‹ Prud'honChapitre 18 sur 148 · Î6 PRID'HON AU BARON DE JOURSAN VAÜLT · texte numérisé non relu

Î6 PRID'HON AU BARON DE JOURSAN VAÜLT

gligerai rien pour me rendre digne de voire suffrage. Monsieur, je suis indécis sur le dessin que vous m'avez demandé pour graver, n'ayant point d'estampes d'après de grands maîtres et étant moi-méme dans l'impossibilité d'avoir cet honneur, faute de talent. C'est pourquoi. Monsieur, je vous supplie de me faire connaître plus particulièrement votre intention là-dessus ; je tâcherai alors de la remplir exactement et avec le zèle le plus ardent.

« M. Naigeon est très-mortiûé , Monsieur, de n’avoir pu vous envoyer de ses dessins après nature; mais comme, en attendant le concours, l'on ne nous donne des poses que de trois ou quatre jours, on n'a le temps que de faire un bon ensemble, qui est autant profitable pour l'avancement qu'un fini. Je puis d'ailleurs vous assurer, Monsieur, qu'il eût été bien dommage que les heureuses dispositions de M. Naigeon n'eussent pas été cultivées, pouvant devenir un très-habile homme. Je suis surpris moimême de l'étonnante rapidité avec laquelle il a surpassé tous les jeunes gens qui étaient au-dessus de lui, pour venir disputer les premiers avec avantage. Vous pouvez être persuadé. Monsieur, que s'il continue comme il a commencé, il aurait été très-fâcheux pour lui que votre générosité n'eût pas suppléé à sa mauvaise fortune ; aussi sa reconnaissance sera-t-elle

PBÜD’HON ET LE BARON DE JOÜRSAN VACLT. T7

éternelle, ainsi que le dévouement et le respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre trèshumble, très-obéissant serviteur et ami.

« Phudon'. »

Cette lettre est, à notre connaissance, la dernière que Prud’hon écrivit à M. de Joursanvault. Le protecteur du jeune peintre ne mourut cependant qu’en 1792*. Mais bien auparavant ses rapports avec Prud’hon paraissent s’être au moins ralentis. L’artiste et le gentilhomme n’appartenaient pas au même parti. Il est probable que les questions politiques qui agitaient alors tous les esprits ne furent pas étrangères à un refroidissement que je ne saurais expliquer autrement. Prud’hon, sans doute, ne sut pas maîtriser sa bouillante nature. Il blessa par quelqu’imprudent propos les susceptibilités aristocratiques de M. de Joursanvault. Ce qui est certain, c’est qu’à partir

1 . L’origioal de cette lettre appartient à M. Fenillet de Conciles, t. H. de Fontenay, petit-fils de N. de Joursanvault, m'apprend en efTet que son a'ieul, Jean-Baptiste- Anne-Geneviève Gaignarre, baron de Joursanvault, mourut, âgé de quarante-cinq ans, le 17 octobre 1791, à Cbâlone-sur-Saône, dans l’hètel du Chenal blanc, où il s'était réfugié et où il se tenait caché. Il était alors à peu près ruiné. La plupart des objets d'art qu'il possédait furent dispersés. Son admirable collection de papiers ne fut vendue que beaucoup plus tard.

78 PRCD'HON A M. FAUCONNIER

de ce moment nous ne trouvons plus aucune trace de cet homme si éclairé, si généreux et si bienveillant.

Voilà donc Prud’hon installé à Dijon et tout occupé du concours qui semble fuir devant lui ; mais l’approche de cette lutte, qui doit décider de son avenir, ne parvient pas à l’arracher à sa mélancolie naturelle. Il se sent triste et comme abandonné. Il regrette les excellents amis qu’il a laissés à Paris, et écrit trois mois après son arrivée une nouvelle lettre à son ami Fauconnier :

M Du 26 février 1784. — Mon ami, vous m’avez perdu de vue; le temps m’alTaiblit insensiblement dans votre souvenir, et bientôt peut-être m’oublierezvous entièrement. Puis-je croire, en effet, que vous gardiez si longtemps le silence, sachant combien votre amitié est nécessaire à mon cœur et combien les maïqucs que vous m’en donnez en m’écrivant adoucissent les peines et les ennuis que j’ai de votre absence? O mon ami! par où ai-je mérité un traitement si dur? Hélas! si l’indifférence succédait à votre tendre amitié, que deviendrais-je? Où trouver un

Bigitized by^OOgle

PRCD'HON A M. FAUCONNIER. ■;9

ami qui pût vous remplacer dans mon cœur? Il n’en est point : contraint alors de renfermer mes chagrins au-dedans de moi, je n’en sentirai que plus vivement combien je suis malheureux. O mon ami, si vous ne m’avez point rayé de votre cœur, si mon tendre et sincère attachement compte encore chez vous pour quelque chose, de grâce, n’accroissez pas davantage mes ennuis par un plus long silence; ce serait me désespérer. Que si ce n’est que la paresse qui vous tient, ayez quelques égards à l’amitié ; en sa faveur écrivez-moi plus souvent. Quelques lignes chaque fois sufTiront pour rassurer mon cœur et me diront que vous m’aimez toujours. J’attends cette grâce de votre amitié et de votre complaisance.

U La tenue des états est retardée : on ne sait pas encore jusqu’à quand. Peut-être sera-ce jusqu’^au mois d’août, peut-être jusqu’à celui de septembre ou novembre. Notre concours est aussi en retard; surcroît d’ennui pour moi. En vérité, mon ami, si j’eus.se prévu tout cela, je ne serais pas venu à Dijon. Quel triste séjour pour moi! Encore un mois d’attente. Nous ne concourrons qu’au premier avril jusqu’à la fin de mai inclusivement. Ah! que j’ai bien besoin, mon ami, que vos lettres viennent quelquefois calmer mes ennuis : ils sont à leur comble.

« On construit ici un ballon : deux personnes se

Page 1