LE PREMIER TABLEAU DE PRUD’HON
le Génie de la peinture, une palette à la main, qui montre le buste; un tableau, où l'on voit Mars accoudé sur un canon, est appuyé près de lui contre le piédestal. Au-dessus du Génie, et derrière la Beauté, est Apollon jouant do la lyre; c'est dans cette figure que l'on croit reconnaître Prud’hon lui-môine. La composition est complétée par un Mercure porté sur des nuages, le caducée à la main, et planant sur le groupe entier.
Ce tableau, peint avec la finesse, la minutie d'une miniature, prouve surabondamment qu'à cette époque Prud'hon ne connaissait d'autre manière que celle de son maître Devosge. On ne le retrouve que dans ce goût pour l'allégorie qui ne l'abandonna Jamais. Sans la lettre que l'on vient de lire, il ne viendrait à l'idée de personne d'attribuer cette petite toile au peintre de la Justice divine. La couleur est vive et assez fine, et on distingue çà et là quelques larges touches de lumière qui (surtout lorsqu'on est averti) font pressentir le grand coloriste; mais la plupart des types sont vulgaires et enfantins, et les formes longues et grêles ne rappellent que trop l'école de Dijon*.
La misère retenait Prud’hon à Cluny. De minces 4 Noie de H. A. de Monlaiglon.
PRÜD'HON AU BARON DE JOÜRSAN VACLT. 49 travaux, quelques portraits, des dessins et des gravures, sulTisaient îi grand'peine à l’entretien de la famille. Il poursuit pourtant ses rêves. Il pense déjà au concours pour le prix de Rome qui devait avoir lieu l’année suivante, mais auquel il ne put prendre part. Il a des loris envers son bienfaiteur. Il n'a pas suivi ses conseils; il a tardé à lui répondre; il est mal à l’aise vis-à-vis de lui. Enfin il prend son courage et lui écrit :
« Monsieur, vous aurez sans doute de la peine à me pardonner mon insoutenable paresse à répondre à la lettre dont vous m’avez honoré; j’avoue mon tort et mérite tout votre ressentiment à cet égard. Cependant, daignez oublier ma faute et rappeler vos anciennes bontés en ma faveur. Puis-je aussi me flatter. Monsieur, que vous no dédaignerez pas mes respectueux hommages et les vœux que je fais en ce nouvel an pour tout ce qui peut intéresser vos plaisirs et votre félicité? J’ai attendu cette faveur de votre indulgence.
O Je travaillais hors de Cluny lorsque vous me fîtes la grâce de m’écrire; et, croyant, mes travaux finis, aller passer mon hiver à Dijon, j’espérais avoir l’honneur de vous voir à Beaunc; mais la Fortune, qui se fait un plaisir de m’être con-
PRl'D’HON AC BARON DE JOÜRSANVACLT.
traire, en a, à mon grand regret, décidé autrement.
«I Vous me menacez, dans votre dernière lettre, de la perte de votre amitié. Ce serait pour moi. Monsieur, le dernier des malheurs. J ai plus que jamais à cœur de me conserver votre bienveillance. De grâce, ne me la refusez pas! Laissez-vous fléchir à mes prières! Rappelez-vous la promesse que vous m’avez faite de ne m’abandonner jamais... Que je regrette bien sincèrement de n’avoir pas suivi vos sages conseils! qu’ils m’étaient utiles! que j’étais aveuglé et que j’en ai peu profité! Si du moins je pouvais encore réparer ma faute ! mais il n’en est peut-Ôtre plus temps... Que je suis malheureux !
« Ayant ramassé quelque argent, j’avais projeté d aller continuer mes études à Dijon jusqu’au temps du concours pour l’Italie; mais malheureusement une personne m’ayant prié de le lui prêter pour quelques jours, je n’osai le lui refuser, et actuellement je ne puis rien en retirer. Je nie vois par là hors d état d effectuer mon projet et contraint de passer le gros de l’hiver dans mon maudit pays. Si vous voulez. Monsieur, m’y envoyer des planches, quelques pointes et du vernis dont on se sert pour l’eau-forte, je vous y graverai des sujets de ma composition, ou autres; enfin, tout ce qu’il vou.s plaira. Ce sera, si vous sou-
PRÜD’HON AU BARON DE JOURSANVAÜLT. 51 haitez, à compte de la somme dont je vous suis redevable; car je ne suis pas présentement à même de vous la rendre en argent; ou si vous aimez mieux des dessins lavés ou à la mine de plomb, je vous en ferai.
« Je réitère mes prières pour obtenir mon pardon de votre bonté, Monsieur; accordez-moi-le, je vous en conjure, et croyez que je suis, avec les sentiments les plus respectueux et le plus parfait dévouement, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Pbbdos, p.
(I Je vous prie d’assurer mesdemoiselles Dembrun ' de mes respectueux devoirs, et de leur souhaiter de ma part tout ce qui peut remplir leurs souhaits.
O A Cluny, ce 8 janvier il80'. »
M. de Joursanvault ne pouvait pas garder rancune à son cher Prud’hon. Il lui répondit sans doute de manière à le rassurer sur ses sentiments, car Prud’hon répliqua par la lettre suivante :
U Cluny, ce 8 mars 1780. — Monsieur, votre charmante lettre m’a comblé de joie et de plaisir. Vous m’assurez donc que je suis redevenu votre bon ami,