‹ Prud'honChapitre 110 sur 148 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Le génie et U manière de Prod’hoii. — Vénus et Adonis. — i4mour et Innocence. — Bacchante. — La Volupté. Marguerite. — Zéphyre qui se balance. — Venue, t'.4mour et VHyménée. — V'enue au bain. Prud’hon membre de l'Institut, — Andromaque et Pyrrhus. — L*Assomption de ta Vierge. — Le Christ sur la croix. — L'Amour séduit l’Innocence, etc. — L'Innocence préféré l’amour d la richesse. Portraits par Prud’hon. — Mort de Mayer. — Désespoir de Prud’hon. — t*«e famille malheureuse. — Une lecture. — L'âme délivrée. — Mort de Prud’hon. — Conclusion.

On peut regarder l’époque à laquelle nous sommes parvenus comme la plus importante, et, à bien des égards, comme la plus heureuse de la carrière de Prud’hon. Les années ne lui pesaient pas encore; il était à ce moment unique et à l’ordinaire bien court où l’imagination possède toute sa puissance et sa fécondité, l’âme toute sa chaleur, et où ces hautes et dominantes facultés de l’ariiste sont servies par des

374 LE GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRUD'IIOX. forces intactes et par un savoir qui s’est accru pendant une suite de laborieuses années. C’est en effet de 1808 îi 181Û (pi’il lit les quatre tableaux que l’on doit tenir pour ses chefs-d’œuvre en peinture : la Justice divine, l' Enlèvernenl de Pstjehé, Vénus et Adonis, et 7.éph\jre (pii se balance. Son talent est h son apogée et, sans aller plus loin, on peut jeter un regard d’ensemble sur la route déjà longue qu’il a parcourue, déterminer les grands traits de sa manière et expliquer ses procédés d’exécution, qui désormais ne varieront plus.

Dès sajeunesse, Prud’hon a fait quelques dessins, quelques aquarelles, quelques miniatures, quelques tableaux meme qui nous sont restés. Jlais ces ouvrages ne nous intéressent que parce qu’ils marquent scs premiers pas ; ils se distinguent à peine de ceux de beaucoup d’artistes du môme temps, dont les noms sont à peu près oubliés. Prud’hon s’ignorait encore lui-même. Il s’est conformé à renseignement de Devosge, il a suivi les exemples qui ont d’abord frappé ses yeux. David a commencé à peindre dans le style de Vien. Les premiers essais de Prud'hon rappellent les maîtres faciles de la fin du xviii' siècle. L’aquarelle que possède M. Pelée, oii l’on voit une jeune fille agenouillée près d’uu autel sur lequel l’Amour tient un cœur enfiammé ; les deux dessins

LE GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRUO’IION. SIS relatifs à l’histoire de Psyché qui appartiennent à la même personne, et que Prud’hon envoya de Dijon à son ami Fauconnier, présentent le dessin rond et incertain, le modelé boufii, les draperies chilTonnécs et cassées qui caractérisent la manière de Boucher, de Fragonard et de Vanloo. Mais ce style décoloré, sans caractère, sans pensée, sans sentiment, n’est pas le sien. C’est le bégayement et non la parolo de l’artiste.

Prud’hon va à Rome. David y était allé avant lui. Que l’auteur des Horaces et des Sabincs ait bien ou mal compris l’antiquité et Raphaël, peu nous importe ici : il était revenu Romain. Géricault y séjourne à son tour, et l’analogie de sa nature avec celle de Michel-Ange était telle, que ce génie si personnel et si fortement trempé cependant resta préoccupé des formes du grand Florentin, dont il revêtit ses conceptions les plus individuelles. Chez Prud’hon, rien de pareil. Durant les trois années qu’il passe à Rome, il ne produit pas : il étudie silencieusement et se recueille. Il voit Gorrége, Léonard; mais, malgré les rapports bien évidents qui e.xistent entre eux et lui, il ne songe pas à les imiter. Je ne veux pas essayer de sonder ni d’expliquer cette éducation latente et mystérieuse qui se fit dans l’âme de l’artiste. Mais les faits sont là. A son retour, il est transformé et il

parle une langue que personne ne lui a montrée. Son style s’est agrandi, élevé; son dessin a pris de la précision, de la finesse, une élégance soutenue; son instinct de compositeur s’est développé d’une manière inattendue; son originalité, dont ses premiers essais portent à peine une légère trace, s’accuse de la manière la plus nette et avec une puissance inouïe dans des dessins qui sont des œuvres achevées : la Vengeance de Cérès, Joseph et la femme de Putiphar, l'Amour réduit à la raison, le Cruel rit des pleurs qu’il fait verser. Du premier coup il est lui-même : un artiste dont le cœur déborde, chez qui la sensibilité domine, qui comprend la grâce plus que la force , et qui cherchera à exprimer par des moyens nouveaux et très-particuliers ce que sent son cœur plutôt que ce que pense son esprit. C’est son cœur, en effet, qui fut le principal auteur de ses œuvres et le maître de sa main. Cet homme si doux, d’un caractère si affectueux et presque féminin, ne subit jamais aucune pression étrangère. Le monde dans lequel il vit, l’école si puissante, si impérieuse, si redoutable qui l’entoure, l’administration qui pèse sur lui, n’ont aucune influence sur scs conceptions pittoresques, ni sur la manière dont il les exprime dans ses dessins et dans ses peintures. Il était sourd aux railleries, aux critiques, aux clameurs : il n’écou-

LE GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRÜD’HON. 377 tait que son sentiment personnel et profond. La sensibilité est la loi, le ressort délicat mais tout-puissant de son talent.

C’est cette exquise sensibilité qui domine en effet dans toutes les œuvres de Prud’hon. Nous la trouvons déjà dans ces petits dessins, têtes de lettres, illustrations, où il se conforme avec tant de souplesse aux nécessités de la gravure, qu’il exécute avec une précision, une adresse incroyables, au moyen de la sépia, de la plume , du crayon, en indiquant jusqu’aux tailles et aux points que le burin n’a plus qu’à copier sur le cuivre. Elle se montre avec plus d’évidence encore peut-être dans ses plafonds du Louvre, dans ses décorations de l’hôtel Saint-Julien et dans les importantes peintures dont nous avons parlé; et, lorsqu’on se place en face de son œuvre, devant ces manifestations si nombreuses et si diverses de son talent, on est frappé de l’extraordinaire unité qui règne dans le sentiment, les formes et l’exécution de tout ce qu’il a créé. Mais cette sensibilité qui ne lui dicte que des images gracieuses, ces conceptions si pures et si voluptueuses à la fois, ces scènes amoureuses où la femme se montre dans toute la grâce de sa première fleur, et dans sa vénusté ardente et pourtant chaste, ne pouvaient s’exprimer que d’une manière toute particulière et par des moyens appropriés à ce

378 LE GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRÜD’HON. genre de sujets. Il ne faut passe le dissimuler: inépuisable comme compositeur, ce n’est pas par la puissance ni par la variété que se distingue l’organisation de Prud’hon. Ce rêve de la beauté féminine qu’il poursuit sans cesse, cette belle fille d’Éve qui se présente à ses yeux sous un type admirable, mais uniforme, avec le même corps, les mêmes traits, les mêmes airs de tête, résume tout pour lui. Il n’a jamais exprimé la forme virile d’une manière complète. Il n’a réussi sur ce terrain que dans les figures de jeunes gens et d’enfants, qui rappellent toujours sa constante préoccupation. Aussi cette nature plus sensitive que forte n’at-ellc jamais possédé, comme les maîtres énergiques, comme les grands dessinateurs, les .Micliel-.Ange, les Raphaël, les .Mantegna, les Rubens, les Uolbein, la faculté d’écrire les passions dans les formes et de les graver profondément dans les traits du visage.

Son instinct lui est venu en aide. 11 a compris, par une sorte d’intuition de génie qu’il tournerait la difiiculté au moyen du clair-obscur a|)pliqué non pas au tableau, comtne l’a fait Rembrandt, mais au mode particulier d’éclairer les figures.

Si l’on considère avec quelle constante uniformité dans ses dessins, aussi bien que dans ses peintures, Prud’hon emploie la plume, la sépia, le crayon ou la brosse pour produire ces grands effets d’ombre qui

I,F, GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRUD’HON. 379 laissent une partie des figures dans une indécision pleine de charme et de mystère; si l’on remarque avec quelle persistance il se sert des jours venus d’en haut pour établir deux plans parfaitement distincts, l’un formé par les surfaces qui peuvent accepter la lumière, l’autre par celles qui la refusent, de manière à obtenir ces nombreuses demi-teintes, ces contours noyés, cette atmosphère voilée, féerique, ces grandes enveloppes des orbites qui donnent aux yeux de ses femmes une expression si voluptueuse et si tendre, ces ombres qui marquent les coins de la bouche et déterminent le sourire faunesque que l/;onard exprimait avec tant de force et de charme, on reconnaîtra qu’aucun artiste n’a trouvé une langue plus appropriée à son génie, plus capable de rendre avec exactitude son sentiment.

Voyez-le à l’œuvre : il n’est pas dilTicile de surprendre dans ses admirables dessins sa pensée dominante, qui s’accuse dès les premiers coups de crayon. Sur son papier d’un bleu pâle, dont les parties réservées formeront les demi-teintes, il place tout de suite, non des contours, mais une large ébauche des plans de lumière en craie blanche, des plans d’ombre à la pierre noire. D’emblée, c’est l’effet qu’il cherche, et, quoique la forme soit à peine indiquée dans cette simple cl grossière ébauche, sa ligure est aussi

380 LE GÉNIE ET LA MANIÈRE DE PRÜD'HON. vivante, aussi passionnée que lorsque, après l’avoir terminée avec les soins les plus minutieux et tous les raffinements de son pinceau, il en aura fait un chefd’œuvre. Que l’on se souvienne non-seulement de ses admirables dessins d’ensemble de Justice divine o\x de la Psyché, mais de tous ceux qui remplissent les portefeuilles des amateurs.

La manière de peindre de Prud'hon était aussi très-différente de celle de ses contemporains, et les nombreux tableaux inachevés que nous possédons nous permettent de suivre son exécution dans tous ses détails'. David et ses élèves procédaient en rapprochant, en juxtaposant les tons sans les fondre. Prud’hon préparait sa toile en grisaille, sans aucun mélange de jaune ou de carmin. Il reprenait è plusieurs fois cette ébauche et en colorait les différentes parties. Lorsqu’il avait amené son tableau au ton voulu, il le terminait par de nombreux glacis, qui lui donnaient cette douceur, ce moelleux, ce vaporeux qu’il recherchait. Cette méthode a de graves incon-

I. Prud'hon procédait avec beaucoup de méthode. It faisait d’abord un léper croquis, puis un dessin d'ensembie, une esquisse peinte, les éludes pour cliacune des parties du tableau, enfin la grisaille. Il employait beaucoup de toile. Lorsqu'il était mécontent de son ébauche, au lieu de la reprendre et de la corriger, il recommençait à nouveaux frais. C’est cette manière de faire qui explique le grand nombre de peintures inachevées qu’il a laissées.

LE ÜÉNME ET L\ MANIÈRE DE PRUD’HON. 381 vénients. Les dessous reparaissent fréquemment k travers les glacis : de là l’aspect blafard, crayeux de la plupart des tableaux de Prud’hon, sur lesquels le temps a agi d'une manière très-fâcheuse. Ce n’est du reste pas uniquement à cette préparation en grisaille et à l’abus des glacis qu’il faut attribuer l’état de dégradation de quelques-uns de ses plus beaux ouvrages. Hélas! comme le grand Léonard, Prud’hon était un peu alchimiste, et il se préoccupait de procédés techniques beaucoup plus qu’il ne l’eût fallu. A l’exemple de la plupart des artistes du commencement du siècle, il employait beaucoup le bitume et, en outre, des pommades* de sa façon, qui, dans les ombres surtout, ont noirci et craquelé sa peinture. Du reste, Prud’hon n’ayant qu’une manière de sentir et qu’une manière

1. Voici la recette de la pommade de l'rudTion. Il va sans dire que je la donne comme une simple curiosité et en recommandant bien formellement aux peintres de no pas s'en servir :

> Un quarteron de mastic en larmes que l'on fait fondre dans de l'esprit-de-vin. Quand il est fondu, on le passe à travers un linge bien fin; après, on le lave dans plusieurs eaux jusqu'à ce que l'eau ne soit plus blanche, en le pétrissant bien. Ensuite, on le fait fondre dans l'buile en y ajoutant un quart de cire vierge.

< Combiner la quantité d'huile propre à produire une gelée, qu'on broyé pour pouvoir s'en servir.

« Quand on a fait l’opération avec l'esprit-de-vin, il faut faire fondre avec l’huile au bain-marie.

• Cette pommade doit être faite avec précaution. >

3Sî VÉNDS ET ADONtS.

conventionnelle (si naturelle qu’elle lui fût) d’e\primer ce qu’il sentait, il a dû, par une pente fatale, arriver l’exagération de ses moyens, de son système. De là, dans les dernières années de sa vie, l’abus des demi-teintes grises, des deux plans, des ombres forcées, que l’on remarque, par exemple dans son Christ sur la croix.

Mais, au moment qui nous occupe, Prud’hon gardait encore une juste mesure, l'ém/s et Adonis, ainsi que Zéplnjre (pii se balance, qui parurent aux Salons de 1812 et de 1814, sont au nombre de ses plus parfaits ouvrages.

La chute de Frochot, brutalement congédié après la conspiration de .Mallet, ne fut pas, à mon sens, un malheur pour Prud’hon. Elle mit fin à ces commandes officielles, l'ices travaux éphémères (jui, sans aucun profit pour la gloire du peintre, occupèrent en partie dix des meilleures années de sa vie. Le préfet de la Seine avait été utile à l’artiste : il l’avait deviné, aidé, mis en vue. Prud’hon était maintenant sutTisamment célèbre pour voler de ses propres ailes. D’ailleurs, malgré son apathie naturelle et son indifférence pour les arts, Marie-Louise l’aimait et le protégeait. C’est elle qui lui commanda, en 1810, le tableau de Venus et Adonis.

Dans une note autographe que l’on possède.

VÉNUS KT ADONIS

Pnid’hon explique lui-même le sujet de cet ouvrage. « Au milieu d’une forêt ombreuse, dit-il, Vénus assise sur un lertre retient Adonis près d’elle par le charme de scs caresses; le jeune chasseur, enivré, paraît oublier qu’il veut partir; au bord de l’eau, sur le devant, un Amour tient deux chiens en laisse; plus loin, à l’écart, l’.Vmour livre au Plaisir un papillon, symbole de l’àme; dans le lointain , ■plusieurs Amours courent à la chasse. » .\vant d’adopter ce projet, Prud’hon avait fait une esquisse que possède M. Eudoxe Marcille, et qui passe avec raison pour l’un des chefs-d’œuvre du peintre. A l’égard de la composition, les différences qui existent entre les deux ouvrages ont peu d’importance. Dans l’esquisse, au premier plan, l’on voit deux Amours au lieu d’un, et dans le fond, à gauche, un Amour qui s’envole a été remplacé dans le tableau par deux colombes qui se becquettent. Ces légers changements méritent à peine d’être remarqués. C’est par le parti pris de l’effet que cette esquisse se distingue sérieusement du tableau. Ce petit tableau, où le peintre a pu se permettre des jeux de lumière qui n’eussent pas été de mise dans un plus grand ouvrage, est d’une exécution fine, souple, délicieuse. La couleur en est harmonieuse et brillante; les deux figures, que les rayons passant à travers les feuillages obscurs vien-

VÊNÜS ET ADONIS.

nent caresser de la manière la plus inaüendue et la plus pittoresque, sont enveloppées dans une atmosphère chaude, transparente, ambrée; elles étincellent comme des joyaux dans l’encadrement sombre du fond. A ce point de vue de la couleur puissante, de l’exécution moelleuse et forte, Prud’hon ne s’est peut-être jamais autant rapproché de l'idéal qu’il rêvait. Cette esquisse est un vrai régal pour les yeux.

Dans le grand tableau, Prud’hon ne s’est guère écarté du programme qu’il s’était tracé; mais sa description ne donne pas une idée complète de la grandeur, de la noblesse, de la simplicité de cette belle composition. Le fond de paysage est d’un caractère superbe. A gauche, quelques fûts d’arbres élancés laissent voir les collines et le ciel éclairés par les lueurs matinales ; à droite, sont les massifs touffus et sombres de la forêt,sur lesquels se détachent en clair les deux figures. Vénus, à demi couchée sur une draperie rouge, la main gauche appuyée sur le genou d’Adonis, la droite près de son visage, la tête renversée, supplie son amant de ne la point quitter. .Adonis, subjugué par le regard de la déesse, la regarde avec plus d’admiration encore que de désir. Il semble qu’il n’ose toucher ni de la main ni des lèvres ce corps céleste. Sur le devant un Amour retient deux chiens de chasse; au second plan, deux autres

Page 1