OUVRAGES EXÉCUTÉS A PARIS
reuse , qui se trouve encore dans la famille Fauconnier. Une jeune femme, coiffée d'un bonnet et le sein découvert, tient un petit enfant qui cesse de teter pour regarder sa sœur, qui, la main droite posée sur une chaise, lui présente une rose de la main gauche. Le père est appuyé au dossier de la chaise sur laquelle la mère est assise. A gauche, un jeune garçon est debout au-dessous de la fenêtre et lient une cuiller qu’il porte à sa bouche. Cette Famille heureuse est l’un des premiers ouvrages de Prud’hon. Alors il croyait encore au bonheur. C’est sans doute sa femme, ses enfants et lui-même qu’il a représentés dans cette composition gracieuse. Il y pensa peutêtre lorsque, trente ans plus lard, accablé de chagrin et près de mourir, il terminait cette pathétique Famille malheureuse, commencée par son amie M"* Mayer et dont il a fait une si belle lithographie'.»
4. Je signalerai encore quelques ouvrages restés dans la famille Fauconnier et qui d’après la tradition auraient été exécutés il cette époque ou un peu plus tard. Ce sont d'abord trois tableaux. — L'un représente un intérieur de grange où dorment des paysans. Au premier plan un jeune homme caresse une jeune Bile. Ce groupe parait être la première pensée de l’admirable composition Amour et Innocence. Dans le second c'est une jeune fille vêtue de blanc que lutinent une troupe d’entauLs. On voit dans le troisième une femme qui se baigne dans un bassin entouré de végétations. Au fond se trouve une construction en rocaille. — Puis un très-beau portrait grand comme
RBTOUR A DIJON.
A la fin de 1783, nous trouvons Prud'hoa de retour à Dijon. Le concours était fixé à l'année suivante, et il venait reprendre sur place ses études pour s’y préparer. C'est à son excellent ami Fauconnier qu’il écrit les détails de son voyage. Déjà alors il plaisait et séduisait à première vue, et s’en faisait naïvement gloire.
O Dijon, 27 novembre 1783, — Mon ami, — avant de parler de mon arrivée à Dijon, je dirai quelque chose de mon voyage, qui s’est terminé avec un peu de fatigue. J'ai d’abord pris le coche, oh je me suis passablement ennuyé à ne rien faire pendant quatre jours. Je n’ai pas été plus content de passer
nature de M"” Dombierre, belle-mère de M. Fauconnier. Cette peinture est un peu sèche et minutieuse, mais l'ensemble, d'un beau caractère, a une tournure grande et sévère. — Deux charmantes miniaturesde Fauconnier et de sa soeur Marie, liées par un filet d'or. — Dn portrait également en miniature de Prud'bon lui-mème, igé me semble-t-il de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Enfin deux autres miniatures de personnages inconnus, dont l'une a été donnée è M, Sensier par M"* Pelée. Ces derniers ouvrages paraissent postérieurs aux premiers. — H. Étienne Arago possède deux charmants petits portraits sur bois, l'un représentant Marat, l'autre Charlotte Corday, dit-on, qui appartiennent à la jeunesse de Prud'hon, et qu'il fil sans douU) lors de son second séjour à Paris. On croit qu'ils ont été détacliés d'un vaste panneau sur lequel l'arden artiste avait représenté les personnages marquants de la Révolution.
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quatre nuits sans dormir et à transir de froid. Forcé de descendre k trois lieues d’.\u\erre, l’eau étant trop basse pour aller plus loin, j’ai pris une carriole qui m’a conduit ju.sque-là avec ma malle. Je suis descendu à une auberge, où on m’a assez mal re^u. Sans me gêner, je suis allé dans une autre, où on m’a fait meilleure mine. J’y ai .soupé avec un Gascon et un Américain : le premier venait par la diligence, le second par la poste. Bref, nous avons beaucoup causé en mangeant de môme. Ma conversation a plu à l’Américain, qui. instruit que j’allais à Dijon, m’a offert gratuitement une place dans sa chaise de poste ; je l’ai acceptée avec plaisir. J’oubliais de vous dire que, pendant le temps où j’ai mis ma malle au bureau des diligences, cet aimable homme s’informait de moi à la maîtresse de l’auberge et à sa fille, qui, sans m’avoir vu l’une et l’autre que cette seule fois, ont assuré non-seulement qu’elles me connaissaient, mais ont ajouté k cette certitude les choses les plus avantageuses. (Je l’ai su de l’Américain, qui m’a conté cela pendant la route, et je ne lui ai pas fait mystère que je passais k .Vu.xerre pour la première fois. ) Pour en revenir k l’auberge, nous en sommes parlis après souper, c’est-k-dire k neuf heures du soir, en marchant et parlant toute la nuit. De trente lieues d’.Vuxerre k Dijon nous en avons fait di.v-huit. Il fallait
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nous quitter. Sa route devenait différente de la mienne. Cependant, le plaisir d’être plus longtemps avec moi, m’a-t-il dit, l’aurait fait passer par Dijon, s’il ne se fût détourne que de deux ou trois postes ; mais il y en avait le double et plus, et nous nous sommes quittés avec quelque regret. 11 faisait beau, et dix heures n’étaient pas encore sonnées. J’ai continué le chemin de pied jusqu’à Viteau, où, après avoir pria un bouillon, je suis allé me dédommager, dans un lit assez bon, des cinq nuits que j’avais passées sans dormir. J’ai donc dormi depuis deux heures après midi jusqu’à sept heures du matin sans interruption. J’ai déjeuné copieusement et ai fait ce jour-là neuf lieues de Bourgogne, ou autrement onze lieues de poste, au bout desquelles je suis arrivé à Dijon sur les six heures du soir, un peu fatigué de la marche. J’ai débuté le même soir par le professeur de l’Académie, qui m’a reçu un peu froidement, ou, si vous voulez, trop poliment : un peu plus de familiarité m’aurait mieux convenu. Cependant, hier, j’ai été plus content de lui ; il a même paru qu’il s’intéressait à moi, en me proposant l’évêque de Dijon pour écolier. Je l’ai accepté : ce sera une bonne connaissance et une excellente protection. En province, un évêque est quelque chose. Nous avons ensuite jasé très-familièrement ensemble. J’ai fait de plus con-
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naissance d’une espèce d’amateur, qui désirerait quelques petits tableaux de ma façon. J’attends mes ellets avec impatience, pour en commencer l'exécution.
U Du, 28. Mon ami, j’ai parlé trop tôt. I.a fortune me rit toujours à sou ordinaire. Beaucoup d’espoir et peu d’effet. Il n’est plus question aujourd’hui de l’évéque de Dijon. Un autre jeune homme, un peu freluquet, a obtenu la préférence de l’aumônier de Monseigneur, qui avait été chargé de cette commission, et qui avait été son élève. Ce qui m'a un peu consolé de la perte de cet avantage, c’est la chaleur avec laquelle le professeur a pris mes intérêts, et la façon dont il les a tancés l’un et l’autre; car c’était à lui que l’aumônier s’était adressé par ordre exprès de Monseigneur. Ceci m’ayant manqué, il m’a promis qu’il ferait tout son possible pour m’en dédommager d’un autre côté. En attendant, il m’a chargé de l’exécution d’un plafond pour les Élus de la Province. Ce plafond, qui est d’une grande étendue, sera peu de chose en lui-même. Le profit, je crois, en sera modique ; mais si la pension de Rome payait cela, ce serait une bonne affaire.
« Venons maintenant à ce qui se passe au-dedans de moi. Éloigné des personnes qu’une douce amitié rendait chères à mon cœur, mon existence ne me
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semble plus qu’un rêve pénible, dont je voudrais m'elTorcer de sortir si nilnsion pouvait, pour un moment, tenir la place de la réalité. Eh ! mon ami , faut-il avoir une âme sensible pour n’éprouver que des sensations douloureuses? Livré à moi-même, je me retrace vivement la vie heureuse que je goûtais avec vous ; mais il ne me reste que le regret d’être hors de la portée d’en jouir encore. Et vous, aimable demoiselle, dont la douce intimité semait de fleurs les jours épineux de ma vie, les charmes de votre amitié n’apporteront plus de soulagement à ma détresse. La sérénité ne trouvera plus où séjourner dans mon âme, et le poison de l’ennui me minera tout à son aise. C’est que, encore dans ces jours cruels, tout ajoute â ma mélancolie. Si je fouille audedans de moi, je n’y trouve qu’un vide affreux. Si j’envisage ma situation présente, toutes les idées d'honneurs, de fortune et de gloire disparaissent et deviennent chimériques à mes yeux. Eh! mon aimable demoiselle et amie, un instant de votre présence dissiperait bientôt les sombres vapeurs et rendrait le calme à mon esprit agité; car l’amitié est aux âmes sensibles un aliment qui purge l’âme de ses faiblesses et la fait sortir de cet abattement où l'ennui la plonge lorsqu’elle se trouve dénuée des secours de cette même amitié. Mais dans quelle
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digression je vais m’engager ! Pardonnez, mes chers amis : je n’avais point dessein de vous ennuyer en promettant de vous écrire, et j’aurais dû vous en épargner l’idée. Je finis en vous embrassant mille fois du meilleur de mon cœur, .\ssurez. s’il vous plaît, votre maman de mes respects. Mes compliments à M. Sylvain, et soyez persuadé que mon attachement ne finira qu’avec ma vie. Je suis, avec la plus tendre amitié, votre serviteur.
« Prub’hon, p.
« Mon adresse ; Chez M. Pérille, place Saint- Étienne, à Dijon. I)
■Malgré une certaine emphase et cette affectation de sensibilité si commune à la fin du xviii* siècle, Prud’hon était profondément triste et découragé, et il souffrait réellement de sa solitude. Il avait dépensé en efforts impuissants bien des années déjà. Il paraît douter de l’avenir et de son talent. Il écrivait à cette même époque, si l’on en juge par les détails qu’il y donne sur scs travaux en vue du concours, et surtout sur ceux de son ami Naigeon, une lettre sans date et sans suscription, mais qui, d’après le ton qui y règne, ne peut avoir été adressée qu’à M. de Joursanvault.
PRÜD HON Al) BARON DE JOUKSANVAV LT. 75 ■I Monsieur, confus de toutes les marques d’amitié que je reçois de votre bonté sans en être digne, je ne sais comment ni par où vous en témoigner ma reconnaissance, vu que mon ignorance et mon peu de talent m’en mettent hors d'état. C’est pourquoi. Monsieur, j’ose supplier cette même bonté de vouloir bien user d’indulgence et regarder favorablement le sincère attachement et, si vous me permettez de le dire, la pure amitié que votre grande âme a fait naître dans mon cœur, dès que j’ai eu l’honneur de vous connaître; après cela. Monsieur, je ne désire rien plus que la persévérance de l’affection et des sentiments que vous avez conçus pour moi et l’accomplissement de tous vos désirs. Je suis très-fâché. Monsieur, que M. .Donjon ne vous ait pas envoyé les bustes dans le temps où vous avez paru le désirer et qu’il ait ainsi abusé de vos bontés et des marques de bienveillance dont vous avez bien voulu l’honorer. J’aurais souhaité. Monsieur, qu’il n’eùt tenu qu’à moi et qu’il eût été en mon possible de vous satisfaire là-dessus; je l’aurais fait de tout mon cœur.
« Quant à ce qui regarde le grand concours, nous ne savons pas encore dans quel temps on le décidera, ni quand on le jugera; mais dès que j’en serai instruit. Monsieur, j’aurai l’honneur de vous le mander, et vous pouvez être persuadé que je ne né-