LE BARON DE JOURSANVAULT
Le baron de Joursanvault, qui devina le génie de Prud’hon et fut, dans la première période de sa vie, son plus actif et son plus utile protecteur, était propriétaire îi Beaune et chevau-légcr du roi. Militaire, artiste, savant, c’est une de ces nobles et singulières figures comme nos provinces françaises en renfermaient un grand nombre avant que Paris eût tout absorbé, et
patentes du G ;• O ;• do France exi>édiées le 16* jour du 4"'' mois de l'an de la V L 5777 certifions que le T ;• C F ;• Pierrc-Puiil Prudon, [leintre, membre d'une L ;■ régulièrement constituée, ainsi qu'il nous a apparu par les certificats qu'il nous a représentés, a été par nous reconnu bon maçon et par nous admis à visiter nos travaux comme maître; en foi de quoi nous lui avons accordé le présent certificat qu'il a signé avec nous et devant nous conlro-signé par noire secrétaire en chef, dûment scellé et timbré. Donné à notre O de Beaune, le ï7* joifr du 9"* mois del'an de la V L ;• 5777 ((777).
O Signé le B“" W. de Joubsanvauct « V'i* ( O. cachet rouge. )
» Par mui, garde des sceaux.
• Gaude.
I Auabosse.
< Par mandement.
« Roultt, secrétaire. >
LIi BARON ÜE JOURSANVAl'LT.
il est impossible de parler de Prud’hon sans s'y arrêter un moment. Le graveur Wille a trac(5 son portrait en deux lignes : « Il a établi, dit-il, une espèce d’académie dans sa maison ; il s’exerce dans les arts et il fait du bien aux jeunes gens qui marquent de l’inclination pour les talents*. » « Généalogiste et diplomate distingué, dit M. Anatole de Montaiglon, M. de Joursanvault avait rassemblé, avant 1789, un grand nombre de chartes, de manuscrits et d’ouvrages spéciaux sur l’histoire du duché et du comté de Bourgogne. Apres le premier ouragan révolutionnaire, il parcourut avec une infatigable persévérance pres([ue toutes les parties de la France, achetant et faisant acheter de tous côtés les archives dispersées des monastères et tout ce qu’il put recueillir des dépôts publics mis au pillage. » C’est à lui certainement ([ue Prud'hon écrivit la lettre suivante, la plus- ancienne, à ce que je crois, que nous possédions du jeune peintre. 11 y parle, en efl’et, de ces vieu.v papiers et parchemins rpii ue sont point communs à Clunij, et que l’ardent collectionneur l’avait sans doute chargé de rechercher. Il y parle aussi de son désir de faire ce voyage de Paris que M. de Joursanvault devait faciliter, et dont, suivant toutes
1 . Mémoires et Journal de Wille. Paris, 1 857, tome II, page 45.
PRUD'HON AU BARON DE JOURSANVAÜLT. 39 las probabilités, il avait déjà été question dans leurs entretiens. Celte lettre a d’autant plus d’intérêt, qu’elle nous montre d’une manière saisissante l’ennui et le découragement qui avaient envahi l’àine de Prud'hon, et ses vives aspirations vers la lumière qu'il entrevoyait du milieu des ténèbres où il était plongé.
« Monsieur, je ne suis pas de votre sentiment : je trouve votre charmante lettre trop courte, et d’autant plus qu’il y avait déjà longtemps qu’il me tardait d’en recevoir, n’ayant pas de plaisir plus sensible que l'honneur de votre entretien, ne fût-il que d’une ligne ou d’un instant. Voulez-vous me permettre de vous dire. Monsieur, que vous me flattez un peu trop, soit au sujet du tableau que je vous ai fait, soit à celui des gravures que j’ai eu ou que j’aurai l’honneur de vous faire'. Je suis bien charmé que votre indulgence trouve passables les petits ouvrages qui sortent de ma
) . Quelles sont ces gravures? .Nous n'en connaissons aucune. Il est impossible qu'elles soient toutes perdues, et nous recommandons vivement aux amateurs de les chercher. C'est à Cliiny, à Beauno et à Dijon qu'on en trouverait sans doute quelques exemplaires. — Je sup|K>se que c'est à celle époque que Prud'hon Gt une douzaine de dessins formant une Méthode de Masson dans le genre dos vignettes de .Moreau jeune, et qu'il avait sans doute l'intention do graver. Dans ces petits ouvrages le musicien est M. do Joursanvault, qui Jouait du basson avec talent.
40 l’RL'D’HOiN AU BARON DE JOU RSAN VAULT main ; mais qui me répondra que je ne me laisserai pas él)louir des choses trop flatteuses que vous dites en ma faveur, surtout en me les répétant îi moi-même? Je crains bien ma faiblesse, cl si mon peu de mérite ne m'était bien connu, c’en serait peut-être déjà fait.
« Savez-vous que j’ai aussi une grâce à vous demander ? Toujours des grâces. Je crains bien de vous fatiguer. .Mais non ; celle-ci est d’un genre soutenable : c’est de me laisser sortir de mon maudit pays après que j’aurai exécuté lesouvrages, soit peints, soit gravés, prescrits dans votre lettre. Outre que j’y perds un temps précieux que je regrette, je m’y ennuie au delà de tout ce qu'on peut dire, et je n’y puis rester plus longtemps sans prendre sur mes jours. Laissez-moi aller à Paris, Monsieur ; c’est là où non-seulement je pourrai vous faire des ouvrages plus dignes de vous et de moi, mais où je serai à môme de ne perdre aucun moment et de me perfectionner de plus en plus. J’oserai cependant vous demander pour ce pays-là votre protection et quelques-unes de vos connaissances, et j’espère bien que vous n’aurez pas à regretter de m’avoir accordé l’un et procuré l’autre. Voici quelles seront les études que j’y ferai plus particulièrement. J’y dessinerai beaucoup : 1° d’après l’antique, pour prendre de belles formes; l’anatomie, pour en connaître la précision;
PRLD’HO.N AU BARON DE JOURS AN VAÜLT. 4t
d’après nature, pour en saisir les finesses, et réunir, si je puis, le tout dans mon dessin ; 2” je comparerai ensuite l’un avec l’autre, soit pour en connaître les rapports, soit pour en démêler les défectuosités. Outre ce, je consulterai souvent les grands maîtres, tels que Raphaël, Titien, Rubens, etc., les uns pour les grâces, l’élégance du dessin, la finesse et le naturel sublime de l’expression, les autres pour l’art ravissant du coloris, la belle ordonnance de la composition, la magic du clair-obscur, etc., etc. Enfin, je tâcherai de tirer parti de tout, suivant la portée de mon génie. Qu’en pensez-vous. Monsieur? Il me tarde de mettre à exécution toutes ces choses; plus la violence de mon désir me presse, plus je m’ennuie à Cluny.
« Vous m'avez mandé ce que vous pensiez de mon tableau. Eh bien ! vous me permettrez de vous en dire aussi mon sentiment, qui n’est malheureusement que trop vrai : je ne le trouve point bien, pour ne pas dire très-mal, et même de façon qu’il n’est pas possible d’en faire rien de bon, à moins d’y mettre une nouvelle impression. Désireriez (-vous) ‘ savoir plus particulièrement les défauts qui m’y ont paru? 1° Le temple n’est point bien disposé ; les colonnes,
4. J'ai rétabli entre parenthèses les mots sautes, et mis en caractères italiques les essais do restitution des parties illisibles ou déchirées, assez nombreuses dans la corros)>ondance de Prud'hon.
« I>RL’D MON Al’ IIAKON DK JOU RSAN VACI.T cliapiteaux, eic., les plus apparents ne fuient point assez, et, à proprement |)arler, on ne définit point ce que signifie cet assemblage de colonnes, de chapiteaux, de corniches, etc. ; on ne sait si c’est un temple ou autre chose. 2° Le .Mercure, très-mal dessiné, est dans une pose forcée et n'a aucune expression ; ses draperies, outre qu’elles sont sèches et dures, ne peuvent se soutenir dans leur position. 3" Toutes les figures sont disproportionnées et infiniment trop grandes, quelque.s-unes des têtes fort médiocres, toutes les mains en sont mauvaises, soit par leur forme, soit par leur coloris; les draperies en sont de mauvais ton, de formes maigres ou trop roides. 4” Les figures de la Prudence et .Minerve sentent la statue et paraissent immobile.s. 5“ La Vénus est trop en arrière et n’a aucune expression dans la position du corps. C‘ L’Apollon : sa lyre ne peut se soutenir. 7* Le Génie n’est point d’aplomb, est trop penché en arrière ; sa tête, ses bras, son corps et ses pieds sont d’un mauvais alTreux; sa tête est trop tournée ; son col est trop large et trop long; ses épaules parais.sent démanchées, etc., etc., sur scs belles proportions. 8” Le petit enfant ne se .soutient ]>as, n’est point assez penché en avant, a la tête dans les épaules, le col trop court, le corps trop petit, les mains trop grosses, les bras de mauvaises formes, les cuisses aussi trop grosses, trop
PRÜD’HON AU BARON DE JOURSAN VAU LT. 4.t longues, et les jambes mal dessinées. 9° Les degrés .sont glissants par leur position, ne sont point assez horizontaux, etc., sur les détails plus minutieux (sic). 10° Et le tableau en général n’est point assez empâté. Vous voyez par là. Monsieur, qu’il n’est pas possible de le corriger sans tout recommencer ; je n’excepte rien, pas même les têtes, qu’il faudrait mettre sur l’estomac des ligures pour les proportionner. Je retoucherai où vous m’avez dit, mais je me réserve de vous en faire un autre de même grandeur et plus présentable; car je suis jaloux qu’une personne qui m’honore de son amitié ait de moi quelque chose de passable. Ce ne sera point à Cluny, où le regret de perdre mon temps et l’ennui d’y rester m’excèdent, ce qui me rendrait incapable si j’y restais plus longtemps de rien faire de bon ; mais ce sera à Paris, où je verrai de belles choses qui me rendront tout de feu, et que je tâcherai d’imiter dans mes ouvrages. Je me réjouis de vous en envoyer lorsque j’y serai ; vous verrez mes progrès. Quand je pense à ce pays ou à Rome, l’impatience et le désir d’être dans l’une ou l’autre de ces villes m’emporte. En allant à Paris et passant par Ueaune, j’y ferai, si vous voulez me le permettre, votre buste seulement et celui de Mademoiselle, pour emporter avec moi, afin de le copier sur le tableau que j’exécuterai. Vous me permettrez
4i PRUD'IION AU BARON DE JOURS A N VAU LT. aussi, Monsieur, de vous faire cadeau de ce tableau, pour pouvoir vous témoigtier de quekiue façon ma reconnaissance.
(1 Vous nous faites espérer que nous aurons le bonheur de vous posséder à Cluny. Quel sensible plaisir pour moi de voir un ami (permettezmoi ce terme) pour qui j'ai l’attachement le plus intime! .Mais je suis bien aussi mortifié d’être privé de M"' Dembrun : ma joie aurait été entière, si vous étiez venus tous les deux.
« Vous me parlez de payement! Qui sait mieux que vous, .Monsieur, le prix qu’on met à ces sortes d’ouvrages? Permettez-moi de m’en rapporter à ce que vous trouverez bon. Cette demande de prix de votre part me peine à l’infini, et si ce n’était le besoin, je nc.soulTrirais pas seulement que vous m’en parlassiez; car réellement c’est me peiner que de me le dire, et je m’estimerais trop heureux de faire quelque chose qui pût vous faire plaisir.
Il Votre petit Jannot' est en bonnes mains. C’est sa maman qui le nourrit. Il est gros comme un petit cochon et méchant comme un petit diable.
« Le frère Placide, c’est un vilain. Je n’en suis
1. Quoique nous n'en ayons aucune preuve, on peut bien supposer que M. de Joursanvault était le parrain de ce petit Jean, le premier enfant de l’rud'bon.
PRCD’HON Aü BARON DE JOURSAN VAULT. 45
pas étonné : il ne tiendrait pas de la race monastique. Je lui ai dit cent fois de faire vos clefs. Le drôle n’a jamais eu le temps; il a bien eu celui de boire votre vin. Je vais lui faire voir votre lettre à cet article, et lui demander absolument vos clefs. Je l’avertirai d’ailleurs que vous venez bientôt à Cluny et que vous ne manquerez pas de lui chanter la grêle.
« A l’égard des vieux papiers et parchemins, ils ne sont point communs à Cluny. Pour peu qu’on eti ait, on en fait des couvertures de pots. On ne pourrait en trouver que chez MM. les Bénédictins, qui, non contents de leurs titres et droits, ont usurpé tous ceux de la ville; mais les coquins ne relâchent rien'. Il m’est venu cent fois dans l’idée de vous parler du nouveau cachet que vous avez fait graver, et dont j’ai vu l’empreinte; mais je l’ai toujours oublié. Il est très-bien ; la tète du lion est superbe, mais l’arrangement n’est pas aussi heureux que dans celui gravé par M. .Monnier *. D’ailleurs, le guerrier est trop fluet.
« Je suis. Monsieur, avec tout le dévouement le
4. Prud'hon ne parait pas avoir j^ardé un très-bon souvenir des moines de Cluny, qui cependant l'avaient passablement dégrossi. Il ne faut pas oublier le moment : on était à la veille do 89.
2. Monnier éUiil le graveur do la ville de Dijon, et ami de Devosge; c'est lui qui a gravé la plupart des planches que nous possédons d'après les tableaux du maître de Prud’hon.
46 PRÜD’nON AU BARON DE JOURSANVAULT.
plus zéld et le plus respectueux, votre très-humble et obéissant serviteur.
« l’UUIl’nO.'i »
Il Mon beau-père, ma belle-mère, ma femme, vous présentent, ainsi qu’à M"' Dembrun, leurs respectueux hommages, et ne voient l'heur d’avoir l’honneur de vous voir; ils rogrellent bien d’être privés de celui de voir .M"' nembrun, que je vous prie. Monsieur, d’assurer aussi de mes devoirs. »
A l’égard du caractère, Prud’hon est déjà tout entier dans cette lettre avec sa sensibilité, .son ardeur,
I. Jo n’ai pas vu t'original de celle importante lettre, qui a cto publiée dans les Archives de l’Art frmiçais, t. II. Iji copie que j'ai sous les yeux, de la main do .M. de .Monlaiylon, est signée Prudhon avec une A, mais sans aposlroplie. D'autres lettres de la mémo époque, cl suivant moi un peu postérieures, portent Prudon. Il est probable que pendant quelque temps Prud'lion a hésité sur l'ortliograplie qu'il adopterait, et qu'il a signé tantôt d'une manière, tantôt de l'.oulre. — M. de Monlaiglon pense que cette lettre est de 1764. Il se trompe certainement; elle doit avoir été écrite dés 1779 ou en (780 au plus tard : I" (larce que Prud'lion parle de son petit Jannot ( son fils Jean ) alors ô la mamelle, et on se souvient que cet enfant est né suivant toute vraisemblance en (778; î” parce qu’il n’avait pas encore fait le voyage ije Paris, où il alla en octobre 1780. — Je préviens une fois pour toutes que les lettres qui ne portent aucune mention ont déjà été publiées, et la plupart dans les Archives de l'Art français. Je n’indique la provenance que des pièces inédites.
LE PREMIER TABLEAü DE PRCD’HON. *7 ses inquiétudes d’esprit; mars on y trouve aussi, et très-nettement marqué, un trait que je ne soupçonnais pas : la précision, l’exactitude minutieuse qui se révèle dans ses projets arretés et raisonnés, dans l’examen sévère qu’il fait de son œuvre. Ce tableau, que Prud’lion critique si vertement, est en effet assez médiocre, et il n’a guère d’importance que par sa date. Afais c’est à coup sûr, comme le fait judicieusement remarquer M. de Monlaiglon, une peinture très-intéressante pour la biographie de l’artiste, et on n’en trouverait pas une seconde qui montrât aussi bien le point de départ de ce séduisant génie. Ce petit tableau, qui appartient à M. A. L. Grand, est assez compliqué. Im buste en marbre d’un homme d’une quarantaine d’années, revêtu du costume militaire, et qui représente très-probablement M. de Joursanvault (d’autres pensent que c’est le portrait de I.a Fayette), est posé sur un piédestal dressé dans l’intérieur d’un temple. A gauche, une jeune femme parée, et qui paraît être un portrait (sans doute M"* Dembrun). symbolisant ta Beauté, entoure le buste d’une guirlande de roses. A droite, un petit Amour lui présente un cœur enflammé et percé d’une llèche. Minerve, accompagnée de la Prudence placée en arrière, pose une couronne sur la tète du guerrier. Au premier plan, à gauche, et assis sur les degrés.