‹ Prud'honChapitre 26 sur 148 · L’original de celte lettre appartient à M. Pcico · texte numérisé non relu

L’original de celte lettre appartient à M. Pcico

PRUD’HON VISITE PARME ET MILAN 44S et si compliqués qui forment la trame de l'âme humaine. A l’égard de Prud’hon, un fait qui jusqu’ici me paraissait inexplicable m’avait dès longtemps frappé. Ses premiers ouvrages, la Cérè.i, l'Amour réduit à la raison, et son pendant : Le cruel rit des pleurs qu'il fait verser, qu’il exécuta à Paris aussitôt après son retour de Rome, prouvaient incontestablement qu’il avait étudié avec ardeur et assiduité Léonard de Vinci et Corrége. Or, au moment du premier séjour de Prud’hon à Paris, le musée du Louvre n’existait pas encore, et il est peu probable que le pauvre peintre ait eu l’occasion de visiter le cabinet du roi à Versailles '. Rome ne possédait do l’auteur de la Cène que la petite fresque de San Onofrio, qui n’est appréciée et attribuée à I^^onard que depuis quelques années; car l’ébauche du Saint Jérôme de la galerie Fesch, aujourd’hui au Vatican, n’était pas connue à cette époque *.

4. Il est vrai que, en 4750, rcnl dix tableaux appartenant au cabinet du roi turent transportes au Luxembourg, où ils restèrent jusqu'en 4785, é|ioque à laquelle on les réintégra à Versailles. Le public était admis à les visiter deux fois par semaine. Hais d’après l’inventaire très-sommaire que nous possédons, il ne parait pas que, si l'on en excepte une Sainte Famille de Raphaël et ta Charité d’André dol Sarte, cette collection renfermât les ouvrages importants de la galerie royale.

1. J'ai dit, dans mon Etude sur Leonard de Vinci, que je me refusais absolument h admettre comme œuvre de ce maître la Modestie et la Vanité, de la galerie Sciarra.

<16 pri'd’hon visite paume et milan.

Quant à Corré"e, il n’était représenté dans la ville des papes que par la Dannè de la galerie Borghèse'. Où donc Prud’lion avait-il étudié Corrége et Léonard? Sa correspondance va nous donner le mot de cette énigme. Le jeune peintre a visité le nord de l'Italie, où il a fait un et peut-être deu.x voyages; il a vu Florence, Parme et .Milan. Nous possédons en effet une lettre que Prud’lion écrivit de Turin à son ami Fauconnier, à l’occasion de la mort de sa mère. Or, on ne va pas à Turin, on y pa-s.se ; ce n’est ((u’une étape à l’aller ou au retour. Il est vrai que cette lettre n’est pas datée ; elle est probablement un peu postérieure il l’époque qui nous occupe, et on peut la rapporter à l’été de l’année 1786, car on verra ])lus loin que c’est îi partir du 7 décembre 1785 qu’on ne retrouve plus dans la correspondance le nom de M'“' Fauconnier la mère, à laquelle Prud'bon ne manquait jamais de se rappeler. Deu.x autres lettres écrites de Borne, peu de temps sans doute après un premier voyage, et où Prud’bon parle longuement de la Cène de Sainte-SIaric-des-Grâces, ne permettent pas de douter qu'il ait vu l’ouvrage original. En effet, bien que ces lettres aient trait à la copie en tapisserie de la Cène que l’on voit au Vatican, le

1. Je n'oserais même aflirmer que ce tableau fût déjà à Rome à celle époque.

PRÜD’HON A M. FAUCONNIER. ' 117 peintre entre dans des détails précis sur les dégradations qu'a subies la fresque et dont il n'y a pas trace dans la reproduction. S'il a été à Milan, il ‘a certainement visité Parme et a pu étudier le Corrégé au dôme et au musée de cette ville. Ces divers indices permettent de supposer que Prud'hon, suivant en cela l'exemple des élèves de l'.\cadémie de France, de la plupart des étrangers et môme des Romains aisés, faisait, pendant les mois d'été, des voyages dans la Péninsule, et que, voulant aller dans le nord, mais résolu, comme on s'en souvient, à ne plus se risquer sur l’élément perfide, il prenait sa route par Florence et par les duchés : c’est la plus belle, la plus directe, celle qui lui fournissait le plus grand nombre de sujets d’étude. Quoi qu’il en soit de cette première excursion, Prud'hon était de retour à Rome le 20 septembre 1785, comme on le verra par l’une des lettres où il parle avec tant de jugement et d’enthousiasme de la Cène de Léonard.

*• Mon cher ami, écrit-il à.M. Fauconnier, sur la perte d’une mère qu’on aime tendrement et qui nous est autant attachée que la vôtre l’était à ses enfants, quelle consolation peut-on donner? Il n’est que le temps qui en puisse modifier la douleur. Cependant, mon ami, il ne faut point se laisser aller au chagrin.

418 PnfD’IION A M. FAlCO.NNIEn.

La raison doit avoir ses droits sur des affectations (sic) qui peuvent nous être nuisibles, et c’est dans ces moments de crise où l’Iiommc doit rappeler tout son courage. Vous savez, mon ami , que tout ce que produit la nature ne peut durer longtemps, et que par conséquent on doit s’attendre tous les jours à quelques nouvelles révolutions. Je sens moi-même que le revers cruel qui vous est arrivé a dù vous affecter bien profondément. Vos regrets et vos douleurs ne sont que trop justes, hélas! mais pour cela faut-il que le cœur s’en repaisse avec obstination? Non, au contraire il faut se rappeler tout ce qui peut vous distraire de vos chagrins. Que vous dirai-je, mon ami? J’ai éprouvé comme vous le même malheur. J’ai perdu en quatre mois un père et une mère qui m’aimaient tendrement. Bien plus, il ne m’est resté que des frères et des sœurs en qui j’ai trouvé moins d’affection et plus d’indifférence que dans des étrangers. A l’àgc où j’étais alors, il m’était bien dur de n’avoir plus personne qui s’intéressât à ma jeunesse : cependant il a fallu boire le calice jusqu’à la lie ! D’autres malheurs survinrent; on retira ma pension. Je restai donc sans fortune, sans secours, sans talent; de plus, ingénu, timide, confiant, ne connaissant point le monde, et enfin abandonné à moi-même. Que de petites misères, et qui étaient bien grandes pour moi,

PRLD'HON A M. FAUCONNIER. <19

il m'a fallu essuyer! par combien de situations embarrassantes il m’a fallu passer! Combien de fois il m’a fallu être dupe de ma bonté, et combien j’ai trouvé qui en ont abusé ! Quelle comparaison de ce temps avec celui que j’avais passé dans la maison paternelle! Que de regrets alors sur la perte de ceux avec qui j’avais goûté toutes les douceurs de l’aisance! et, encore pis, quelles inquiétudes sur un avenir qui m’eiïrayait sans cesse, lorsque je venais à y penser! Telle était cependant la peine de ma situation d’alors. Cependant, mon ami, le ciel ne m’a point abandonné, et il faut espérer qu’il conduira le frêle vaisseau de ma vie jusqu’au bout, sans autre malheur considérable. Croyez de même que, quoiqu’il vous ait privé d’un grand secours et d’une grande consolation, il prendra soin de pourvoir à tous vos besoins, moyennant un peu plus de peine et de travail. Pour moi, mon cher ami, si jamais la fortune veut m’être un peu favorable, croyez bien qu’alors le plus cher plaisir de mon cœur sera de vous en faire part. Adieu, mon cher ami; consolez-vous; écrivez-moi le plus souvent qu’il vous sera possible, car la plus grande douceur que j’éprouve est de m’entretenir avec vous. Adieu, je suis et serai toute ma vie le meilleur de vos amis*.

it Pri-d'hon. b

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