LE BARON DE JOÜRSANVAÜLT A WILLE
deux de la Bourgogne, tous deux peintres, tous deux élèves de l’Academie de Dijon. Voilà bien des parités, et malheureusement il n’y en a point dans le talent. J’oubliais de dire que tous deux sont honnêtes et probes ; mais l’un, celui que j’ai le plus aidé, trèslaborieux, très-désireux d’apprendre, très-ambitieux de talent, a peu d’esprit , un génie froid; l’autre, au contraire, a reçu de la nature ce feu, ce génie qui fait saisir avec rapidité, une grande facilité dans l’exécution, une adresse peu commune. Voilà, je crois, leur talent défini; mais ils ont besoin de faire de sérieuses études, et l’Académie de Taris est le lieu que sous vos auspices, mon ami, ils comptent le plus habiter. Les y faire admettre, les recevoir chez vous quelquefois, vous croyez peut-être que c’est tout ce que je vous demande? Eh bien, non ! Ce n’en est qu’une mince partie. Je vous ai dit que c’étaient mes enfants adoptifs : je vous ai dit vrai ; je les aime très-sincèrement et presque également. L’un se nomme Naigeon ; l’autre, Prud’hon. Voici maintenant ce que je vous supplierai de faire, si vous m’aimez assez pour vous en charger. Vous permettrez à ces élèves d’avoir l’honneur de vous porter une lettre de moi; vous leur ferez essayer leur talent en leur demandant de dessiner d’idée un sujet quelconque. Vous verrez s’ils sont assez avancés pour travailler à
LE BARON DE JOÜRSANVAL’LT A WILLE. B7 l’Académie, et vous me direz à qui je dois écrire pour solliciter la grâce de dessiner d’après nature, afin d’aller à l’Académie. Ils iront de temps en temps. Monsieur, vous porter leurs études, afin que vous ayez la bonté de juger de leur progrès et de leur dire votre avis sur leurs défauts. Je suis garant de leur docilité et de leur reconnaissance. M. Naigeon, sage et froid, logera chez une tante à lui, qui le surveillerait s’il en avait besoin; M. Prud’hon, né avec un caractère moins fort, se livrant avec facilité à l’amitié, sans défiance de ceux qu’il aime, peut tomber dans le précipice le plus affreux, et des sociétés qu’il se fera à Paris dépend le bonheur ou le malheur de sa vie. Son goût dominant est l’ambition de sortir de la foule des peintres médiocres : il travaille avec ardeur, mais il faut que quelqu’un lui dise de travailler. Si quelque sujet médiocre s’empare de son esprit, ce qui est très-facile, il gagnera son cœur avec aisance, et M. Prud’hon courra à la débauche avec moins de plaisir qu’au travail, mais avec autant de docilité. 11 est incapable de dérèglement par luimême; mais, s’il y est conduit, il peut y être extrême, et cette idée me ferait frémir si je n’osais me flatter que par amour pour le bien, par amitié pour moi, par pitié pour cet enfant déjà marié depuis trois ans, vous daignerez vous l’attacher, lui permettre de vous
88 PRUD’HON AU BARON DE JOIRSAN VAULT. parler avec confiance, de vous consulter et de ne rien faire sans votre aveu et votre avis. Je lui ai montré vos lettres, je lui ai laissé voir la vénération que vous m’avez inspirée; son cœur en a été attendri; il vous a nommé son père, il vous respecte et vous aime déjà, comme tel. Choisissez-lui ses sociétés, et souffrez que la vôtre et celle de M. votre fils soient une des plus habituelles. Convenez qu’il faut compter aussi fort que je fais sur votre bonté et votre indulgence pour vous prier d’une chose aussi délicate; mais c’est moins ici l’artiste célèbre que j’invoque, que le trèsparfait honnête homme, que l’homme humain et voulant le bien. Que de titres, mon respectable ami, pour m’enorgueillir de l’amitié que vous m’accordez.
Il JOBIISANVAI LT '. »
Prud’hon arriva à Paris à la fin d’octobre 1780. Aussitôt débarqué, il écrit à ôl. de Joursanvault :
Il Monsieur, — après quelques fatigues et un peu de pluie essuyées dans une longue route, nous sommes enfin arrivés bien portants à l*aris chez M'"' Mandre, tante de Naigeon. Cette dame nous a reçus avec toute la politesse et l’honnêteté possibles ; il paraît que
1 . L'original do celle letlre apparlienl ti .M. Feuillet de Conches.
PRÜD IIO.N AU BARON DE JOÜ RSAN VA ü LT. 89 Naigcon sera très-heureux chez elle; elle lui a témoigné beaucoup d’amitié et d'alTection, et me semble prendre ses intérêts avec grand zèle. Pour Ramey et moi, nous allons chercher à nous procurer une chambre, monter notre très-petit ménage et un endroit pour vivre à peu de frais. N’en étant encore qu’à ce point là, je ne puis rien vous dire d'intéressant de Paris, des tableaux ou de ma propre situation. Cette après-midi, ou demain au plus tard, nous irons rendre nos visites les plus intéressantes : premièrement à .M. Wille, .M. VV'atelet, etc., etc., et ensuite les autres. De là nous irons voir les galeries et églises ; et moi , sortant de là et n’ayant point de temps à perdre. J’irai acheter un châssis, de la toile et des couleurs, composer un sujet et le peindre ensuite.
Cl M. le marquis d’Apchier a donc la bonté de s’intéresser à moi auprès de Son Kininence. Je désirerais bien savoir si Monsieur a fait tenir à M"“ de •Menecer une lettre de recommandation qu’elle m’avait fait espérer de lui ; j’oserai dans ce cas vous prier. Monsieur, de la demander à cette dame pour me la faire tenir; car la protection de Son Kminence me serait sûrement très-utile et d’un gr.and poids, et j’ai très à cœur d’avoir accès auprès d’elle.
n N’ayant encore rien vu et ne sachant sur quoi m’étendre, je m’arrête. Je reprendrai bientôt la plume.