‹ ProvinciauxChapitre 9 sur 10 · VINC1 U · texte numérisé non relu

VINC1 U

m'est tombé sous les yeux et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ! laton (1)...

Voilà Eugénie de Guérin devenant véritablement l philosophe ».

Mais aujourd'hui, on ne lit plus Platon dans la vieille cuisine enfumée. On ne s'y assemble plus comme jadis, et, dans cette grande salle vide, nous nous sentons bien seuls. Pour retrouver les hôtes disparus, il nous est nécessaire de pénétrer dans leurs propres appartements et de nous y recueillir.

La chambre de M. de Guérin, que Lamartine a décrite, d'après le Journal, n'a pas été conservée dans son état ancien. Mais le salon est bien tel que nous le connaissions déjà, ayant gardé de l'ancien régime, malgré l'émigration, quelques restes d'élégance : il y a encore cette belle glace vénitienne, ces fauteuils et ces chaises de tapisserie, qui formaient « le beau mobilier du Cayla ». Malheureusement, une lourde cheminée moderne nous représente encore le frère et la sœur sous le marronnier, comme nous les avait montrés la rosace de l'église d'Andillac. Cette matérialisation brutale va dissiper nos rêves dans la vaste pièce, si une gravure, du temps de la Restauration, ne venait nous émouvoir plus doucement.

C'est bien Mlle Eugénie de Guérin, avec ses bandeaux plats, son visage presque arrondi et fin pourtant ; c'est elle, agréable plus que jolie, grâce à ses yeux où se reflète son âme, à sa bouche où s'épanouit la bonté, au contour harmonieux et délicat de son visage ; c'est bien elle, a^jec sa petite robe simple, elle qu'on ne vit jamais, suivant le mot d'Edmond Pilon, « poser devant Devéria, les bras et les épaules nus, comme Elisa Mercœur ». Dans la solitude champêtre et chaude de ce vieux salon de province, elle semble continuer toujours sa discrète existence d'autrefois.

(i) Journal, même date.

Nous l'avons saluée. Silencieuse et douce, elle nous conduit. En sa compagnie, nous entrons dans la chambre de Maurice. Grande pièce assez vide, sauf une étagère où sont les livres du poète, sauf un lit dont je ne puis détacher mes yeux. C'est là qu'on le coucha, le 18 juillet 1839, à 10 heures du soir, tandis qu'Eugénie disait à Erembert :

— Il est bien faible, ce soir ; mais la poitrine est plus libre, la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d'octobre, il sera sauvé.

Aller au mois d'octobre ! Il en avait pour une nuit.

La fenêtre est ouverte. La chambre est pleine du bourdonnement silencieux de l'été. Mais il semble maintenant que c'est la nuit, la nuit terrible que Journal a évoquée :

Quand le saint Viatique arriva, le malade se trouvai^ mieux ; ses yeux, rouverts, n'avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement ; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. Il suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l'Extrême-Onction, comme il ne sortait qu'une main, le prêtre ayant dit : « l'autre », il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint Viatique avec toute l'expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l'eau et de la tisane qu'on lui offrait à boire, serra la main à M. le curé qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une croix que lui présentait sa femme, puis il s'affaiblit ; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir.

Vendredi matin, 19 juillet 1839, à 11 h. 30. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage (1).

La grande chambre semble avoir gardé la stupeur de cette heure tragique. Elle est vide. Elle est abandonnée. On sent bien que Maurice n'y est rentré que pour expirer. Il en est sorti pour jamais.

Passons dans la chambrette voisine, où, tout au contraire, Eugénie a vécu si longtemps qu'elle paraît y demeurer encore.

(1) Journal, n février 1840.

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La porte est étroite ; la chambre est petite, et meublée La plus grande simplicité, « un peu plus ornée que celle d'une servante ». Le plancher a été badigeonné à la chaux, et le papier peint de la tenture, malgré sa naïve prétention à l'archaïsme, laisse le visiteur un peu sceptique.

En face de la porte, un lit étroit, sans rideaux, en simple bois de noyer ; deux fauteuils, deux glaces, l'une au cadre Louis XV, l'autre au cadre Empire ; une planche, recouverte d'une étoffe jadis verte, supportant des objets de toilette ; au chevet du lit, et adossée au mur voisin, la table surmontée du pupitre en bois de rose sur lequel Eugénie écrivait, et au-dessus l'image de sainte Thérèse, sainte Thérèse qui avait veillé aussi sur la jeunesse de Maurice :

Thérèse, mon amour, reine de ma cellule,

Vous voyez bien souvent combien le front me brûle,

Et, pécheur que je suis, qu'il m'arrive, le soir,

De baisser devant vous mes yeux, de peur de voir

Vos angéliques traits qui font rougir ma face.

Car dans l'âme souvent telle chose se passe

Qui fait que l'on n'a pas assez de ses deux mains

Pour cacher son visage, et que des yeux sereins,

Le ciel pur, la beauté de toute la nature,

Une simple colombe à la blanche parure,

Tout cela nous tourmente, et qu'on semble avoir peur

De la douce innocence et de toute blancheur (i).

Ah ! certes, ce n'est pas Eugénie qui connut ces troubles de l'âme ; et pour chercher l'inspiration chrétienne, elle pouvait toujours lever vers l'image de la sainte un regard candide et pieux.

Nous regardons la table où elle écrivait, non point sans tapis, comme l'imaginait Lamartine, mais couverte d'une étoffe noire où l'encre a laissé des traces arges et nombreuses. Un registre y est déposé où les visiteurs, plus nombreux d'année en année, inscrivent leurs noms, et quelquefois des formules dépourvues de

(i) Sainte Thérèse, de Gérard, par Maurice de Guérin.

simplicité, l'i vraiment, le cadre est mesquin! étroit, peu propice aux belles rêveries. Il fallait, pour y trouver de h. unes p< la jeune fille qui, sans se troubler. Usait à la cuisine Platon et saint Augustin C'est

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