Maurice, etc. » (Œuvres choisies de Maurice et Eugénie de Guérin préface, p. 8).
(2) Lettre à Mrae la baronne de Maistre, 3 août 1838.
Il n'est pas nécessaire cependant d'être en compagnie d'un « grand génie » pour admirer et goûter ce chefd'œuvre de l'art méridional ! Et parfois je me suis laissé aller à penser qu'Eugénie avait mérité d'avoir été si longtemps crue Périgourdine pour avoir si délibérément dédaigné le caractère particulier et les richesses de son pays.
La juger ainsi serait voir en elle une « femme de lettres » cherchant à tirer de la copie de ses moindres voyages, s'efforçant de traduire tous les aspects qui, de près ou de loin, viennent la frapper. Eugénie ne songeait même pas à écrire : la chambrette, la petite fenêtre, tout est là. Quand elle est revenue de quelque voyage à Toulouse, à Albi, en Touraine, à Paris même, pense- t-elle à en faire de la littérature? Elle se plonge dans ses menues besognes quotidiennes, elle tâche de rattraper le temps perdu, et, quand elle remontera dans sa cellule, quand elle prendra la plume sur le vieux tapis taché d'encre, elle ne verra plus devant elle que l'immobile décor du levant du Cayla.
Paysage sans gloire et sans grand accent, tel que pourraient en offrir beaucoup de nos provinces françaises : et ce n'est que dans quelques mots de langue d'oc, dans quelques usages, dans quelques notations brèves, que cette solitaire, qui a si peu voyagé, nous donnera la sensation de notre Midi. C'est l'Albigeois vu par une Lamartinienne, dans l'embrasure d'une croisée à un seul battant.
Il ne nous restera plus maintenant qu'à voir la terrasse, cette fameuse terrasse, où Maurice, rêvant le soir pour la première fois, a écouté les mystérieuses voix de la nature, douces et insinuantes dans le vallon du Cayla, terribles et fougueuses sur les falaises et dans les bois de Bretagne. Et, plus tard, que n'a-t-elle pas vu, l'humble terrasse !
Maurice était revenu comme l'enfant prodigue ; il rentrait au château paternel, après les orages de la Chênaie, après la crise de panthéisme qui, momen-
tanément, avait banni la foi de son âme, après quelques années de dandysme, à la suite de Barbey d'Aurevilly, dans ce Paris d'où il revenait épuisé et navré. D voulut s'arrêter sur la terrasse, laisser tous les tendres souvenirs remonter en lui. Si la fenêtre de la chambrette explique Eugénie, la terrasse explique Maurice. Il semble qu'il ne l'ait jamais quittée. Nous ne l'y revoyons pas seulement aux jours d'enfance, où il s'éveillait à la vie, ou aux jours d'agonie, alors que sa sœur lui apportait pour l'alimenter la panade locale que seule acceptait son estomac ravagé : mais nous l'y revoyons toujours, évoqué par les pensées et les conversations de ceux qui l'attendent, M. de Guérin, Eugénie, Erembert et Mimi. Fut-il jamais absent sur ce carré de terre, aux humbles touffes d'herbe, où s'élèvent deux ou trois maigres arbres, mais qui, du haut de ses murs de pierre, domine et embrasse le cercle des collines et des bois?
Je me suis assis sur la terrasse. Le soleil déclinait lentement, à ces heures du bel été qu'aucune autre n'égale. Dans le silence des combes, l'air pur apportait des bruits inexpliqués : n'ai- je pas rêvé du galop du Centaure, au bruit de ce sabot? du cri de la Bacchante à cet appel lointain et joyeux ? La vie multiple et mystérieuse de la nature vous arrive ici plus énigmatique et plus prenante encore ; ce n'est pas la splendeur dramatique de la Bretagne, l'éclat plastique et radieux de la Provence ; c'est la beauté plus voilée, plus subtile de paysages dont la délicatesse demande une longue habitude, une patiente méditation. On les croit insignifiants ; ils parlent, ils vivent, ils suggèrent. Et les vers de Maurice paraissent tout naturels :
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines,
Qui nourrissez les airs de fécondes haleines,
Et, des sources que Pan entretient toujours pleines,
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,
Comme la nuit répand le soleil dans nos veines ;
des monts et des bois, dieux nommés ou cachés, De qui le charme vienl à tous lieux solitaires, El toi, dieu des bergers, à ces lieux attachés, l'.m, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères, Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés,
Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage, Mou destin s'est formé dans l'épaisseur des bois (i)...
Il faut quitter le Cayla. Nous avons erré avec mélancolie dans la « garenne des buis » qui domine la vallée, dans le bois des Sept-Fonts, où Eugénie a lu des lettres de Sainte-Beuve et de Barbey d'Aurevilly. Nous avons regardé ces hameaux, qui se tassent, sous leurs tuiles et leurs chaumes ; dans la verdure, ces Mérix, derrière lesquels elle voyait lentement monter le clair de lune ; nous avons suivi les petits chemins, les sentiers foulés dans la prairie, où « l'Agissante et la Contemplative du Cayla », comme disait Barbey, a mené sa vie si pure, si poétique, si méritoire. Et, en quittant ce pays si mal connu, ce décor si ignoré d'une œuvre double qui a soulevé tant de justes admirations, nous nous demandons si l'heure ne vient pas de quelque dédommagement. Aujourd'hui, Maurice et Eugénie de Guérin, arrivés au plein jour de la célébrité, ont lentement vaincu tous les détracteurs. On n'a plus pour eux que
paroles de vénération et de tendre piété. On leur consacre de beaux livres. On commémore leurs anniversaires. Mais le Cayla, va-t-on l'oublier? Va-t-on
er les bonnes gens continuer de croire qu'il est situé en un vague pays, d'où l'on voit la mer, à ce point que les Toulousains et les Albigeois en foule ignorent
ire que les Guérin furent leurs compatriotes?
ayla, pourtant, et son paysage, et sa situation, et son décor, ont joué leur rôle important dans la formation de ces hautes sensibilités.
( >h ! point de manifestation tapageuse, point d'inauguration trop officielle ! Mais ne souhaiteriez-vous pas,
(i) Vf, Reliquiœ, Glaùcus.
l80 PROVINCIAUX
vous que le culte du souvenir entraînera dans ce coin de notre terre de France, ne souhaiteriez-vous pas d'y trouver quelque autre commémoration que le petit vitrail d' Andillac ou le bas-relief du salon ? Ne souhaiteriez-vous pas de rencontrer au but de votre pèlerinage la double effigie d'Eugénie et de Maurice, profils doucement estompés dans le marbre, silhouettes blanches que l'on verrait se mêler, le soir, aux vapeurs qui montent de la rivière, à l'ombre frémissante qui tombe des peupliers...
Ce souhait a été réalisé. Le 18 juillet 191 2, sur l'initiative intelligente et zélée de M. l'abbé Moisset, curé d'Andillac, un médaillon de marbre, orné du double profil d'Eugénie et de Maurice, œuvre du sculpteur albigeois Gabriel Pech, a été inauguré dans le petit cimetière, sur la tombe des Guérin ; et cette inauguration a été accompagnée * d'une fête intime, pieuse, cordiale, provinciale dans le meilleur sens du mot, fête dont il n'est pas inutile de fixer le souvenir.
On était venu d'un peu partout : l'élite du Languedoc était représentée par l'Académie des Jeux floraux, par des délégués des sociétés littéraires et félibréennes, de l'Université, du clergé, de la presse, entourés d'une brillante couronne féminine. De bonne heure, les premiers trains venant de Toulouse, d'Albi, de Montauban, de Capdenac amenaient une foule considérable à Cahuzac-sur-Vère, où, depuis la luxueuse automobile jusqu'au modeste « char à bancs », tous les véhicules avaient été réquisitionnés pour transporter les invités à Andillac. En passant, nul n'oubliait de saluer la petite fontaine, dont il est fait mention dans le Journal.
... J'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est
PROVINCIAUX l8l
pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avai< nt vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sens je le consolerais ; et, le prenant par la main, je l'ai mené chez un j r où il a retrouvé sa cruche. Charles X
ne serait pas plus heureux s'il retrouvait sa couronne.
Aujourd'hui, les habitants sont sur la place comme s "ils faisaient une garde d'honneur autour de leur fontaine. Ils sont heureux et fiers. Avec sympathie, ils saluent les pèlerins qui se rendent à Andillac.
Cependant, nous faisons une halte à l'église ; elle neuve, mais, dans un coin du transept, il reste un
afessionnal vermoulu. J'aime à imaginer qu'Eugénie s'y est agenouill»V.
y apportait, a dit M. l'abbé Lecigne, son âme toute blanche comme la neige neuve des hautes montagnes, mais inquiète aussi, alarmée aux moindres faiblesses et se reprochant jusqu'à ce Journal, où elle craignait de se regarder parfois avec une certaine coquetterie. Elle venait là, comme l'oiseau qui cherche sa branche de repos, comme le malade qui cherche son médecin. Le curé de Cahuzac, M. Bories, était tout cela pour elle, « l'ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière ». Et je m'étonne que sur le bois usé de ce confessionnal on n'ait point gravé
tte sublime phrase qui vaut tout un traité de tl et d'apologétique : « La confession n'est qu'une expansion du repentir dan ;r ».
A Andillac, la voix grêle de la petite cloche paroissiale, la cloche aimée d'Eugénie, annonce la messe et nous invite au recueillement. Des groupes silencieux traversent rapidement le cimetière, où nous reviendrons tout à l'heure, et se dirigent vers l'église qui sera bientôt remplie. Nous entrons, nous aussi. Au-dessus de la porte d'entrée se détache cette pensée d'Eugénie, surmontant la devise et les armes des Guérin : « Porte d'église est porte d'ami ; je n'y puis passer devant sans ouvrir ».
A l'intérieur, nous retrouvons les mêmes inscriptions. Elles alternent avec les guirlandes et les trophées champêtres : « C'est bien bon de pleurer, mais
l82 PROVINCIAUX
non pas sans la prière. Les affections qui nous tombent du ciel et qui y remontent sont bien fortes. — La confession n'est qu'une expansion du repentir dans l'amour. — Je plains ceux qui n'ont à donner aux morts que des larmes. — Mon Dieu, puisqu'il faut voir mourir, qu'il est doux de croire qu'on verra revivre. — La mort ne sépare que le corps : l'âme, au lieu d'être là, est au ciel ».
Mais voici que commence la messe de Requiem. Au dehors, j'entends toujours dans le clocher la petite cloche dont Eugénie écouta « le premier angélus » et dont « le tin-tin joli » lui semblait plus beau que la voix « des grandes sonneuses de Paris ». — « Quand elle finira, dit le Journal, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? » — Hélas ! les temps s'enfuient. La cloche est bien malade, et sa voix est bien fêlée...
Mais M. le chanoine Birot, vicaire général d'Albi, est monté en chaire. C'est un homme éloquent, artiste, aux idées originales et hardies. Il évoque avec bonheur l'âme de Maurice, angoissée, souffrante, inquiète, sensible à l'excès, et celle d'Eugénie, plus calme, plus douce, au-dessus des atteintes troublantes de l'incrédulité.
Nous pouvons nous partager entre ces deux types, conclut l'orateur ; c'est notre existence tout entière que nous allons retrouver en eux. Et, en même temps que nous prierons aujourd'hui pour Eugénie et Maurice de Guérin, nous prierons aussi pour nous-mêmes qui connaissons toutes les alternatives de la vie... Cette fête prendra alors un caractère humain, un caractère universel... N'est-ce pas, d'ailleurs, le rôle l'Église de bénir toutes les destinées ?
L'archiprêtre de Gaillac donne l'absoute. On passe dans le cimetière.
Le vaillant et bon curé d'Andillac, l'abbé Moisset, est là, entouré de prêtres. Il donne ses derniers ordres. Il a tout organisé, tout prévue Eugénie et Maurice,
deux paroissiens d'honneur », comme il se plaît à les nommer, seront contents de leur pasteur.
Une estrade a été dressée. Au milieu d'une foule compacte et recueillie, l'abbé Moisset prend le premier La pamie et souhaite la bienvenue à ses invités qu'il appelle « mes bien chers frères ». Il salue tout particulièrement Anatole Le Braz, qui remplace M. Jean Aicard, qui devait venir présider, je ne sais trop pourquoi, et n'est pas venu, je ne sais pas davantage pourquoi.
Puis, c'est l'Académie des Jeux floraux, représentée tout spécialement par l'un de ses Quarante Mainteneurs, le comte Gardés, un Albigeois de race et de cœur. Orateur vibrant et enthousiaste, il a répandu sans compter la musique de sa parole. Ceux qui l'ont entendu le 18 juillet au Cayla ne l'oublieront pas, quand, malgré de cruelles souffrances, heureusement passagères, il a affirmé et célébré la foi catholique des Guérin, leur attachement à leur terre natale et à leurs affections de famille :
Ce qu'aucune femme ne saurait enlever à Eugénie, ce qui demeure son orgueil éternel, ce sont ses lamentations de sœur meurtrie et ses chants de sœur triomphante. La passion ellemême ne connaît pas d'aussi magnifiques accents, et c'est bien la preuve que « dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus parfaite de l'amour ».
Eugénie doit tout à ses origines, à sa terre natale... notre terre ! — Et notre régionalisme en est fier. On retrouve au talent, parfois génial, de Maurice l'influence d'inspirations diverses, la marque décisive de la mer bretonne, l'empreinte de plusieurs ciels de France... Et notre patriotisme s'en glorifie.
... Xe cherchons pas lequel des deux a plus de droits à notre admiration. Maurice vivant, Eugénie l'a soutenu, l'a guidé, l'a ramené, l'a sauvé... et pour ce faire, elle s'est grandie au-dessus d'elle-même. Maurice mort, elle a claironné son nom, répandu ses œuvres, instauré son culte, préparé, pour ainsi dire, les « restitutions » de notre temps et les hommages de ce jour... Le frère, en retour, ajoute un reflet de sa gloire au front de sa bu-ur.
N'est-il pas juste de dire que les deux Guérin se sont fait l'un à l'autre le sublime présent de l'immortalité?
Les orateurs se succèdent. On donne lecture du discours de M. Aicard, qui s'efforce de nous rassurer, comme s'il en était besoin, sur le salut éternel de Maurice :
Quelque forme que lui donne la fantaisie d'un poète, l'hommage qu'il rend à la nature remonte de lui-même, nécessairement, à la cause véritable, à la source unique, Voilà, sans doute, ce qu'ont dû répéter à Eugénie de Guérin les amis de son frère, les artisans de sa renommée posthume.
Lorsqu'un soir, voici deux mille ans, fut entendu, le long des rivages de la mer et dans les échos des montagnes, le grand cri merveilleux : « Pan est mort ! », cette plainte des dieux innombrables, mis en fuite par l'apparition lumineuse de Jésus naissant, ne pouvait pas signifier que les forces mystérieuses de la nature n'auraient plus droit désormais à l'admiration des hommes, mais seulement qu'elles ne seraient plus les souveraines, pour éternelles qu'elles eussent paru jusqu'alors. La tendresse, la pitié, la charité, nouvellement formulées, incarnées dans le Dieu véritable, allaient s'emparer du monde des âmes, l'agrandir, l'affranchir des inconscientes terreurs inspirées par l'aveugle destin. L'Évangile proclamait le règne prochain de la justice, de l'amour et du pardon. L'idée de sacrifice allait se mettre en marche sur la terre lentement conquise.
Plus ne serait besoin de la lourde force physique des Titans pour combattre des dieux égoïstes, plus ardents de passions sauvages et plus chargés de chaînes que les mortels ; l'amour chrétien devait y suffire. L'âme se révélait à ellemême et se sentait tout à coup d'essence plus haute que cet univers qui ne la comprend pas et qu'elle comprend : mais il ne lui devenait pas interdit d'aimer et de célébrer ce qu'elle domine. Et quand le Dieu de la Bonne Nouvelle parlait aux foules de Judée, il savait, pour toucher les âmes, leur dire la beauté des lys et des colombes, appeler la nature en témoignage de la toute puissance et de l'infinie bonté de son Père.
L'auteur de Jésus a terminé en rappelant un des plus gracieux épisodes des cahiers d'Eugénie de Guérin, à laquelle il était bon de revenir un peu :
Un jour, dans l'église de Cahuzac, déserte à ce moment-là parce que tout le monde était aux moissons, une fille de berger ou de bûcheron enleva le Saint- Sacrement exposé sur l'autel, « et s'en alla le poser sous un rosier, dans un bois ». Les ber-
gers qui le découvrirent en portèrent la nouvelle à Cahuzac, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint-Sacrement du. Rosier, et I. èrent dans l'église. La pauvre bergère
fut prise et jugée... Elle demanda à se confesser et fit au prêtre l'aveu du larcin, mais ce n'était pas qu'elle fût voleuse : '•tait, dit elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la furet ! J'avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur l'autel. » A ces paroles de la bergère, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon...
Pour moi, je n'ai jamais pu m'empêcher de voir dans cette fdle des forêts comme une personnification de la Muse qui irait Maurice de Guérin, — et je pense que le même ange qui vint consoler la bergère dut apparaître à Eugénie, aux heures du doute qui la mettait en angoisse, pour lui répéter, en les attribuant à Maurice, les naïves, les exquises paroles de la légende : « J'ai pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel ! »
Mais il est temps de gagner le Cayla. Nous suivons la grande rue d'Andillac, avec ses masures entourées de figuiers et ses fermes pauvres et tristes. Cette fois l'aspect est morose, le ciel gris et lourd d'orage. Mais qu'importe ! Je revois Eugénie suivant cette voie paysanne, aux matins dominicaux :
On rencontre en chemin des figures endimanchées, des enfants grandis depuis huit jours ; on reçoit des adisias de tous côtés. On voit l'un et l'autre en passant ; on reçoit la révérence de toutes les femmes que l'on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c'est de les caresser et de les voir tout rouges dans les jupes de leur mère- Ils ont peur de las doumaisèlos (i) comme de tout ce qui leur est inconnu.
Et voici le Cayla dans sa douce solitude. « C'est le grand désert, disait Eugénie, vide ou peuplé à peu près comme l'était la terre avant qu'y parût l'homme. On y passe des journées à ne voir que des moutons, à n'entendre que des oiseaux. » Cependant même aujourd'hui, sous ce ciel pluvieux, cette Thébaïde ne ressemble pas à celle de la Morvonnais, la « Thébaïde
(i) Les demoiselles.
l86 PROVINCIAUX
des grèves bretonnes », dans son paysage romantique.
Quatre cents couverts sont dressés sous les arbres. M. Le Braz préside ces agapes sans prétention.
L'heure est propice à la poésie. Au dessert, après le toast de M. Charles Bellet, qui, sous le pseudonyme de Charles Delorme, dirigea longtemps l'excellente Revue provinciale, voici quelques vers où j'essayai de traduire les impressions de la journée :
Sous la paix frémissante et douce des feuillages, Ombres que nous aimons, comment vous exalter? Ce que veut votre cœur, c'est le chant de l'été, Le frisson des grands bois, la cloche du village,
Le silence éloquent de ces vallons ; l'appel Crépusculaire de Pierril, ou la clarine De son petit troupeau descendant la colline, Quand la lune, aux Mérix, hésite au bord du ciel.
Il faudrait, pour répondre à vos désirs, Maurice, Interpréter encore — et comment, après vous? — Ce parc, ces champs, -ces eaux, où palpite à grands coups Le large cœur de la nature inspiratrice,
Animer le décor familier que voilà Et deviner parfois, aux horizons sonores, Le galop éperdu d'un mythique Centaure Errant, dans le soir clair, aux abords du Cayla.
— Et pour vous, dont le cœur a fait tout le génie. Mais qui lisiez Virgile et méditiez Platon,
Avec quels mots, sur quel accent vous parle-t-on, Fille de Lamartine, ô suave Eugénie?
A l'église, tantôt, nous étions à genoux ; Ce n'est que là, ■ — ou bien dans les pauvres demeures, Devant la Croix, et quand on prie, et quand on pleure, Qu'on espère pouvoir être compris de vous.
— Aussi, nous qui venons des cités populeuses, Nous ne prétendons pas vous louer dignement ; Sur votre sol tarnais, nous voulons seulement
Sur vos traces cueillir quelques rieurs merveilleuses.
C'est pour nous, chercheurs d'art, la sainte humilité ; En nos temps pleins de fièvre et d'orgueil et de haine, La force d'accomplir la tâche quotidienne, Suivant l'ordre divin, avec simplicité ;
art ou!, oh ! surtout, l'amour que rien n'eli Pu petit cimetière auprès du vieux clocher,
le la tombe où les nôtres se sont couchée, I. 'amour du sol natal où vécut notre race !
El nous vienprons souvent ici, rêver cncor,
Vous chercher dans vos prés, vos sentiers et vos landes,
qui fleurissez d'une double légende
.•ire sacré de la Terre et des Morts !
Les verres se lèvent tour à tour. Le marquis de Suffren, secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux floraux, qui porte avec l'aisance d'un vrai grand seigneur un nom illustre dans les annales de la France et 1 Provence, dégage avec autorité le sens profondément religieux, familial, patrial de cette fête émou vante. M. Anatole Le Braz présente les excuses des absents, et notamment du président du comité d'honneur. M. Victor Lespine, rédacteur en chef de Y Express Midi, rappelle avec esprit que Maurice de Guérin fut journaliste. D'autres encore apportent le salut des villes environnantes, de ces villes dont le souvenir apparaît aux feuillets de la Correspondance et du Journal.
Mais, au milieu de toutes ces voix diverses, voici la chanson du terroir. Elle est dite par un félibre, un excellent poète qui mériterait d'être mieux connu, Paul Prouho. Il est vraiment le continuateur des grands primadié par sa façon de s'accommoder à tous les incidents quotidiens, par son habitude charmante d'avoir sur tous les sujets de la vie provinciale son poème aimable et souriant, frais comme un bouquet de fleurs des champs.
Aujourd'hui, il a voulu se souvenir du rôle que la langue d'oc a tenu dans la vie et le journal d'Eugénie. Ah ! certes, elle ne la dédaignait pas, la langue des petits et des humbles, la bonne demoiselle. Et à chaque page éclatent ses joyeuses sonorités. Prouho n'a garde l'oublier. Il en est tout fier :
l88 PROVINCIAUX
Me maini saquéla que toutjoun vous agrado La lengo d'Albiges qu'abets pas doublidado (i)...
Et au nom de la vaillante société félibréenne qu'il a groupée autour de lui, la Lauzeto rabastinholo (2), il chante la Doumaizelo dal Cayla e soun fraire (3) :
Dempéi que siatz en Paradis Lous efans dal Miejoun gardon vostro memorio, E tabe lous dal Nord an cantat vostro glorio
Dins lour bel e clar parladis (4) ...
Mais la pluie commence à tomber et met fin à cette exquise fête populaire. Avec les invités nous pénétrons au château.
Au fameux bas-relief du salon, on a simplement apposé une plaque commémorative en marbre, sur laquelle on lit :
« A Maurice et Eugénie de Guérin — leurs admirateurs et leurs amis. — 18 juillet 19 12. »
Nous retrouvons là les orateurs et les fidèles du matin. Le chanoine Pauthe, dont l'Académie française a plusieurs fois couronné de fortes études sur le XVIIe siècle, a été spécialement délégué par Mgr Mignot, archevêque d'Albi, pour présider cette nouvelle cérémonie. Il prononce des paroles émues et profondes. M. Auguste Vidal, de la Société des Belles-Lettres du Tarn, lui succède avec un beau discours. Le salon est comble. Au dehors, il pleut toujours. Maintenant, on lit des vers de Maurice de Guérin. M. Anatole Le Braz évoque sa Bretagne, cette Bretagne que l'on ne peut séparer du souvenir de Maurice. Il dit comment c'est
(1) Je me souviens certes qu'elle vous plaît toujours, — la langue d'albigeois que vous n'avez pas oubliée...
(2) L'Alouette de Rabastens (chef-lieu de canton du Tarn).
(3) Le demoiselle du Cayla et son frère.
(4) Depuis que vous êtes en Paradis — les enfants du Midi gardent votre mémoire — et aussi ceux du Nord ont chanté votre gloire — dans leur beau et clair langage...
là-bas que l'on a voulu tout d'abord fêter sa mémoire, comment à l'ombre de la Chesnaie on a ressuscité son ombre et dit ses vers harmonieux.
Malgré toute cette éloquence si prenante, on sent
bien que la journée est finie, lu crépuscule hâtif tend
au ciel un crêpe de deuil et de brumes. Les bonnes
d' Andillac, de Cahuzac, des Mérix, de Sept-Fonts,
s'en sont allés à travers les sentiers, sous la bruine.
jand mouvement populaire qui, affectueusement,
a jeté aujourd'hui toute une foule vers le Cayla est
terminé, et nous prolongeons simplement une séance
lémique.
... C'est fini. Tous les visiteurs, tous les fidèles des
111 ont quitté le Cayla. Les derniers piétinements
ont cessé dans les allées du parc. Il me faut quitter
-i le décor et le cadrp tant aimés.
1 m'en retournant, je traverse Andillac. Je passe
auprès du cimetière.
Je me souviens alors que Francès, le berger — celui
qui annonçait à Eugénie l'arrivée des bergeronnettes
• peau — aimait à raconter que, le soir
nourut, on aperçut une étoile filer du château
-qu'au cimetière.
:frle d'un vent frais, la pluie a cessé, les nua ont 1 lavés, le ciel est pur au-dessus d' Andillac.
Il n\ : oiles filantes. Mais sur le petit cimet ,
au mur bas, tout chevelu de pourpiers et de capillaires,
•s brillent d'un pur éclat. Et j'en distingua surtout qui scintille directement au-dessus de la < cyprès. Pourquoi, en pensant à Eugénie, ne songer à une blanche étoile?
Et il me revient un mot, que j'ai entendu, ce ma
au sortir de la messe, dans les groupes de bonnes
femmes d' Andillac, encore tout émerveillées de la
-e funèbre et des accents de M. le chanoine Birot :
- Oh ! on la canonisera un jour, comme Jeanne
d'Arc ! Pourvu que ce soit bientôt !
ICO PROVINCIAUX
O douce Eugénie, patronne de ce coin de terre qui nous est si cher, et que vous avez tant aimé ; patronne de l'amour fraternel, en ce qu'il a de plus divin et de plus suave ; patronne des célestes simplicités, — priez pour noua...