‹ Prud'honChapitre 112 sur 148 · Y VX · texte numérisé non relu

Y VX

VENUS ET ADONIS

VÉNUS ET ADONIS

Amours vus ii mi-corps jouent avec un papillon; plus loin, et vers le milieu de la toile, de.s colombes se caressent. Les dillorentes parties de cet ouvrage sont de valeur très-inégale. La figure de Vénus est une conception superbe, exécutée de main de maître, et sans la moindre défaillance. Nous avons dit que, dans l’esquisse, son corps est frappé par quelques rayons qui passent à travers le feuillage. Prud’lion a renoncé à un parti qui, appliqué à une scène qui se pas.se dehors et de jour, à un ouvrage d’aussi grande proportion, eût manqué de gravité, et il a placé en pleine lumière la déesse, dont la beauté sans tache et l’absolue nudité ne redoutent aucun examen. C’est à peine si quelques légères demi-teintes estompent la jambe gauche et le dessous du bras droit. Le corps, d’un type admirable, se développe en lignes souples et fermes, se modèle sans efforts et resplendit aux premières clartés comme une fleur qui vient de s’épanouir. La tète est adorable, son expression est indéfinissable ; c’est à la fois l’ardeur, la tendres.se de la femme, de l’amante et la chasteté de l’immortelle. La facture puissante, large, souple, sans manière d’aucune sorte, est d’une excellence que Prud’hon n’a pas surpassée.

La figure d’.^donis est moins heureuse. En consultant l’estpiisse et le tableau, on voit que Prud’hon

VÉNUS ET ADONIS

l’a beaucoup cherchée; mais elle dépare également les deux ouvrages. Le chasseur hardi, l’amant de Vénus, s’est transformé en un personnage d’opéracomique. Dans l’esquisse, où, à cause des petites dimensions, il est plus acceptable que dans le tableau, le peintre lui a donné une tête qui n’a rien d’idéal et qui rappelle assez celle du criminel de la Justice divine; dans le tableau, la figure, allongée par un faux sentiment d’élégance, est conventionnelle, académique dans le plus mauvais sens du mot : elle pourrait être signée par Gérard aussi bien que par Prud’hon. L’e.xécution elle-même est mauvaise. Les ombres et les demi-teintes ont déplorablement noirci, et ici, comme dans tant d’autres peintures de Prud’hon, le bitume, la pommade, les glacis superposés se sont décomposés et ont fait leur œuvre.

Ce tableau devait orner un salon des Tuileries; mais la guerre de Russie étant survenue, l’impératrice n’en prit pas livraison. Il resta dans l’atelier de Prud’hon jusqu’à sa mort. A sa vente, il fut adjugé pour une somme modique à M. de Boisfremont, qui le céda au maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Celui-ci le conserva pendant quelques années dans son château de Villiers, près de Neuilly, et son fils le vendit à M. Auguiot, qui le possède aujourd’hui'.

1. Ce tableau n’a été gravé qu une fois au trait, par Normand

La critique accueillit ce nouvel ouvrage avec une malveillance toute parliculière. Jusque-là, on avait regardé Prud’hon comme un peintre de talent, mais égaré, dont les fantaisies hétérodoxes ne tiraient pas à conséquence : on était ra,ssuré par le mot prononcé par le maître : « Il faut le laisser faire. » Mais à mesure que la réputation de Prud’hon grandit, que le public s’abandonne davantage à la fascination qu’exerce renchantcur, les défenseurs habituels des doctrines de David s’alarment et changent de ton. Dans un article significatif, le rédacteur spécial du Journal des Débats relève avec une vivacité qui n’est pas dans ses habitudes et une aigreur qu’on ne peut se dissimuler les imperfections du tableau de Prud’hon, et cette fois l’écrivain, dont nous avons eu l'occasion de faire remarquer la compétence et la mesure, est injuste, car il insiste avec dureté sur les défauts, et il oublie de relever les rares beautés qui se trouvent dans cet ouvrage. Après un long préambule sur II Boucher, de ridicule mémoire », M. Boutard vient à l’appréciation de lenus et Adonis. Il Comme on peut le croire, dit-il. Boucher ne man-

fits, dans to Jl/uscc de Landon. — L’esquisse de M. Eudo.\o Marcille venant de la cotteclion Sommariva a été tilhographido par Boilly et dernièrement, de la manière la plus remarquable et dans les dimensions de l'original, par M. Sirouy.

3s8 OPINIONS DE LA CRITIQUE,

quapas d’imitateurs qui enchérirent sur ses défauts; mais ce qui contribua plus que tout le reste à la décadence de l’art, c’est que Boucher, comblé d’honneurs aussi bien que de riches.ses, fut élevé à la place de premier peintre justement dans le temps où sa manière de faire était devenue du plus mauvais exemple.

« Sans doute il n’y a point de tels malheurs à redouter dans le siècle de force et de sagesse où nous vivons ; cependant je ne saurais me défendre de (|uelque crainte en examinant les ouvrages de M. Pnid’hon, et lorsque je considère l’espèce de vogue dont ils jouissent. Je ne sais quels ont été les succès de la jeunesse de cet artiste, ni jusqu’à quel point il s’est jamais asservi à suivre la nature; mais il est certain que le premier ouvrage que j’ai vu de lui, le Plafond de Diane, était moins loin de cette voie que ce (|u’il a fait depuis, et particulièrement cette année. Qu’on examine son tableau Vénus et Adonis, n° 742 : certes, ce n’est point la nature, ce n’est point le modèle qui a fourni la taille fluette, le pied mignon et sans articulation de cette Vénus, non plus que la cuisse de cet Adonis, non moins languissant que langoureux ; cette cuisse, dispo.séc on ne pouvait mieux pour servir d’appui à l’autre figure, mais nullement pour s’agencer avec le torse du personnage dont elle fait partie. Le petit Amour n’a point d’épaule, et par là

OPINIONS l)E LA cuinyuli. 38!l

toute la partie supérieure de son corps, fors la tète, est d’une exiguïté monstrueuse. Il n’y a rien non plus, je pense, de ce qui peut s’appeler beau dans les deux têtes du couple amoureux ; je ne parle point, par conséquent, de l’expression et du caractère propres aux personnages, si bien connus cependant, que le peintre a voulu représenter. Puis, ne sont-ce pas là précisément ces redets du rideau rouge, ces figures nourries de roses, ces fonds et ce paysage gris ? N’estil pas bien évident que tout ici, couleur et dessin, est de caprice, le fruit des souvenirs vagues d’une nature mal choisie ou mal observée?

<■ Toutefois le pinceau a une légèreté, le jeu des ombres cl de la lumière un certain cITet, le tout ensemble une sorte de facilité qui peut séduire un instant... En vain on se récrie sur le flou, le ragoiU, le fouillis de ces tableaux ; en vain l’on m’assure que c’est le vrai modèle des grâces : à mon sens, la grâce est en peinture inséparable de la correction du dessin, par la raison que dans la nature elle est inséparable de la beauté et l’un de ses attributs nécessaires. Je persiste à croire que la grâce n’est autre chose que la manière d’être et de se mouvoir naturelle à l’homme bien conformé*... »

I Journal de l'Empire, ÎJ novoinbro ISli. Signé M. U.

Page 1