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Alors directeur de l’Académie de France à Rome

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solides, ont besoin de solitude. Après cela, lorsqu’il y est affermi et qu’il a acquis le degré de talent dont il se croit capable, il peut se produire avec retenue ; car il risquerait encore de inaniérer son génie. Léonard de Vinci, cet Homère de la peinture, qui aurait donné des leçons à Raphaël, Michel-Ange et à tous les maîtres qui sont venus avant et après lui, dit luimôme qu’un artiste a besoin d’être tout entier à lui, que la solitude lui est absolument nécessaire pour observer plus attentivement la nature. Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faut ou se résoudre à ne rien savoir en voyant le monde, faisant sa cour et perdant son temps, ou sacrifier le monde et ses flatteries pernicieuses à la science et au plaisir de devenir un homme de talent.

« -A l’égard de ma femme, qui vous a demandé des secours sans m’en prévenir, venant d’en recevoir il y avait peu de temps, cela ne me fait point plaisir. Je crains extrêmement et je n’aime point abuser de la bonté dos personnes qui se font un plaisir de nous rendre service, et Je voudrais qu’elle pensât un peu comme moi. Je lui avais écrit ma façon de penser à cœur ouvert; mais il paraît qu’elle y a fait peu d’attention, ce qui ne laisse pas de me piquer contre elle. J’ose donc vous prier. Monsieur, de ne point acquiescer si vite h sa demande ; je

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VOUS en prie, et ce sera m’obliger que de ne le pas faire'. »

M'"' Prud’hon ne cessait de harceler M. Devosge de scs demandes d’argent. Prud’hon écrit encore à ce sujet :

B Home, ce 24 juin 17S6. — Monsieur, je suis confus de l’importunité de ma femme à vous demander des secours. Elle abuse de la bonté et du zèle avec lequel vous vous êtes porté à. lui rendre service dès les premières fois, et moi je suis embarassé de plus en plus. Comment et dans quel temps pourrai-je m’acquitter envers vous de tout ce que vous ne cessez de faire pour moi ? Elle a agi encore cette fois-ci sans m’en prévenir, et même il y a assez longtemps que je n’ai reçu de ses lettres. Cette manière de se conduire ainsi ne me plaît point ; c’est pourquoi j’oSe vous prier. Monsieur, non pas de lui retirer totalement vos bontés, puisqu’il peut y avoir des cas où la nécessité la forcerait à recourir à vous, mais seulement d’avoir moins de condescendance à ce qu’elle a la hardiesse de vous demander, parce qu’il me paraît

4. Cette lettre, publiée dans les Archives de l'Art français, tome V, est terminée par un paragraphe de Bertrand que j'omets. Elle est signée ; Pnuo'noN et BEatiAKD.

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que les cent cinquante livres que vous avez eu la bonté de lui faire tenir la première fois se sont éclipsées bien vite. La mort de sa mère peut y avoir contribué en quelque chose ; mais elle avait sa sœur qui reste à Lyon et qui se trouva à Cluny pour ce momentlà, qui avait plus qu’elle moyen de fournir à la dépense qu’il fallait faire. Son frère le militaire, sergent dans le régiment de la Colonelle, qui est resté longtemps à Cluny et qui y est peut-être encore, avec le prétexte d’arranger leurs affaires, pourrait très-bien lui avoir fait faire ces démarches si pressées, ce qui ne m’étonnerait pas : premièrement, c’est que leurs affaires ne peuvent pas s’arranger ni si vite, ni avec si peu, parce qu’il faudrait avoir un procès avec leur oncle, qui est un chicaneur. Cet oncle tenait la portion d’un frère cadet qui, à sa mort, fit mon beaupère son héritier; il l’a toujours tenue jusqu’à présent, parce que mon beau-père n’avait pas le moyen de la lui faire céder par force. Actuellement que mon beau-père et ma belle-mère sont morts, il voudra encore bien moins en entendre parler; et puis je n’ai jamais bien su ni ce que c’était, ni à quoi se montait cette succession. Je crois seulement que c’est peu de chose. Ainsi, Monsieur, je suis porté à croire que l’argent que vous avez eu la complaisance de lui faire passer s’en est allé et s’en va sans autre chose

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que par la dépense que lui aura occasionnée et que lui occasionne peut-être encore son frère qui, comme gens de son état, boit et mange sans s’inquiéter d’où viennent les moyens qui fournissent k ses besoins : et à son départ, ne faut-il pas aussi de l’argent? Cela doit être. Mon beau-père a dépensé son bien do patrimoine tout d’un coup, si bien qu’en ces derniers temps il était obligé de vivre du produit assez mince de sa charge de notaire. Lui étant mort, la vente de cette charge a servi à entretenir tout doucement ma belle-mère dans le peu de temps quelle lui a survécu, de sorte qu’il n’est resté aux enfants qu’une petite maison qui, avec le jardin et dans un pays comme celui-là, peut valoir au plus mille francs. El depuis, quelques dettes par-ci par-là qu’il faut payer. Voilà pourquoi ma femme peut quelquefois se trouver dans le besoin; voilà pourquoi j’avais osé vous prier de vouloir bien lui prêter quelques secours; mais c’est trop à la fois, et je ne voulais pas qu’elle en abusât. Mon pauvre enfant, c’est lui que je plains le plus. S’il avait été moins jeune, j’aurais peut-être bien fait de l’avoir avec moi. Enfin, il faut espérer que le temps remédiera à tout.

a Pardonnez, Monsieur, si je vous ai entretenu de choses si ennuyeuses. J’ai cru devoir entrer dans ces détails domestiques, afin que ma femme ne sur-

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prît pas mal à propos la bonté de votre cœur. Peutêtre me suis-je trompé dans mes conjectures; peutêtre avait-elle réellement besoin du secours qu'elle vous a demandé; mais je suis loin de me fier à tout ce qu’elle pourrait dire.

« Je suis après travailler au tableau pour la Province. C’est même ce qui m’a empêché, .Monsieur, de répondre plus tût au billet que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire par la lettre de notre ami Gagnereaux'. Le peu de temps que j’ai pour l’exécuter fait que je ne me donne pas un moment de relâche. Il ne dépendra ni de moi ni de mes soins qu’il ne soit bien, car j’y apporte tout le zèle et l’assiduité dont je suis capable. Je souhaite, lorsqu’il sera fini, que vous en soyez content : ce sera pour moi, Monsieur, la satisfaction la plus sen.sible que je puisse recevoir.

« J’ai l’honneur d’être, avec un attachement respectueux et sincère. Monsieur, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,

« Pbod’hon, p.

» Je vous prie d’assurer M™ Devosge de mes

« . Il Oïislc une biosrapliie de cet arlislc, publiée par M. Henri Baudot, sous ce titre : tVoÿe historique de Bénigne Gagnereaux. Dijon, «847, in-8”.

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respects et d’embrasser tendrement pour moi toute votre aimable famille. Le petit Natoile doit actuellement penser à venir A Rome. C’est là où l’antique et les grands maîtres lèvent tout d’un coup les préjugés qu’on peut avoir pris ailleurs, surtout lorsqu’ils ne se sont point trop glisstîs dans la pratique. C’est à quoi on ne peut trop faire attention.

« Notre cher ami Bertrand vous assure de ses respects et doit incessamment vous écrire au sujet des plâtres que vous l’avez chargé d'acheter. »

Au mois d’octobre, Prud’hon quoique retardé par les fièvres, a presque terminé son tableau, et il donne à M. Devosge des détails sur son exécution :

« Rome, le 3 octobre 178G. — Monsieur, une maudite fièvre, venue très-mal à propos, et qui m’a tenu quinze jours au lit, m’a forcé de perdre tout ce temps-là et plus sans pouvoir travailler au tableau de la Province. Il semble, et il arrive presque toujours que, lorsque les ouvrages sont pressés ou qu’on n’a qu’un certain temps pour les faire, il arrive, disje, que c’est dans de semblables moments que surviennent tous les inconvénients auxquels on paraissait devoir le moins s’attendre. Cependant comment les parer? Il faut, bon gré, mal gré, prendre ces

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choses-là comme elles viennent. De voir mon temps perdu et l’ouvrage en rester là, c’est ce qui m’a donné le plus d’inquiétude.

<i Vous m’aviez donné, Monsieur, un conseil bien sage de m'approcher du quartier où était mon tableau et d’y manger, afin de m’épargner les fatigues de la marche pendant les chaleurs de l’été. Mais à Rome, il n’y a de traiteurs ou d’auberges qu’aux environs de la place d’Espagne, et on trouve très-rarement des chambres à louer dans les quartiers qui seraient les plus commodes, et particulièrement dans celui où je travaille. Voilà les raisons qui m'ont empêché de suivre un conseil qui m’eût été si favorable. J’y avais même pen.sé plus d’une fois; mais l’impossibilité de fait a toujours mis obstacle à ma volonté.

« La fièvre et la diète m’avaient d’abord affaibli au point de ne pouvoir me tenir en pied les premières fois que j’ai essayé de me lever ; mais il y a quelques jours que je marche et que je me porte assez bien sans avoir une bien bonne mine, et demain ou après au plus tard je me remets à travailler, et le plus assidûment que faire se pourra, afin de regagner s’il est possible le temps qui a été perdu et que je regrette encore, quoique inutilement.

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« J’ai vu ce matin Petitot, à l’occasion du quartier de notre pension que nous avons reçu. 11 m’a chargé, Monsieur, de vous assurer de ses respects. Son Gladiateur est tout ébauché à la gradinc, et il a déjà commencé à étudier au scarpel le bras qui vient en avant. Bertrand a fait toutes les acquisitions que vous lui avez demandées pour la Province; vous aurez, entre autres figures, un Laocoon superbe et extrêmement frais, le seul beau qui soit à Rome, excepté celui de l’Académie de France, mais qui est, de plus, monté au point d’après l'original. La plus grande partie des autres figures ne lui cèdent en rien pour la fraîcheur ; un premier jet du Discobole et de l’Amazone du Vatican, etc., etc. J’ai vu toutes ces figures, et en partie avant de tomber malade. Je crois, iMonsieur, que vous aurez lieu d’en être satisfait. C’est une acquisition bien avantageuse pour l’avancement des jeunes gens de la Province, et qui leur fera trouver Rome au milieu de leur patrie. Il faut que je vous parle d’un groupe d’Ajax qui soutient un jeune guerrier mort ou mourant que j’ai vu dans l’atelier de Mengs. Pour le faire, en parlant du jeune guerrier, je n’ai jamais vu de sculpture aussi grandiose, aussi largement et grassement faite, et qui sente autant la belle nature comme le torse et les cuisses de ce jeune homme, même les bras.

IftJ l’RCD’IION A M. DEVOSGE.

(|uoique un pou uses'. C’est une chose qu’on ne peut SC lasser d’admirer ; c’est un chef-d’œuvre de sculpture, une manière do faire par parties larges, moelleuses et coulantes, qu’on ne saurait assez saisir. L’.iy«x et les jambes du jeune homme, qui sont restaurés, ne sont pas aussi beaux, mais n’importe. .Vprès l'Apolhn, qui, comme un dieu, est traité dans un idéal sublime, je n’ai point vu de sculpture qui vaille ce qu’il y a de beau dans ce groupe.

« Je viens à mon tableau , qui est aux trois quarts et plus ébauché, n’y ayant plus que trois ligures et quelques morceaux de nuages à faire. Je l’ébauche de près, afin qu’il se soutienne davantage et qu’il soit moins long :’i finir. J’entends, en parlant du fini, qu’il sera pour faire son effet à la distance de dix-neuf pieds et quelques pouces de l’œil. Ix plafond de Piètre de Corlone, qui est à peu près ii une quarantaine de pieds de haut, est à peine fini pour être vu du bas, d’où il ne paraît, à proprement dire, ([u’une ébauche, car toute cette grande machine, en comptant la courbure ou voussure de la voûte, qui est la partie la plus considérable (ce que je copie n’étant que le milieu) , est plus faite pour faire fracas que pour y trouver du dessin, du fini et

I. tl s'iiglt probablement du groupe qui se trouve aujourd'hui dans la Logijia de' Lan:i à Florence.

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même du coloris ; cela n’eu impose et ii'étoime que par rimmensité du champ que Pieire de Cortone a rempli. Je finis, Monsieur, en vous souhaitant une sanie parfaite et toutes sortes de salisfactions. J’ai l’honneur d’être, avec un respectueux dévouement, •Monsieur, votre Irês-humble, très-obéissant serviteur et élève,

« i’kud’iion.

« .Mes respects à M'”* Devosge et tout plein d’encouragements à vos aimables enfants, que j’embrasse de tout mon cœur. Bertrand vous assure bien de ses respects, ainsi que Gagnereaux et Jeandeau. »

Le jeune Devosge s’était présenté au concours. Son père hésitait à l’envoyer à Rome, non-seulement à cause de son fige, mais parce qu’il craignait qu’on ne l’accusât d’avoir abusé de son influence pour faire triompher son fils. Prud’hon revient sur ce sujet, qu’il avait déjà traité dans une précédente lettre. Il s’efforce de lever les scrupules de .M. Devosge et le supplie de lui permettre de .servir de guide et de père au jeune homme. Il s’exprime avec une chaleur et une tendresse qui montrent quelle reconnaissance et quelle affection il avait vouées à son excellent maître, et il donne à son jeune ami les conseils les

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plus sensés et les plus chaleureux encouragements. Il annonce en même temps à M. Devosge que son tableau est presque terminé.

Il De linmc, ce 2G février 1787. — Monsieur, la tendre amitié que vous ne cessez de me témoigner, ainsi qu’à Bertrand, nous engage à vous en demander la preuve la plus sensible que nous puissions en recevoir : c'est de nous envoyer Naloile, votre fils, puisqu’il est admis au concours, puisque ses grandes dispositions le mettent à meme, plus qu’aucun de ceux qui concourent avec lui (je parle franchement, puisque je les connais^, le mettent à à môme, di.s-je, de tirer le profit le plus avantageux des grands maîtres. Donnez à vos ami.s la douce satisfaction de l’initier eux-mêmes dans tout ce qui pourra contribuer à son avancement. Nous l’aimons tendrement; nous lui procurerons tout ce qui pourra lui ôtre utile, tant dans le particulier que pour ce qui regarde son talent. La circonstance est favorable. — Monsieur Devosge, faites rédexion : les concurrents sont peu à craindre; votre fils promet infiniment; il est dans l’àge où, lorsqu’on voit de belles choses et qu’on est aiguillonné par l’émulation et l’exemple, le talent se développe avec vigueur. Son imagination est en effervescence; il a une grande

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volonté de bien faire. Toutes ces circonstances doivent vous engager à ne pas sacrifier son intérêt au scrupule mal fondé de croire qu’on imaginera que vous l’avez favorisé. C’est votre fils, et, de plus, votre élève, et un élève qui semble n’attendre que l’occasion de faire honneur à son maître. Son intérêt vous serait-il moins cher que celui d’un etranger? Je parle de l’un ou de l’autre des concurrents, qui, suivant ce que j’ai cru apercevoir en les fréquentant, n’ont point cet esprit pénétrant et délicat qui saisit au premier coup dans le beau ce que les autres souvent n’y aperçoivent jamais, qui en analyse les parties, se les approprie, et montre ensuite dans ses productions une sûreté savante, une justesse et une hardiesse de génie qui atterrent ceux qui ont le front de se montrer à coté de lui. Et cet esprit est si nécessaire dans les arts, que sans lui on reste dans la médiocrité, que .sans lui tout ce qu’on fait porte un air de gaucherie qui rebute, et on est réduit au plus il suivre servilement la manière d’un maître peu élevé, dont encore on laisse le plus souvent les grâces ou les agréments qui lui donnaient quelque mérite. Je ne flatte point votre fils au détriment de ceux avec qui je le compare; mais vous-même. Monsieur, vous ne pouviez pas vous cacher qu’il y a une grande différence. Qu’est-ce que Baillot, qui, à force

Il.(i l'IlL'l) MON A M. DI-VOÿOK.

d’avoir fait, fait ce qu’il peut? Qu’esl-ce que Martincourt. qui ne in’a jamais paru bon qu’à faire le petit fat? Eh ! ce ne sont pas là des têtes d’artistes. J’estime ceux qui cherchent, et qui, toujours peu contents de ce qu’ils ont trouvé, cherchent encore, parce que la lumière les conduit à une autre, et qu’insensiblcmcnt ils aperçoivent le beau à un degré bien audessus de la vue commune. Un amour-propre mal entendu ne les séduit point; les flatteries sur eux n’ont point de prise, parce que, comme ils voient toujours au delà de ce qu’ils ont fait, les éloges des ignorants ou des fourbes ne leur laissent que du mépris ou de la méfiance. Monsieur Devosge, en grâce, nous vous en prions, Bertrand et moi, ne négligez point les intérêts de votre fils; voycz-lc, moins parce qu’il fait que par ce qu’il doit faire; donnez-lui des conseils, donnez-lui des secours même s’il est nécessaire, et n’imaginez pas être injuste en préférant un mérite qui doit éminemment éclore à un (jui ne doit pas aller loin. On doit souvent moins juger les hommes sur ce qu’ils montrent momentanément que sur ce qu’ils sont capables de [)roduirc par la suite. De plus, je suis trés-persuadé que votre fils ne leur doit céder en rien, si même il n’est déjà bien au-dessus d’eux ; car, quelle dilférence de la rapidité de la marche de celui qui a du génie avec la lenteur de celui qui n’en

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a pas! C’est pourquoi, Jlonsieur, que votre trop sensible délicatesse ne se blesse point de voir votre fds couronné, que sa jeunesse ne soit point un obstacle à sa victoire en songeant que le grand Raphaël a fait ses plus belles choses dans sa plus grande jeunesse. On aime à voir un jeune arbre porter de bonne heure d’excellents fruits; ainsi fera mon cher petit Natoile; tout en lui s’harmonise. Avide à s’instruire, dilTicile à se satisfaire, voyant bien, et avec toute la justesse qu’il est possible d’avoir à son âge et quand on n’a pas encore d’expérience, rélléchissant avec jugement et marquant du génie dans tout ce qu’il fait. Nous l’aimons tendrement et nous voulons l’avoir; nous le recevrons en pères et en amis; nous l’instruirons dans tout ce qui dépendra de nous. Je me réjouis de lui faire voir les belles choses et de lui communiquer mes idées là-dessus. Nous avons quelque expérience, Bertrand et moi; nous lui en ferons part, et je puis vous assurer. Monsieur Devosge, qu’en quel temps qu’il vienne à Rome, il ne trouvera jamais deux personnes qui lui soient plus attachées, .\llons, mon cher petit Natoile, courage; soyez hardi; surpassez-vous vous-même et venez à Rome! Nous vous attendons d’abord, et si tout .autre vient, il n’y a pas de milieu, nous lui faisons mauvaise mine. Déjà moi, autant je m’attache à qui j’aime, autant je suis peu

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communicatif avec qui ne me convient pas ; ceux-ci m’étant, de plus, indifférents, ce sera bien pis. Songez-y bien, mon clier ami, tant pour leur avantage que pour le vôtre, .ne les laissez pas venir. Montrezleur, dans la manière de faire votre tableau, que Rome n’est point faite pour être vue par des aveugles ou par dos petits-maîtres; du nerf, de l’expression, un dessin ferme et grandement senti, des draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges. Joignez à cela un effet vigoureux et tranquille, afin de faire briller davantage le mouvement de vos figures. Point de ces clinquants de lumière qui fatiguent l’œil et empêchent le spectateur de jouir doucement de l’objet qu’on lui présente. I.<iissez, laissez le clinquant et le brillant è. ceux qui privent leurs figures d’âme et de sentiment, et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser. Ils ont recours au faible avantage de fasciner les yeux, et ils renvoient leur monde aussi vide de sensations qu’ils étaient venus. Encore un coup, mon ami, ne laissez venir personne au lieu de vous, car nous vous attendons, nous vous désirons et nous voulons vous voir. Et vous. Monsieur Devosgc , ne nous privez pas du plaisir de l’embrasser et de lui témoigner en tout combien il nous sera cher; c’est une grâce que nous vous demandons de votre amitié, de votre affection.

et que nous payons d’avance du zèle et de rattachement le plus sincère et le plus tendrement senti. N’oubliez pas que nous ne serons pas toujours à Rome, qu’aucun cœur n’y peut remplacer le nôtre, et que l’occasion d’être utile à votre fils, à quelqu’un qui nous est cher et que nous aimons tendrement, sera perdue pour nous. Mon zèle me fera dire de plus que souvent de certains moments d’envie ou de jalousie dans des personnes dont l’attachement politique nous a paru sincère peuvent être nuisibles ou à nous ou aux nôtres, quand malheureusement on s’y conlie. Je ne dis pas que cela arrive fréquemment, mais ([uelquefois il est bon de le prévoir. Pour ce qui est de mon tableau. Monsieur, je crains bien, comme vous, qu’il n’arrive jamais à temps ; je compte l’avoir fini et encaissé sur la fin de mars, par conséquent le temps qui lui restera pour son voyage sera bien court. Enfin, ii la garde de Dieu et de saint Luc ! il arrivera quand il pourra. Pour ce qui est de la gratification , quelle qu’elle soit , je vous prierai d’abord de retenir dessus la somme en quoi vous m’avez si amicalement obligé, et le reste de l'envoyer à ma femme. Pour ce qui est des éloges, une copie en mérite toujours peu. J’ai cherché autant qu’il m’a été possible à remédier au dessin, et en quel((ues endroits des draperies, qui sont d’un assez mauvais

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(goùl) dans l’original. Du reste, si j’ai satisfait à la Province et si vous êtes content, Monsieur, je serai toujours trop satisfait.

Il Je suis, avec un attachement sincère et respectueux, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,

« PRUn’lION.

Il Assurez de mes respects M”' Devosge , et embrassez pour moi toute votre aimable famille. Vous voudrez bien avoir la bonté, Monsieur, de remettre ce petit billet à .M. Monnier. »

Une lettre sans date, mais qui doit être de mars ou d’avril 1787, nous apprend que la copie est terminée et expédiée. Prud’hon plaide en même temps auprès de SI. Devosge, et avec une chaleur toute fraternelle, la cause de son camarade le sculpteur Berirand ;

Il Slonsieur, j’ai attendu un peu tard à vous marquer le départ du tableau de la Province; nonobstant cela, je compte bien que ma lettre vous sera parvenue avant lui, vu le temps qu’il lui faut, suivant les apparences ordinaires, pour arriver à Dijon. Los étals, m’a-t-on dit, sont retardés, et vraisemblable-

l’ItLD'ilON A M. DEVOSGi:. m

ment vous l’aurez avant ou tout au moins pour ce lemps-là. M. l’abbé Tourlot, le neveu du cardinal de Bernis, M. Lagrenée el >1. Digne l’ont vu et ont paru contents. Je désire qu’également vous en soyez satisfait, ainsi que M.M. les Elus. Il est inutile que je dise que j’ai tâché, autant qu’il m’a été possible, de remédier aux défauts de l’original, attendu qu’à Dijon on est bore de la possibilité d’en faire la comparaison. Ce plafond, en général, est une machine à fracas, mais qui, lorsqu’on le prend partie par partie, n’est que très-médiocre ; il me semble vous en avoir déjà prévenu, .Monsieur, dans une de mes lettres. Au reste, vous avez la gravure du morceau du milieu qui fait le sujet du tableau, et il sulTit de vous dire qu’elle est au moins aussi bonne que l’original, pour ne pas dire meilleure, dans certaines parties de draperies. Du reste, c’est le même dessin, soit dans les tètes, les mains, les pieds, torses, jambes, etc. Enfin, il me convient peu d’en parler, pour ne pas avoir l’air de priser ma copie, de laquelle je désire seulement qu’on soit content.

Cl Venons à notre cher ami Bertrand. J.e pauvre diable se recommande instamment à vous el vous prie de ne pas l’oublier, car il est extrêmement à l’étroit. Il ne reçoit plus aucun secours de chez lui, et, malgré quelques sols que je lui prête de temps à

ni PRL’D’IION A M. nEVOSGK.

autre, il ne peut pas aller loin. Il a, il est vrai, de l'ouvrage de fait chez lui ; mais Home n’est pas un pays de ressources, el, hors l’étude qu’on est à portée d’y faire plus que nulle autre part, c’est une ville qui n’est bonne à rien, de sorte qu’avec tout cela il se trouve dans la misère si vous ne pensez à lui, ■Monsieur. Sa le/iiw, d’après celle de .Médicis, est linie ; c’est une des plus belles copies qu’on en ail jamais faites. La tête, les pieds el les mains, qui sont beaucoup usés dans l’original, sont e.xlrémement soignés dans sa copie, el sont traités d’une manière comme on en voit peu, c’est-à-dire dans un style noble, délicat et recherché; c’est une acquisition qui (si la Province la fait) ne peut que lui faire beaucoup d’honneur. Je dirai plus : le temps que Bertrand a passé il Rome, outre celui fixé aux pensionnaires, n’a pas peu ajouté au talent qu’il avait déjà acquis; cependant la Province semble l’oublier, tandis qu’elle demande un tableau à son premier pensionnaire parce qu’il a eu du succès el du bonheur. Croit-elle (|ue celui-ci, pour n’avoir pas éclaté, en ait moins de talent? Pour un peintre, il ne faut qu’une toile, des couleurs, quehiues pinceaux et un peu d’argent devant soi pour pouvoir faire un tableau; il n’en est pas ainsi d’un sculpteur. l.es dépenses qu’il est obligé de faire lor.^(|u’il veut exécuter quelque chose

PRÜD'IION A M. DEVOSGE. 173

de lui demandent des fonds bien plus considérables : l’achat du marbre, les journées d'un homme pour lever le point, les outils qu'il faut sans cesse ou faire faire, ou raccommoder, et une infinité d’autres dépenses, tant pour charrier le marbre, le faire mettre en place, et, de plus, de quoi vivre pendant tout ce temps-là. Tout cela ensemble n’est pas peu de chose; et lorsqu’on n’a rien fait et qu’on n’ose pas même compter sur ce que l’on fait, alors comment faire? Bien loin de briller et de mettre au jour le talent qu’on a cherché à acquérir, on est forcé de végéter, et, de plus, d’être misérable. C’est là le cas où se trouve le pauvre Bertrand, faute d’occasion, et la Province, qui devrait être, pour ainsi dire, la première à mettre en œuvre le talent des artistes qu’elle a formés, les abandonne au moment où il les faudrait aider à commencer leur réputation dans le monde. J’en aurais trop à dire sur ce sujet, et le temps me manque par rapport au départ de la poste. Je vous dirai donc seulement. Monsieur, de ne pas l’oublier auprès deM.M. les Élus, et de lui donner aussi des nouvelles des plâtres qu’il a eu l’honneur de vous envoyer.

« J’ai l'honneur d’être, avec un attachement respectueux, .Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur et élève,

« PBUD’noN, peintre.

PRÜD’HON A M. DEVOSGE.

Il Je vous prie d’assurer M'"' Üevosge de mes respects; j’embrasse le petit Natoile, à qui je recommande de ne pas perdre de vue la ville de Rome, et de faire un tableau en conséquence. .Mes compliments à M. -Monnier. »

Enfin, dans une dernière lettre relative à cette copie du plafond de Pietre de Cortone, Prud’hon explique îi M. Devosge les causes qui ont retardé son arrivée à Dijon. En remerciant son maître de l’intention qu’il a témoignée de lui faire continuer sa pension, il le presse de nouveau d’envoyer à Rome son fils, qui a mérité le prix, mais que ce père jirudent trouvait encore bien jeune pour l’éloigner de lui :

« Monsieur, j’ai été extrêmement surpris qu’après tant de temps mon tableau ne fût pas encore arrivé à Dijon. Je suis allé, ainsi que vous me l’avez dit, chez le commissionnaire pour m’informer de ce <]u’il était devenu. Il m’a dit qu’en effet, après un assez long temps, il avait reçu une lettre de Gênes où on lui marquait qu’on avait reçu une caisse de telle et telle façon sans aucun ordre ni adresse, de la (quelle) on ne savait que faire ni où l’envoyer, de sorte qu’il a été obligé de récrire bien vite le lieu de sa destination et à qui on devait l’adresser à Marseille pour la

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faire parvenir à Dijon. Tous ces cmbarras-là, qui sont venus par la faute du capitaine qui s’en était chargé à Rome, ont empêché jusqu’alors que vous ne l’ayez reçue. De pareilles bévues ne semblent être faites que pour moi, ainsi que le précieux avantage de faire des copies d’après de mauvais originaux. Venons-en à celle du portrait du cardinal de Remis, que désire si fort M. l'abbé de la Farre. J’ai déjà fait les démarches nécessaires pour obtenir la permission de la peindre. Je dois (me) mettre après, aussitôt cette permission reçue, parce que le cardinal n’est pas à Rome, et dès qu’elle sera terminée je vous l’enverrai tout de suite, ainsi que vous le désirez. Pour ce qui est de ta pension, pour la continuation de laquelle vous vouliez avoir la bonté de vous intéresser, après y avoir réfléchi le plus mûrement qu’il m’a été possible, j’ai cru et je crois ne devoir pas prendre des engagements que je prévois ne pouvoir pas remplir jusqu’à la fin du terme, qui serait trop long pour moi. Ainsi, pour cette raison et pour plusieurs autres, je m’en tiendrai à vous faire des rcmercîments pleins de reconnaissance pour tout ce que votre bonté vous suggérait de faire pour moi ; mon cœur en est pénétré et désire ardemment pouvoir s’en reconnaître. Mais pourquoi. Monsieur, ne voulez-vous pas envoyer votre fils à Rome cette fois-ci, puisqu’il a mérité le

ne PRUD'HON A M. DEVOSGE.

prix, scs concurrents s’avouant eux-mèmes vaincus, lui ayant laissé le champ de la victoire ? Sa jeunesse vous relient; mais est-il un âge plus propre à faire des progrès rapides que le temps précieux de la jeunesse? Avec l’ardeur et l’envie qu’il ade faire, qu’avezvous il craindre ? qu’éloigné de vous, sa jeunesse ne lui fasse faire quelques écarts? Il a reçu une trop excellente éducation pour déchoir jamais des sentiments que vous lui avez inspirés. De plus, il serait pendant un temps sous les yeux d’amis fidèles et sincères, qui pourraient lui enseigner la manière de se comporter dans ce pays d’émulation et d’envie. Que craignez-vous donc, .Monsieur? Seraient-ce les incommodités du voyage? Il serait facile de les lui adoucir en l’envoyant par terre et moyennant quelque argent de plus que ce qu’on a coutume de donner (car, avis à ceux qui ont à venir à Rome, je ne leur conseillerai jamais de prendre la mer," car il faut attendre éternellement : on dépense au moins autant que pour venir par terre; on est très-incommodé de toutes les façons, et le voyage, par les retards, se trouve toujours plus long). Revenons-en à votre fils. Pourquoi, encore une fois, ne pas l’envoyer, puisqu’il le mérite? N’est-ce pas aussitôt qu’on a profité de son jeune âge qu’on en montre les cITets les plus vigoureux immédiatement après ? N’est-ce pas dans la jeunesse

l’RL'D’HON A M. DEVOSGE. 1T7

que le génie a le plus de force? N’est-ce pas dans la jeunesse que les facultés intellectuelles se développent avec le plus d’étendue, et n’est-ce pas dans le jeune âge qu’on prend un caractère et qu’on l’imprime avec fernictc dans tout ce qu’on fait? N" est-ce pas aussi dnas la jeunesse qu’on est le plus propre à prendre de fortes impressions de ce qui nous frappe, qu'on se corrige le plus facilement de ses fautes, etc.? Knfin, Monsieur, je voudrais pouvoir vous convaincre et vous décider. Je finis malgré moi sur cet article. Pensez-y bien, .Monsieur. Je suis avec respect votre très-humble et très-obéissant serviteur et élève,

« Phud’hon.

« .Mes respects à M'”' Devosge. J’embrasse le petit Natoile et François. »

Nous possédons encore trois lettres de Prud’hon écrites de Rome. Deux d’entre elles, adressées k M. Fauconnier, ne portent point de date; mais elles se rapportent l’une et l'autre à ürouais, qui arriva en 1785 à Rome, où il mourut en 1788. Or c'est en 1786 que Drouais exécuta son Marins. On peut donc

I7it I■|{ül) IION A .M. FAUCONNIER.

supposer que les lettres où Prud’hon parle avec tant de jugement et d'élévation de sou art, tant de modestie de lui-même, un sens critique si juste et si fin de l’ouvrage du jeune pensionnaire de l’Académie, sont de 1786 ou de 1787 au plus tard. L’autre lettre écrite h. M. Devosge pendant la dernière année de séjour de Prud’lion k Home est toute personnelle, et elle complète l’ensemble des renseignements sur le caractère et sur les idées de l’artiste, (|ue j’ai voulu tirer de cette longue correspondance.

« Mon ami, faites-moi le plaisir de rabattre beaucoup de l’opinion trop avantageuse que vous avez conçue de mes talents nés ou k naître, afin de ne pas vous exposer au ridicule de vous être trompé et pour ne pas me donner la mortification de voir que vous l’avez été. Une bonne manière de voir, mon ami, ne suppo.se pas toujours celle de bien sentir, ni des facultés sulTisantcs pour la mettre en pratique. On peut avoir des principes excellents, .savoir généralement bien tout ce qu’il faudrait pour faire de belles choses, mais le sublime de l’art est d’en savoir feire une application juste et sentie sur ce qu’on veut faire ; c’est Ik le point de la difficulté. Dans la peinture, il y a tant de moyens de plaire au plus grand nombre que souvent, en ne cherchant et n’employant

PRUD IION A M. FACCONMER.

que les moindres, on se trouve avoir fait un bon tableau ; mais le malheur est qu’on oublie tout juste ce qu’il eût fallu pour le rendre sublime. Pour m’expliquer, mon ami, je dirai qu’on s’occupe trop de ce qui fait le tableau et pas assez de ce qui donne l'ànie et l’fmergie à ce qu’il doit représenter. On pense au brillant du coloris, h. l’elTet magique du clair-obscur, à la variété goustueuse des teintes, un peu au dessin, mais mesquinement. On s’occupe même des passions que présente le sujet; mais ce à quoi on ne pense plus, et qui était le but principal de ces maîtres sublimes qui voulaient faire impression sur l'àme, c’est de marquer avec force le caractère dù à chaque ligure, qui, venant à être émue dans le sentiment de ce même caractère, porte avec elle une vie et une vérité qui frappent et ébranlent le spectateur. On voit dans des tableaux et sur les théâtres des hommes ([ui montrent des passions, mais qui, faute d’avoir le caractère propre de ceux qu’ils représentent, n’ont toujours l’air que de jouer la comédie ou de singer ceux qu’ils dcvi'aient être; de plus, au lieu de ce charme de couleur et de ce beau contraste de teintes f[ui ne sont que clinquant et qui ne font l’elfet que d’un mensonge et non de la vérité, il doit régner dans un tableau un ton doux et tranquille, mais vigoureux, t/ui plaise an spectateur sans l’éblouir et laisse l’ànie

ISO PUL'D llON A M. KAÜCONNIUR.

jouir de tout ce qui l’afTectc. Pour ce qui regarde le dessin, une partie de sa beauté consiste à le varier suivant le caractère des figures, et l’autre se troia-e dans des formes nobles, larges et bien nourries. Un beau et savant sentiment de la nature en oITre un côté pins vrai qu’une copie ajirès elle servile et minutieuse. Vous voulez, mon ami, que je vous parle des artistes qui sont arrivés à Rome quelque temps avant moi ; de tous ceu.\-là, et même de tous ceu.v qui y résident depuis plusieurs années, M. Drouais est celui qui se distingue le plus ; il suit la manière de .M . David en éeilanl tout ce qui peut fasciner et éblouir les yeux de ceux qui n’ont pas le sentiment fin et délica?. Le désir violent de faire du fiacas et l’ambition de la gloire et des applaudissements sont les guides qu’on préfère; mais, mon ami, l’ambition est souvent un mauvais guide; elle ôte cette tranquillité d’âme nécessaire pour opérer sainement et avec justesse. Une certaine affection, un certain amour dans ce qu’on lait et non pour ce qu’on fait, et le plaisir qu’on aura si on réussit, attisent plus facilement le génie et aiguillonnent bien mieux le sentiment que ne peuvent faire toute la torture et l’agitation que se donne un ambitieux. M. Drouais joint à une grande facilité de peindre tout ce que j’ai dit ci-dessus en premier, et il lui manque, ainsi qu’aux autres, tout ce dont j’ai

parlé en second. La peinture est une histoire qui doit nous donner une idée juste des choses qu’elle traite et des différents caractères des héros qu’elle présente, et qui, sans cela, perd ce qu’elle a de plus intéressant. Pour ce qui me regarde, mon ami, j’ai bien la volonté de bien faire s’il m’était possible, non cependant pour délecter autrui, mais bien pour ma propre jouissance et satisfaction, .^fais les moyens ! qui me les donnera, si je ne les ai pas naturellement? et qui peut se natter de les avoir et d’être plus privilégié que les autres?... Quoi qu’il en soit, en faisant son possible, il faut savoir être content. Tel est le cœur de l’homme; ses désirs, quelquefois, s’étendent au delà de la possibilité! Enfin, mon ami, si je ne réussis pas, je m’en consolerai dans votre amitié. Adieu, conservez-vous, et aimez-moi toujours. Mes respects à M'"' Richard, et bien des amitiés à M. Sylvain, à Chamuffin, etc., etc. '. »

« Mon ami, — En bon chrétien, je vous pardonne les reproches que vous me faites, et, comme ami, je me rends à vos raisons, qui m’ont effectivement convaincu que, dans le commerce intime d’une amitié

1. L'original de celle loUre, qui appartient à M. Pelée, a été déchiré. Les quelques mots illisibles ont été restitués parM. E. Marcille dans la copie qu’il a bien voulu me communiquer.

482 IMtUD'HON A M. KACCONNIEU.

sincère, les bons cœurs comme les nôtres ne peuvent qu’y gagner. Je mots même à part les avantages du côté de Part qui certes ne sont point des bagatelles; et puisque c’est vous amuser que vous parier peinture, touchons un peu à ce point-là. Vous vous plaignez do ce que je ne vous parle point du tableau de M. Drouais; il me semble vous avoir dit quelque chose à ce sujet dans ma dernière lettre : si ce n’est sur son tableau en particulier, du moins sursa manière en général. Je ne sais si vous vous en rappelez. Mais pour en revenir au tableau, faisons l’application de ses principes sur le sujet qu’il a traité et je vous dirai en même temps ce qu’il m’en semble. D’abord, sur la composition, il me semble que, selon l’histoire, Marins, qui se trouvait dans un endroit assez obscur (suivant qu’il paraît par le fond môme du tableau), n’aurait point dû avoir ce brillant outré que M. Drouais lui a affecté particulièrement. Ensuite, que signifie ce bras tendu de Marins, qui semble reproclier au soldat sa lâcheté, tandis qu’au contraire il lui dit d’un ton de voix terrible : » ^lalheureux, oserais-tu bien tremper tes mains dans le sang de Marins! » lesquelles paroles, jointes à un regard effrayant, intimident, émeuvent et épouvantent le soldat, qui prend la fuite. Que fait-il donc, ce soldat, à se cacher gauchement de son manteau, et dont la tète n’exprime

Pian’IlON A Jl. KAÜCONNIF.R. 183

aucun sentiment? Pourquoi, épouvante qu’il doit être, ne recule-t-il pas? C’est ce qu’il faudrait demander à l’auteur, car il est difficile de deviner son intention. De plus, Marius, dont les chairs d’un style pauvre ne me présentent qu’un mendiant, pourquoi, au lieu d’un caractère misérable, ne m’a-t-on point donné, soit dans le style de sa tête, soit dans les formes de son corps, l’idée d’un grand homme, mais féroce, sanguinaire et cruel? Alors j’eusse vu .Marins lui-même qui, ému, quoique tranquille en apparence, ne marque sa supériorité que par un regard fier et terrible et des paroles dont le son menaçant fait fuir l’iissassin. En général, mon ami, on prend moins garde k ce ([ui convient au sujet, à l’action et au caractère des figures qu’à ce qui plaira à l'œil et à ce qui pourra l’éblouir : beaucoup de clinquant qui le fatigue, au lieu de ce beau repos do couleur qui ne laisse dominer que l'action des figures, permet au spectateur de les fixer sans s’étourdir, lui donne le temps de se pénétrer du sentiment qui les anime et fait qu’il ne lui reste dans l’àme que le caractère du héros qu’il a cru voir. On s’attache malheureusement à ce qui fait un tableau et de la peinture, au lieu de ne chercher simplement qu’à représenter une action dans toute la force de la vérité et du sentiment, sans prétendre la farder, l’embellir à force d’art et par conséquent la gâter.

PRUD'IlON A Jl. FAUCONNIER.

Les tableaux actuels me semblent la boutique d’un marchand de drap qui, pour attirer du monde chez lui, étale au dehors ses étoffes les plus brillantes afin de pouvoir faire passer celles qui sontd’une mauvaise qualité de drap. Le clinquant alors l’emporte sur l’essentiel. Vous me dites, mon ami, qu’on préféré le tableau de M. Drouais à celui de M. David '. Si on n’envisageait que la facilité du pinceau dans celui de M. Drouais, on aurait raison. Mais ce sera un bien petit avantage lorsqu’on voudra comparer Marins à l’action intrépide des trois Horaces, qui jurent avec une fermeté incroyable de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour sauver la patrie. C’est alors que le sentiment prédominant fait disparaître toute idée de peinture. On a grand tort, mon ami, dans celte préférence. C’est la marque d’un goût dépravé, d’un sentiment émoussé et factice, qui n’est plus capable de sentir le vrai beau, et à qui le colifichet adroit de plaire davantage; oui, on a perdu la marche de la nature et on ne la sent plus dans sa simplicité et dans sa force. On veut la définir par des raisonnements spiritueux et alambiqués qui ne s’attachent qu’aux minuties défectueuses et glissent sur l’essentiel sans daigner seulement y faire attention. Adieu, mon ami,

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