‹ Prud'honChapitre 27 sur 148 · L'original de celte lettre appartient à M. Pelée · texte numérisé non relu

L'original de celte lettre appartient à M. Pelée

(iO PRCD'IION Ai,M. DKVOSGE.

Dès le mois ilc septembre 1785, Prud'lion commence à se préoccuper de la copie qu’il devait faire pour les états de Bourgogne. Cette commande étaitelle exceplionnelle et destinée à aider le pauvre artiste obligé de subvenir, avec sa modeste pension, à ses propres besoins et à ceux de sa famille qu'il avait laissée à Cluny? Je n’ai pu éclaircir ce point; mais il me parait plus probable que l’exécution d’un pareil ouvrage était une obligation imposée aux pensionnaires, et destinée h s’assurer de leur zèle et de leurs progrès, et à dédommager en même temps la Province des sacrifices qu’elle s’imposait. Prud’lion écrit à .M. Devusgc, chargé de suivre et de diriger les lauréats, pour lui soumettre ses idées au sujet de cette copie. Il voudrait reproduire une belle chose : un des carions de Haphaél ou la Cene de Léonard ; mais il craint que ses compatriotes ne trouvent de pareils ouvrages bien sérieux, et qu’ils ne préfèrent des tableaux qui frappent les sens plutôt que l’àme.

ti De Hume, ce W septembre 17S5. — Monsieur, le plaisir sensible que me causa votre lettre pleine de sentiments d’une tendre amitié était encore augmenté par l’espoir de celle qui devait bientôt me venir, et que j’attendais avec l’impalicnce d’un désir tel que le donne l’attachement respectueux d’un

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tendre fils ; mais celte clière lettre, qui m’aurait rapproché du temps heureux où je travaillais sous votre direction en me donnant des conseils pour me guider dans la carrière que je cours , je suis encore à la désirer avec le même empressement. Puisse-t-elle ne pas tarder à me parvenir! Je sais bien que l’amitié confiante, comme celle dont vous m’honorez, doit penser qu’il est peu besoin de lettres pour persuader de ses sentiments ; car, vraiment, on ne se gêne à cet égard qu’avec les gens indilTérents et avec qui on ne veut pas être en reste ; mais, cependant, celui qui est éloigné s’attriste quelquefois, et lorsqu’il pense aux personnes vers qui son cœur le porte, il n’en désire que plus ardemment de jouir de leur entretien. Cette jouissance, délicieuse pour lui, l’empêche de se croire isolé dans un pays où son étude lui tient lieu de connaissances; en lisant leurs lettres dans ses moments de loisir, il se voit avec eux, et celte douce erreur ne laisse pas de chasser de son esprit l’ennui de la solitude. — Daignez, .Monsieur, peser la solidité de mes raisons, et laissez-vous toucher d’un peu de commisération pour un pauvre exilé que la tendresse de son cœur ramène souvent vers ceux qu’il ose nommer ses amis.

<1 Vous me parlez de l’exécution de l’Aurore du Guide, peinte à fresque dans un plafond du palais

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Rospigliosi. Pour m’y préparer, je vais donc commencer par faire acquisition de boîte à couleurs, palettes, brosses, pinceaux, chevalets, etc. Je pense qu’il faudra se régler, dans les mesures et l’emplacement qu’occupera ce tableau, à la forme longue et étroite de l’original, pour que la copie en puisse conserver l’agréable de la composition.

« Lorsque j’étais à Dijon et qu’il était question du tableau que j’exécuterais pour la Province, vous me dites. Monsieur, que, sans faire attention que le sujet fût sacré, profane ou fabuleux, je pouvais choisir indiiïéremment dans ces trois genres celui qui me frapperait le plus et vous en faire part. Je pensai donc, en voyant les tapisseries de Raphaël (et après avoir vu un grand nombre d'autres tableaux), que l’on ne pouvait rien faire de mieux que de faire une copie d’après l’une d’elles. Ce sont (sic) dans ces admirables tapisseries où brille le plus éminemment le génie divin de ce grand maître. Après son Ecole d'Athènes, ce sont ses plus beaux ouvrages, et on pourrait dire les seuls qui l’égalent dans le simple de la composition, comme dans la force des caractères et de l’expression. Le premier sujet est la l^’alivilé; le deuxième, l'Adoration des Mages; le troisième, le Massacre des Innocents, en trois morceaux, dans lesquels l’expression d’une douleur active est à son plus haut

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point ; le quatrième, une Résurreclicn, autre morceau, où l’énergie de chaque figure est jointe à une simplicité d’action et à des caractères tels que Raphaël les imaginait lorsqu’il était inspiré de son génie sublime. Le cinquième est un iVo/j me tangere; le sixième, les Disciples d Emmaüs; le septième, une /Isce/ision ; le huitième. Saint Paul prêchant dans l’Aréopage, tableau qu’on pourrait mettre en parallèle avec son École d'Athènes; le neuvième, le même Saint Paul et saint Barnabe déchirant leurs vêtements, parce qu’on voulait leur sacrifier comme à des dieux, autre tableau tout aussi admirable que le précédent; le dixième, Ananie et Saphira expirant dans les convulsions aux pieds de saint Pierre et en présence des autres apôtres, pour lui avoir célé la vérité dans l’argent de la vente de ses biens qu’il venait lui offrir, et dont il avait détourné une partie. Le onzième, Saint Paul guérissant un aveugle en présence d’un consul ou tribun, ou quelque autre Romain en dignité, dont j’ignore le nom. Le douzième, Jésus- Christ qui donne les clefs à saint Pierre; vous devez en connaître la gravure ; le treizième, la Pêche miraculeuse; ces quatre tableaux ne le cèdent en rien aux deux précédents, et montrent dans des beautés différentes le même degré de sublimité. Enfin, le quatorzième, Saint Pierre et saint Jean guérissant un

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boiteux à la porte du temple; celui-là où sont des colonnes torses, entre lesquelles on aperçoit les figures du sujet, ne me plaît pas infiniment. Il me reste à vous parler d’une quinzième tapisserie, qui représente une Cène d’après Léonard de Vinci. Lorsqu’on est devant, on demeure immobile d’admiration, on ne peut se lasser de regarder, et lorsqu’on a bien vu chaque figure en particulier, on avoue que jamais Raphaël ni le Poussin, qui ont traité plusieurs fois ce sujet, n’ont approché de celui-ci dans l’expression. Un trouble général est répandu parmi les apôtres; on lit sur tes têtes de chacun d’eux ce ([ui .se passe dans leur âme ; on pourrait meme répéter ce qu’ils disent et pensent au récit triste et tran([uille que leur fait le Christ de ce qui doit lui arriver. Enfin, quand I^éonard de Vinci n'aurait fait que ce seul tableau, qui est peint à fresque dans un réfectoire de moines à Milan, et qui malheureusement est abîmé au point qu’on y aperçoit à peine quelques têtes, ce seul ouvrage l’eût conduit à l’immortalité. Quel homme pour penser chaque figure d’un tableau d’une manière simple, naturelle et sublime! Je ne m’étonne plus qu’il ait mis trois ans à l’e.xécution d’un pareil tableau. Semblable en cela aux anciens, dont la sage modération préférait de produire un ou deux de ces divins chefs-d’œuvre ( fruits étonnants des réflexions et des

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pensdes profondes), à la fréndtique amhilioii de vouloir tout faire sans se donner la peine de penser à rien; aussi élaient-ce là des hommes. J'en reviens donc à dire que j’imaginais à faire une copie d’après une do ces belles tapisseries. Il est vrai que ce sont des sujets qui ne sont point agréables pour qui n’en .sent point les beautés, et qu’à Dijon le plus grand nombre pourrait bien les trouver insipides, ou imaginer d’après cola que les tableaux qui frappent les sens plutôt que l’àme doivent y être préférés. Cependant, si, sans les connaître, on y veut les belles choses que renferme Rome, il faut qu’on se résolve alors à y souiïrir les tableaux de religion, puisque ce sont des sujets que les grands maîtres ont le plus souvent et le plus sublimement traités sans contredit; autrement, on aura bientôt tari la source des sujets fabuleux ou d’histoire profane. Quoi qu’il en .soit, vous pen.sez bien, Monsieur, que ce que je viens de dire no sont que des paroles et non des oppositions, et que je me conformerai toujours avec plaisir au goût d’une Province dont les bienfaits me mettent à même de voir, d’étudier, d’épurer mon goût et d’accroître mes lumières d’après des beautés qu’elle ne sait ni senlir ni apprécier. J’attends donc les mesures do la toile pour commencer. J’ai peut-être parlé un peu librement et franchement ; mais puis-je craindre

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d’ouvrir mon cœur et mes pensées à vous, Monsieur, qui ne savez que trop combien un artiste éclairé a de contradictions à essuyer dans un pays où le goût est encore ou colifichet ou barbare, où l’homme de talent soulTic et s’y épuise inutilement et sans fruit, tandis qu’on devrait l’y goûter et l’y suivre par choix de discernement? Il mettrait alors sa jouissance dans sa peine même, quand il verrait qu’il ne se la donne pas en vain.

<1 J’ai l’honneur d’èire, avec un attachement tendre et respectueux. Monsieur, votre trés-humble, très-obéissant serviteur et élève,

« Prud’hon.

Il P. S. — .Vssurez, je vous prie, madame Devosge de mes respects. «

Prud’hon revient sur ce sujet de la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces, dans une lettre à son ami Fauconnier. Cette lettre sans date est certainement de la même époque que la précédente; elle exprime les mêmes idées, le môme enthousiasme; elle montre une intelligence si vive et si profonde de l’œuvre du maître sublime, que je veux encore la citer. Il me semble qu’on ne se lasse pas d’entendre le jeune artiste parler de Raphaël et de Léonard :

PRÜD'HON A B». FAÜCONNIER. tn

« Mon cher ami, je suis bien sensible aux tendres marques de votre amitié. Que ne puis-je m’en rendre digne, soit par mon talent, soit par ce que voudrait faire mon cœur pour vous en marquer sa reconnaissance! Mais enfin, peut-être un jour viendra où je pourrai voir mon désir rempli ; c’est ce que je souhaite. Je sors de voir tout fraîchement les admirables tapisseries exécutées autrefois sur les cartons du fameux Raphaël; sans contredit, c’est, selon moi, ce qu'il a fait de plus beau, de mieux senti et de plus expressif. Mais quelqu’un qui l’a surpassé bien au delà dans la pensée, la justesse de la réflexion, et du sentiment, et de la perspective, etc., c’est l’inimitable Léonard de Vinci, le père, le prince et le premier de tous les peintres, d’après lequel on voit également une seule tapisserie exécutée sur sa fameuse Cène, peinte à Milan dans un réfectoire de dominicains. Ce tableau est le premier tableau du monde, et le chef-d’œuvre de la peinture. Toutes les qualités de l’art s’y trouvent réunies au degré le plus sublime. Lorsque l’on est devant, on ne se lasse pas d’admirer soit le tout ensemble, soit chaque détail en particulier. C’est une source intarissable d’études et de réflexions. La vue de ce seul tableau suffirait à perfectionner un homme de génie, au point d’égaler ou de surpasser Raphaël même, puisque tout y est réuni. Cependant, peu de personnes

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font altcniioii non-seulement à ce lalileau, mais en général à tout qu’on voit de Léonnrd. Ou le mérite de ce grand homme est trop au-dessus de leur intelligence, ou ce qu’il a fait est trop parfait pour qu’il leur vienne li la pensée d'oser jamais approcher de sa manière, leur parai.ssant comme une chose absolument impossible. Cet homme rare joignait au génie le plus sublime un raisonnement juste et une spéculation profonde, choses qui se rencontrent rarement en une même tète, puis((ue le premier semble appartenir k un homme sanguin, et le second paraît être le fait d’un homme froid et réfléchi. Aussi a-t-il employé neuf années ii peindre cette admirable Cène, dans laquelle on voit, dans une diversité étonnante de caractères dilTérents, cette parole de Jésus-Christ: « Je vous dis en vérité qu’un d’entre vous cette nuit même doit me trahir. » Chaque figure sp meut suivant que le porte son caractère particulier: le Christ parle avec une tristesse tranquille; saint Thomas .s’étonne et ne veut point croire; saint Jean s’affecte et s’attendrit; saint Pierre s’indigne et démontre qu’il est prêt à employer la force contre le perfide; Judas contrefait l’étonné; enfin, les uns man|uent de la crainte, d’autres se demandent entre eux avec étonnement qui est capable d’une telle action; d’autres demandent encore avec anxiété à leur maîtie de leur nommer l’aulear de cet

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acte atroce; enfin, tous marquent le troul)le et la confusion. Joignez à cela que la scène se passe dans un salon grand et tranquille, et, pour ne rien oublier, que trois fenèlrcs dans le fond, qui laissent voir l’horizon extrêmement bas, donnent à entendre que l’action se passe le soir sur les vingt-trois heures. Après cela, que peut-on désirer de plus? Pour moi, je n’y vois que perfection, et c’est là mon maître et mon héros.

« Adieu, mon ami. Je vous embrasse, et resterai éternellement votre ami '.

« PrCD’iIOS. Il

Prud’hon en fut pour ses frais d’éloquence. Les filus de la Province ne se souciaient ni de Raphaël ni de Léonard. Ils voulaient un sujet agréable et gai: une Cène ou un Massacre des Innocents ne faisaient pas leur affaire. D’ailleurs il fallait un plafond. Ils avaient jeté leurs visées sur l’Aurore du Guide. M. Dcvosge fit part à Prud’hon de leur désir, et celui-ci rend compte à son maître des démarches inutiles qu’il a tentées pour obtenir l’autorisation de copier la pein-

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