‹ Prud'honChapitre 137 sur 148 · L'AME DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

L'AME DÉLIVRÉE

L’Ame n’est qu'une ébauche en grisaille.

Une femme ailée, les bras et la tête levés vers le ciel, vient de quitter une rive désolée, battue par la mer furieuse et sur laquelle se roule un serpent. A demi nue, elle rejette les vêtements souillés de la fange terrestre ; dans ses yeux brille l’espoir d’une patrie meilleure. Cet ouvrage tout symbolique montre assez quelles étaient les préoccupations de l’rud’hon à cette époque. 11 a voulu traduire en peinture les paroles du Psalmiste : « Oh ! qui donnera des ailes à mon âme comme à la colombe, pour m’envoler vers le lieu de mon repos ' ? » Toutes ses pensées étaient tournées vers la mort, qu’il désirait comme une délivrance’.

exécutée par M. de Boisfremont cl envoyée à Metz à la place de l’original avec deux autres peintures de la collection du Louvre prises dans les magasins (archives du Must'o). — Il existe une réduction de cet ouvrage venant de M. de Boisfremont, qui appartient à M. Laperlier et une autre, à M. Hauguet, qui est moins noire et blanche, moins tachée, moins heurtée que le tableau. La Madeleine est complètement dans l'ombre, et fciret est plus concentré.

t. Un des premiers croquis pour cette composition porte en effet ce passage écrit de la main de Prud’hon.

ï. L’Ame délivrée appartient h M. Eudoxo Marcille. — M. Gabriel de Vendeuvre possède une esquisse de ce tableau que Prud'hon avait donnée à son ami Lordon. Elle est d'une gran le beauté, cl on y discerne la pensée pittoresque du peintre

DERNIÈRE MALADIE DE PRCD'IION.

Dans les premiers jours de Prud'lion fut

atteint d’une indisposition dont il ne comprit pas d’abord la gravité, mais qui était le commencement de la crise suprême. Il écrivait le 3 janvier à une dame qui l’avait invité à, dîner :

« Ma chère amie, — L’année où nous entrons ne commence pas pour moi plus heureusement que la précédente n’a fini. Le tissu de contrariétés qui enlace ma personne continue de s’ourdir sans interruption. Je m’explique. Je ne j)uis, comme j’y comptais, avoir le plaisir d’aller dîner demain chez vous. Une douleur au coté gauche, très-sensible quand je respire, plus vive encore quand je tousse, est précisément venue le premier de l’an me clouer dans ma chambre et s’opposer au plaisir que je me promettais pour le samedi suivant. Le mal n’est que musculaire, comme par exemple un torticolis. J’espère donc qu’il ne passera pas son quatrième jour.

« Recevez tous mes regrets, ma bonne amie, et les vœux de bonheur qu’il m’eût été si agréable de

beaucoup plus clairement que dans l'ébauclie de M. Marcille La lèlo surtout est admirable, pleine de sentiment, d'expression saisissante et touchante. Les traits rappellent beaucoup ceux de M"* Mayer.

VOUS adresser personnellement : il faut prendre patience bon grc mal gré.

« Prud’hon.

fl Ce 3 janvier <823 b

Cependant Prud’hon travaillait encore par moments à son Christ en croix. .M. Uergcr, qui alla le voir à celte époque le trouva dans l’atelier près de son tableau, se chaulTant les pieds cotitre un grand poêle en faîeneo. Sa main lui parut glacée. Il se montra affectueux envers son élève, comme de coutume, mais il était profondément triste et abattu. Il no se doutait peut-être pas encore de l’imminence du danger; cependant, d’après ce que me disent tous ceux ([ui l’ont vu depuis la mort de M"' Mayer, il était persuadé qu’il ne survivrait pas longtemps à son amie. Quelques mois auparavant, il avait acheté au Père-Lachaise un terrain voisin de la sépulture de M"' Mayer où il allait souvent faire de solitaires pèlerinages. Il écrivait à sa fille : « Oh! que la chaîne de la vie est pesante! seul sur la terre, qui m’y retient encore? Je n'y tenais que par les liens du cœur; la mort a tout détruit... ma vie est le néant... l’espérance ne détruit point l’horreur des ténèbres

I. L'ori;;inal du celle IcUro sans alresse appartient à M. Clianibry.

MOUT DE PRÜD’HOX.

qui m’environnent... Elle n’est plus, celle qui devait me survivre... La mort que j’attends viendra-t-elle bientôt me donner le calme où j’aspire?... C’est à ta tombe, ô mon amie, que s’attachent toutes mes pensées, tous mes vœux !

Vers le milieu de janvier, Prud’hon s’alita pour ne plus se relever. La maladie dont il soulTrait prit un caractère aigu et fit en quelques jours des progrès rapides. Le moribond ne se fil aucune illusion sur son état, et vit venir la mort avec une admirable sérénité. Il garda sa pleine connaissance, reçut ses amis et s’entretint avec eux jusqu’au dernier moment, u Ne pleurez point, leur disait-il; vous pleurez mon bonheur, car je vais rejoindre cet ange de bonté, cette amie dont les sullrages étaient si doux à mon cœur. »

C’est dans celte disposition d’esprit que le grand artiste expira le IG février 1823, entre les bras de son excellent ami, M. de Boisfremont. Portant sur lui son regard mourant, le pressant de ses mains glacées, il murmura ces dernières paroles : « Mon Dieu, je le remercie!... la main d’un ami fidèle me ferme les yeux. »

« Ainsi finit, ajoute son premier biographe, un peintre dont le génie sublime et le talent précieux furent dignes de sa patrie! S’il excita l’envie de ses

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