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L’original de celte lettre appartient à H. Pelée

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ture du palais Rospigliosi, et il lui donne en même temps des renseignements très-précis sur les dépenses qu’entraînerait cet ouvrage.

« De Rome, ce 5 octobre 1785. — Monsieur, puisque le tableau qu’ont ordonné MM. les Élus est pour décorer un plafond et qu’ils avaient fait choix de l'Aurore du Guide, qui est en effet le plus agréable en ce genre qui soit à Rome, il ne me reste qu’à vous faire part des difficultés qui s’opposent à l’exécution de leur volonté. Je suis allé dimanche passé, 2 de ce mois, pour avoir la permission de copier le tableau que vous me demandez; le custode, qui est celui à qui on s’adresse pour faire signer au prince le mémorial qu’on lui présente pour obtenir son consentement, in’a dit d’abord que le prince ne s’était jamais soucié qu’aucun artiste fît des copies chez lui; mais surtout que, depuis qu’il était arrivé certains accidents aux meubles qui décorent ses appartements par la faute de ceux qui copiaient, il ne voulait absolument plus donner la permission à personne. Làdessus il me raconta deux histoires, à une desquelles je ne m’attendais guère; la première, qu’un peintre turinois, ayant obtenu de faire une copie d’une médiocre grandeur de ce même plafond du Guide, était resté un an et plus à la terminer; il ne venait

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travailler que rarement, faisait ou disait des impertinences à ceux qui étaient chargés de lui ouvrir les portes du salon où se trouve ce tableau et passait enfin une grande partie du jour à dormir ou à ne rien faire, quoique le prince lui eût dit lui-même de se dépêcher. Cette anecdote et beaucoup d’autres semblables lui avaient extrêmement déplu ; mais la dernière l’a totalement rendu inflexible. La voici : le Triomphe de David, qui est, je crois, le plus mauvais tableau qu’ait fait le Dominiquin (puisqu’on ne l’imaginerait jamais de ce grand maître, si on ne prenait soin de vous le dire), et que M. Dubois seul trouvait admirable, au point de vouloir en régaler d'une copie la Province de Bourgogne, ce tableau, dis-je, se trouve justement dans une petite salle à la suite de celle où est l’œuvre du Guide; pendant le temps donc que le copiait M. Dubois, qui prenait son temps sans se gêner, quelqu’un qui le connaissait vint en son absence pour en voir la copie, et maladroitement la fit tomber sur deux vases d’albâtre oriental qui furent rompus. On cacha cet accident au prince pendant quelque temps, mais enfin il le sut, et depuis personne n’a pu tirer de Son Excellence la permission de copier aucun tableau, quelques moyens qu’ils aient pris pour l’obtenir. 11 a refusé deux cardinaux et diverses autres personnes de considération, qui voulaient b.'en

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s’employer pour quelques artistes qu’ils protégaient. Un prince russe voulant acheter une copie de l'Aurore du Guide faite d’ajirès une autre copie, et désirant la confronter avec l’original, celui de Rospigliosi (le prince), n’a jamais voulu permettre qu’on la transportât chez lui; mais ce qu’il y a encore de pis pour nous, c’est que M. Dubois, pour faire son tableau, avait employé le crédit du cardinal de Demis, et je doute fort que Son Éminence, après une semblable histoire, veuille encore se charger d’obtenir une permission du prince Rospigliosi; de plus, ce même prince est parti depuis deux ou trois jours pour un voyage de trois ans, m’a dit .M. Digne, et dans cet intervalle de temps on doit travailler à la restauration et décoration de ce même salon, qu’occuperait une toile de vingt-cinq pieds et qu’elle remplirait presque en entier; de sorte que, comme il n’y a pas beaucoup de temps îi perdre, les obstacles en deviennent plus grands et la réussite des démarches qu’on pourrait faire à cet égard presque impossible. Jugez-en vousmême, Monsieur, d'après toutes les diflicultés qu’on m’a opposées. Quant à ce qui regarde les frais que demande l’exécution d’une copie de vingt-cinq pieds de long sur quinze pieds quatre pouces de haut, il n’est pas possible, malgré toute la bonne volonté que j’ai d’économiser les fonds de la Province,

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que la somme de six cents livres puisse y suffire. Premièrement pour la toile, qui serait de la meilleure qualité qu’on emploie dans ce pays-ci, à l’impression de laquelle on mettrait tout le soin que demande une pareille machine, après m’être informé du prix qu’on demanderait pour la préparer, les cnloraces m’ont assuré ne pouvoir pas le faire à moins de kb écus romains, qui font, monnaie de France, 24.'i fr. et quelques .sols, prix qui m’a d’abord épouvanté. Secondement, pour ébaucher et peindre un tableau de celte grandeur, j’estime, suivant le rapport des mêmes coloraces, qu’il faudrait y employer pour pareille somme au moins autant de couleurs, laquelle dépense, soit pour l’un soit pour l’autre objet, ferait déjà 486 ou 7 livres à cause des sols; resterait donc 113 ou 14 livres pour les frais d’une caisse de quinze pieds et demi pour l’emballage, d’une escabelle trèsélevée pour atteindre au haut du tableau, d’une boite à couleurs, des palettes, brosses, pinceaux, chevalet ou choses semblables. Après cela viendraient les manc4«, autrement dit les étrennes, qu’il faudrait donner tous les mois au custode, qui se monteraient à 10 ou 12 paoli par mois, qui font 5 ou 6 I. de France, et cela pendant tout le temps qui sera employé à l’exécution dudit tableau, qui serait de longue haleine; ensuite beaucoup d’autres menus frais, soit pour

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transports et autres besoins qu’on ne peut prévoir. Voyez vous-même. Monsieur, d’après les dépenses qu’il me faudrait faire, si je pourrais m’en tirer. M. Naigeon a fait le sien*, qui a treize h quatorze pieds de long sur dix ou onze de haut, pour 100 écus romains, qui font 551) 1. de France; celui que vous m’ordonnez a plus de moitié de grandeur que celui de M. Naigeon, et vous penseriez que Ù6 I. en sus du prix qu’on lui a donné pourraient sutTirc pour une machine aussi considérable? De plus, il est h croire que deux tableaux de la moitié de grandeur de celuici entraîneraient moins de peine qu’une machine comme celle-là. Pour moi, sans fixer les frais de ce tableau, qui ne peuvent bien se calculer que lorsque l’ouvrage est fait et embal lé, si on voulait s’en rapporter à ma probité ou bonne foi, on pourrait être persuadé qu’il n’y aurait pas un sol d’ajouté de plus au montant de la dépense contenu dans le mémoire que j’aurai riionncur de vous envoyer pour MM. les Élus de la Province : c’est tout ce que je puis dire. A l’égard des originaux en plafond, en cas qu’on ne puisse pas obtenir la permission de copier le premier, il ne reste plus à ma connaissance que l'Assemblée et le Festin

1. La peUle notice sur Jean Naigeon, imprimée en <848 chez Vinclion (in-8* de 7 pages), ne dit rien de celle copie, exécutée par le camarade de Prud'hon pour les étals de Bourgogne.

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des Dieux à la Farncsine, et le Triomphe de Bacchus, du Carrache, au palais Farnëse. Les deux premiers, quoique exécutés sur les cartons de Raphaël, pèchent beaucoup contre la correction du dessin, mais les caractères des têtes en sont sublimes ; le second est faible de couleur. J’ose donc vous prier. Monsieur, de me faire réponse tout de suite. Je vais l’attendre pour commander la toile et la faire imprimer, et elle séchera ensuite en attendant que vous m’envoyiez de nouveaux ordres.

« J’ai l’honneur d’être, dans les sentiments d’un attachement tendre et respectueux. Monsieur, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,

« Pbud’hon, peintre. »

Deux mois plus tard, nouvelle lettre à M. Devosge. Les Élus n’ont pas encore pris de décision, et Prud’hon attend leurs ordres avec impatience. Mais cette affaire qui traîne n’est pas le seul souci du peintre. Il a laissé à Cluny sa femme et son petit Jean. La sollicitude de l’excellent M. Devosge s’étend à la famille de son élève, et Prud’hon le remercie avec effusion.

€ De Rome, ce 21 décembre 1785. — Monsieur, si les paroles pouvaient exprimer ces sentiments

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profonds qu’éprouvent quelquefois les cœurs sensibles, le mien vous dirait combien il s’est senti attendri et pénétré en lisant la lettre où ma femme me marque les secours que vous avez bien voulu lui faire passer : 150 I. Eh ! Monsieur, quelle pourra être jamais la mesure de ma reconnaissance, et quels moyens emploierai-je pour m’acquitter jamais envers vous? Tout ce que je pourrai faire ne suffira pas même k reconnaître le zèle que vous avez mis à lui rendre service. Envoyé k Rome, où votre prévoyance et vos soins ne laissent k vos élèves qu’k profiter des avantages que vous leur avez obtenus de la Province, l’inquiétude et le souci venaient souvent troubler cette tranquillité d’âme si nécessaire k l’étude et dont j’avais besoin ; j’ai osé vous exposer ma peine et vous vous êtes aussitôt empressé k l’adoucir. Vous ne vous lassez pas d’obliger, et le bienfait que vous donnez n’exclut jamais l’espoir d’en obtenir un autre : tout différent en cela de ces hommes superficiels qui, nous étant dévoués lorsqu’on n’en a pas besoin, outragent la confiance par des refus quand il s’agit tout de bon de rendre service. Le misérable leur cache sa peine, de crainte qu’il ne lui reste que la honte de s’être mal adressé. Pour vous, .Monsieur, qui n’avez jamais cessé de continuer vos bontés envers moi, je ne désire que l’occasion de vous mon-

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trer combien j’y suis sensible par tout ce qui dépendra de moi.

(I J’attends avec empressement vos ordres pour l’exécution du tableau que demande la Province. Comme j’ignore le choix du sujet et que je doute (d’après les dilTicultés qu’on m’a opposées à l’égard de celui de l'Aurore du Guide) qu'on puisse obtenir la permission d’en faire une copie, je pense que, pour peu qu’il soit compliqué, je n’aurai pas beaucoup de temps pour exécuter un aussi grand tableau ; c’est pourquoi j’ose vous prier, Monsieur, de faire le plus de diligence qu’il vous sera possible. Vous ne devez pas douter que je ne fasse tous mes efforts et que je n’emploie tous mes soins pour répondre du mieux qu’il me sera possible à ce que vous attendez de moi.

Cl Au renouvellement de cette année, Bertrand joint ses voeux aux miens pour la conservation de votre santé, qui nous est précieuse ; nous y joignons celle de M'"' Devosge et de toute votre aimable famille, comme aussi la réussite et l’accomplissement de tout ce qui peut vous intéresser. Puisse le Ciel les exaucer comme nous le désirons ! Il vous prie aussi de ne pas l’oublier pour ses bustes auprès de MM. les Elus; il est inquiet de ne recevoir aucune nouvelle sur leur arrivée à Dijon ; il ne sait qu’en penser. De

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plus, il est un peu gêne et court d’argent ; il serait bien aise, ou de recevoir de M. de Montigny (qui cependant ne lui a pas encore écrit) celui qu’il en attend pour les bustes qu'il lui a envoyés, ou celui que vous lui avez fait espérer de MM. les Élus pour les têtes d’Ariane et de Bacchus, qui devraient être rendues èi Dijon, étant parties de Rome depuis huit à neuf mois. C’est pourquoi il vous supplie. Monsieur, de lui en donner quelques nouvelles.

« Je suis, avec un profond respect et un sincère attachement. Monsieur, votre très-humble, trèsobéissant serviteur et élève,

(1 Prüd'hon, peintre. »

Les fresques de Raphaël, à la Farnésine, et le Triomphe de Bacchus, du Carrache, parurent encore, semble-t^il, d’un goût trop sévère, car une nouvelle lettre de Prüd’hon k M. Devosge nous apprend qu’on se décida pour le plafond de Pierre de Cortone, au palais Barberini. Prüd’hon ne fut guère satisfait de cette décision, comme nous le verrons par un billet à son ami Fauconnier. Il prit pourtant son parti en brave, et, à l’instigation sans doute de M. Devosge, il modifia et transforma le sujet de la composition du peintre italien, tout en en conservant les dispositions et les figures principales. C’est

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Condé qui deviendra le héros de la peinture destinée au plafond de la salle des États, et Prud’hon, en remerciant son protecteur de scs nouvelles bontés pour sa femme, lui explique lui-même son projet :

K De Rome, ce 10 janvier 1786. — Monsieur, la malheureuse position où se trouvait ma femme, la peine cruelle que je ressentais de ne pouvoir soulager sa misère, vous exprimeront mieux que tout ce que je pourrais vous dire combien j’ai été sensiblement affecté du service que vous avez bien voulu lui rendre. En allégeant ses peines vous m’avez rendu une tranquillité que les soucis et les inquiétudes avaient depuis longtemps chassée de mon esprit. Je vous dois donc, Monsieur, jusqu’au repos dont je jouis ! Et cependant, loin d’être chargé du poids de la reconnaissance, je sens, au contraire, que j’ai du plaisir à tenir tout de vous. Il ne me manque, hélas 1 que les moyens de vous prouver combien j’y suis sensible.

O Le long retard du courrier qui m’a apporté votre lettre, et qui a été occasionné par les mauvais temps et les mauvais chemins, m’a été le temps de faire l’esquisse que vous m’avez demandée ; c’est pourquoi j’ai cru devoir plutôt vous envoyer la gravure du palais Barberin que de risquer, en en faisant

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line esquisse, qu’elle ne vous arrive plus à temps ; de plus, vous jugerez mieux de l’elTet par l’estampe que sur l’esquisse, qui n’aurait pu être faite qu’à la hâte. Chaque figure de ce plafond sont des emblèmes

de religion. Celle qui occupe le milieu est la Pru-

dence (?) ; le Temps, qui dévore tout, et la vie des hommes, que filent les trois Parques, sont également soumis à ses décrets. Elle est entourée de la Prudence, de la Justice et de plusieurs autres vertus qui ne sont point assez caractérisées pour les reconnaître. Elle ordonne à l’Immortalité, qui tient une couronne d’étoiles, d’en parer les armes Barberines, qui sont soutenues par trois femmes dont on ignore les noms. La Religion y joint les clefs célestes, qui ouvrent et ferment tout à volonté, et Rome, pour mettre le comble à leur gloire, les surmonte de ce triple diadème qui sur la tète des Césars faisait trembler la terre, mais qui aujourd’hui n’en impose qu’à la faiblesse. Quoi qu’il en soit, comme les sujets allégoriques peuvent s’interpréter de bien des sens, on pourrait de celui-ci en faire la Gloire au milieu des Vertus, et à laquelle on ne peut atteindre que par leur moyen ; l’éclat qui l'environne ne s’étend pas seulement au terme de la vie marqué par les Parques, mais même ne peut être altéré par le Temps, auquel rien ne résiste. L’Immortalité, sa fille, s’empresserait

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à couronner les armes des Condés qu’entourent de lauriers les compagnes de la Victoire, laquelle serait signifiée si on veut par cette femme armée qui tient une tiare, et qui tiendrait alors une couronne de lauriers. Les anciens représentaient quelquefois la V'ictoire armée et sans ailes quand ils voulaient désigner qu’elle n’avait jamais quitté un parti. Ses compagnes sont, je crois, la Prudence, l’.Vctivité, l’Intrépidité, le Courage, etc.

(I Je ne sais si ce serait bien comme cela. Il faudra, .Monsieur, que vous me marquiez vos idées h ce sujet, et, de plus, vous m’envoyiez les armes de Coudé, car je ne me rappelle plus de quel côté on fait pencher la barre qui est au milieu. Les figures les plus en avant dans le tableau auront à peu près cinq pieds et demi de proportion; ainsi je pense qu’elles seront d’une grandeur assez convenable îi l’emplacement. Aujourd’hui j’ai commandé la toile. Pendant le temps qu’on l’imprimera et qu’il lui faudra pour sécher, je compte m'occuper de la copie du portrait du cardinal de Bernis, que désire avoir M. l’abbé de la Farre. Je pense que Son Eminence m’accordera facilement la permission d’en faire une copie. l’égard de la permission que je dois demander pour la copie du plafond Barberin, je ne puis vous en rendre compte dans ce moment-ci : comnieje n’ai

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reçu votre lettre que d’hier et que le courrier part demain, je n’ai pu encore faire les démarches nécessaires pour l’obtenir, et j’espère qu’il n’y aura pas de diflicultés, auquel cas M. l’abbé de la Farre aurait la complaisance d’écrire à Son Éminence, que je ferai prier par M. Digne, ou que je supplierai moimême de vouloir bien s’intéresser pour obtenir cette permission.

(I Nous avons eu à Rome deux tremblements de terre, qui, à la vérité, ont donné l’alarme à tous ses habitants ; mais on en a été quitte pour la peur. Ce qui n’a pas peu contribué à la dissiper, ce sont les prières qu’a ordonnées Sa Sainteté, comme préservatif contre de tels incidents. (]e remède a eu tout son effet, puisqu’on a cessé de ressentir des secousses. ■Mais malheureusement, à vingt lieues de Rome, il n’a pas été aussi efficace, car elles ont renversé quelques maisons à Terni et continuent encore à s’y faire sentir. La plupart des habilanls, dit-on, ont délogé, et on a étayé les maisons qui restaient en pied. On imagine que ce pourrait bien être un volcan qui voudrait prendre jour de ces côtés-là. Enfin, dans ce pays-lîi, on est encore sur le ciui-vive ; mais à Rome on n’y pense presque plus.

« J’ai vu Petitot à l’occasion du qitartier de notre pension. Son marbre est à Civita-Vecchia depuis quel-

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que temps; il doit même vous l'écrire, m’a-t-il dit. Les pluies continuelles, qui ont fait grossir et déborder le Tibre, ont empêché les barques chargées de marbre de remonter jusqu’à Rome : c’est tout ce que j’en sais. J’ai vu aussi son plâtre du Gladiateur, qui est autant beau qu’on puisse l’avoir, puisque le prince Borghèse, à qui appartient l’original en marbre, ne veut plus absolument permettre qu’on le moule.

Il Je vous prie. Monsieur, de présenter mes respects à M”* Devosge. J’embrasse aussi tous vos aimables enfants. Si j’osais, je vous prierais de faire des reproches à M. Monnier* de m’avoir entièrement et si facilement oublié; en même temps vous l’assurerez de mon attachement.

« Je suis. Monsieur, avec un respectueux attachement, votre très-humble, très-obéissant serviteur et élève,

<1 Prud’hon.

« Bertrand et Jendeau m’ont chargé de vous assurer de leurs respects ’. »

;. Graveur do la ville de Dijon.

î. Je réunis ici deut fragment, l’un dans lequel Prud’hon apprécie Irès-si’véremenl son camarade Petitot, l'autre relatif aux avances que M. Devosge fait h M"" Prud'lion, qui se trouvaient avec

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Quelques jours auparavant, Prud’lion écrivait à M. Fauconnier, au sujet de ce même tremblement de terre, une lettre où il entre dans des détails plus

la copie (le cette lettre (dont je ne connais pas l'original), mais sur un feuillet si'paré. Le premier me parait an orieur, le second postérieur à la lettre.

« (^uant à c.e qui regarde M. P (Petitot), je crois que son

marbre n'est pas encore arrivé; la liaison que nous avons ensemble n’est pas assez grande pour me |>ermeUre d'en savoir davantage; car nous ne nous voyons que tous les trois mois une fois, lorsque nous louchons notre quartier chez M. Digne. Vous pouvez bien croire. Monsieur, que son caractère ne sympathise pas assez avec le mien p(jur que cela soit autrement. A présent qu'il est à Rome, il se suflit à lui-méme, ne prend conseil de personne, croit que son talent augmente tous les jours considérablement, |>arle beaucoup sans qu'il sache bien ni ce qu’il dit ni ce qu'il veut dire. Et enfin il débite à tort et à travers des raisonnements qui n'ont ni pieds ni télé et qui font que les gens sensés se moquent do lui. Telle est la base de sa réputation, et voilà à peu près en gros ce qu'on en dit. Si on entrait dans les détails, la scène deviendrait comique à vous faire rire ou plutôt hausser les é|iaules. •

< Ma femme a reçu la somme do soijante livres que vous avez eu la bonté de lui faire tenir; et, si je ne craignais d'abuser de la sensibilité do votre coeur, qui se porte trop généreusement à obliger, je vous prierais en grâce de lui avancer quelque argent que vous retireriez sur la pension que veut bien m'accorder la Province; car depuis la mort de mnn beau-|>ère elle éprouve sauvent de la misère, et particulièrement en ce moment-ci où les fièvres la tourmentent. Je consenerai éternellement au fond de mon cœur la reconnaissance d'un tel bienfait, ajouté à toutes les bontés que vous avez eues pour moi dans tous les temps. •

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circonstanciés et où il donne à son ami des renseignements qui ne manquent pas d'intérôt sur sa nouvelle installation.

U Mon ami, — étant encore en retard avec moi d’une ou deux répon.«e.«, les reproches que vous me faites ne sont pas tout à fait justes ; vous vous seriez habitué à recevoir des nouvelles sans vous presser cependant bien fort d'en donner des vôtres, rejetant sur vos affaires les difficultés et empêchements qu’un peu de paresse vous opposait. Le remède à cela était un peu de silence, et je ne suis pas fâché qu’il ait fait son effet ; deux mots cependant chaque fois, et vous en étiez quitte. Passons à autre chose. Vous pouvez calmer vos frayeurs au sujet des tremblements de terre. En Italie on sait parer parfaitement ces petits incidents ; voici comment. Aussitôt que la seconde secousse qui a donné l’épouvante à tout le monde a été passée, on s’est vitement mis en état de couper court à une troisième en faisant des prières publiques, préservatif infaillible donné par Sa Sainteté. Vous me donnez, mon ami, un conseil qui aurait été bien plus efficace si ces secousses ne fussent arrivées de nuit; mais il leur faut d’abord une certaine force pour nous réveiller, qui s’augmente toujours pendant le temps qu'on met à descendre du

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premier, du second et du troisième étage, et la maison qui ne cesse de danser pourrait très-bien faire le dernier saut et vous exempter d’aller plus loin, avant qu’on ne fût arrivé en bas; de plus, si l’on était assez heureux pour être parvenu dans la rue sans accident, qui pourrait répondre qu’on s’échapperait encore avec lotis scs membres saufs, soit dans la campagne, soit dans les places publiques, de sorte mon ami, qu’à de tels événemenis, il n’y a d’autres recours que ceux dont le hasard veut bien nous favoriser. Ces moments de crise sont heureusement passés pour cette année, je crois; on commence même à ralentir ce remède qui a eu tout le succès qu’on pouvait en attendre. Leurs secousses les plus violentes se sont fait sentir à vingt lieues de Rome, elles y ont renversé quelques maisons, a-t-on dit. De plus, ces mouvements convulsifs ont eu huit jours d’intervalle entre eux; je ne me suis point aperçu du premier, c’était le soir et je dormais sans doute bien fort; le second qui est arrivé le matin, m’a plus que réveillé, il m’a fait lever, habiller et sortir, et j’ai eu cela de commun avec presque tout le monde, dont la plupart s’était réfugié dans des églises, au lieu d’aller plus sensément sur les places. — Ce portrait ', que je désire

t . Ce portrait était probablement celui de M"* Marie Fauconnier, soeur de l'ami de Prud'hon.

PRÜD’HON A M. FAUCONNIER.

beaucoup d’avoir et que vous voulez bien m’envoyer, si vous n’avez point d’occasion particulière pour le faire partir, il faudra, je crois, le faire passer à M. Pertuis, négociant à Marseille, qui se charge ordinairement des envois des élèves de Rome pour la province de Bourgogne. Je lui écris à ce sujet pour le prévenir et pour le prier de vouloir bien s’en charger. Vous mettrez deux adresses l’une dessus l’autre, ou l’une à côté de l’autre, pour être plus visibles. Sur la première vous écrirez ; A 3/oiisieur Pertuis, négociant à Marseille, pour faire passer à M. Prud’hon, pensionnaire des étals de. Bourgogne, à Rome. Sur la seconde vous écrirez : A Monsieur Prud’hon, peintre, pensionnaire des états de Bourgogne. Accanlo San iMrenzo in Panisperna, ai monli a Borna, car j’ai changé de maison et je me suis mis dans mes meubles. Ma maison et mon quartier sont en bon air, mais un peu éloignés du centre de Rome : l’avantage de cela est que je suis plus tranquille. Entre trois qui étions du même sentiment à cet égard, nous avons loué la moitié d’un hôtel, ou palais, en termes romains, dans lequel nous avons chacun deux grandes chambres, notre entrée particulière, et en commun plusieurs mansardes, une cuisine et un jardin. A ma part, je paye soixante livres. Je fais venir mon dîner chez moi pour ne pas avoir èi sortir dans

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les mauvais temps. Enfin, mon ami, il ne me mainque que de vous avoir avec moi pour être heureux, car qu’esl-ce que sont les commodités de la vie, si le cœur n’est pas content? Le mien exhale souvent des soupirs du côté de Paris, mais en vain. Dans le long espace qui nous sépare ils n’onl que trop de temps de se perdre. Adieu, mon ami, pensez quelquefois à moi. Mes respects à votre maman et à M. Richard, mes compliments à M. Sylvain, à ChamulTin (je verrai si je puis avoir quelques graines à lui envoyer) et à M. Guédon de ma part et de celle de son ami Démoulin, qui est en effet un jeune homme trèsaimable et que je connais un peu. Adieu, je ne cesserai d’être votre ami.

« PRUD'hOS. I)

Il De Home, ce 7 septembre 1785 »

Vers la même époque, probablement, Prud’hon écrivait à M. Fauconnier ce billet sans date :

Il Mon cher ami, je suis bien fâché de ne pouvoir vous écrire cette poste-ci qui doit bientôt partir et m’ôte le temps de le faire. Je suis occupé â faire les préparatifs pour peindre un tableau de vingt-cinq

I 1. L’original de celte lettre appartient à M. Laperlier.

PRÜD’HON A M. FAUCONNIER. U9

pieds pour la Province, et comme j'ai été obligé d’employer du monde, cela m'a pris tout mon temps et m’a déjà donné beaucoup de fatigue. Demain je commence à le dessiner et k monter et descendre par conséquent très-souvent d’un échafaud de vingt et un pieds de haut. Ce tableau est une copie d’après Pietre de Cortoiie, qui est un assez mauvais peintre des temps passés et que je ne suis guère content de faire. Mais aussi après cela je pourrai travailler pour moi en toute liberté et chercher h. commencer ma réputation. Heureux, mon ami, si dans ce temps vous entendez parler de moi avantageusement ou avec envie ! ce sera bon signe. Adieu, mon cher ami, le temps presse. Je suis et serai pour la vie votre meilleur ami.

« Pauo’iioN.

« N’oubliez pas ce portrait que je vous ai demandé : c’est le plus sensible plaisir que vous puissiez me faire'. »

La copie est enfin commencée. Prud’hon employa une année au moins k la terminer. Il rend compte à M. Devosge, mois par mois, pour ainsi dire, des

<. L'original de celle lettre appartient à M. Jules Boilly.

<50 PRUD’nON A M. DEVOSGE.

progrès de ce grand et fastidieux travail et des incidents qui marquaient son exécution. Le plafond de la salle des états est à peine digne d’être compté dans l’œuvre du peintre. Les lettres qui s’y rapportent méritent cependant d’être conservées, car outre les détails spéciaux qu’elles renferment elles nous font pénétrer dans l’intimité de la vie de Prud'hon à Rome ; elles nous font connaître d’une manière précise la noblesse de ses sentiments, la rectitude de son esprit, scs goûts, ses préoccupations habituelles, qui se refléteront plus tard avec tant d’éclat dans ses œuvres.

O Rome, le 28 mars il 80. — Monsieur, je crains de renouveler vos douleurs sur la perte que vous avez faite en vous témoignant combien j’y ai été sensible, souvent les regrets mêmes de nos plus chers amis, loin d’apporter quelque adoucissement à nos maux, nous rappellent un ressouvenir qui rouvre toutes les plaies de notre cœur; car en de semblables malheurs la fermeté et la constance disparaissent, et bien longtemps après on sent encore son cœur gémir et soupirer.

« Je comptais, comme j’avais eu l’honneur de de vous en prévenir, pouvoir faire, ou tout au moins commencer le portrait de Son Éminence pendant le temps que l’impression de ma toile mettrait à sécher;

PRUD’HON A M. DEVOSGE. 451

mais lorsque j’ai été pour en obtenir la permission, Son Éminence m’a fait dire par son neveu ou son cousin, le chevalier de Bernis, que l’original, qui est un tableau de huit pieds ou environ, étant dans son appartement, il ne pouvait pas, pendant le temps qu’il restait ii Rome, en laisser faire une copie ; que dans le mois de juin, où il se retire à Albano ii cause du mauvais air de Rome, on pourrait alors le copier à son aise. Gomme le tableau du plafond de Cortone que demandent les Élus est un ouvrage considérable et de longue haleine, je présume peu avoir assez de temps pour faire le portrait, n’en ayant au plus que pour l’exécution de cette grande machine. Je suis fâché de ne pouvoir remplir sitôt les intentions de M, l’abbé de la Farre ; mais vous en voyez. Monsieur, vous-méme l’impossibilité. J’ai commencé une esquisse de mon tableau afin de pouvoir le dessiner et l’ébaucher en grand plus facilement et avec plus de justesse. A l’égard d’un aide, je ne sais pas même si je pourrai en trouver; enfin je verrai à faire en tout pour le mieux et je mettrai tout mon zèle et mes soins pour que la Province ait lieu d’être satisfaite. Soyez également bien persuadé. Monsieur, que quoiqu’on n’ait pas fixé les frais qui sont à faire pour l’exécution de ce tableau, je suis bien loin d’abuser de la licence qu’on m’a accordée pour tout ce qui en

»5î PRUD'HON A M. DEVOSGE.

dépend. J’écononniserai l’argent de la Province comme si c’était le mien propre. J’oubliais de vous demander quelle couleur et quelles armes il faut mettre sur les drapeaux que tient la Renommée.

<1 Le gouverneur de M. l’abbé de Bourbon, M. Tourlot, nous a envoyé chercher et nous a témoigné vouloir nous honorer de sa protection. J’avoue, Monsieur, que les protections m’embaiTassent plus qu’elles ne me plaisent, premièrement parce que je ne suis point courtisan, secondement parce qu’un artiste ne devrait avoir de protection que son talent, et comme le mien n’est pas au point où je le désire, je ne me soucie pas qu’on me fasse connaître avant le temps. Quelquefois même c’est nuisible; un artiste dont on voit la marche et les progrès fait peu de sensation lorsqu’il paraît : habitué qu’on est de voir ce qu’il fait, on met peu de différence entre ce qu’il faisait et ce qu’il sait faire; au lieu qu’un homme qu’on ignore, dont on ne connaît point le mérite, lorsqu’il vient à se mettre au jour et que son talent n’est point ordinaire, il surprend tout le monde ; on s’étonne de n’en avoir jamais entendu parler; ses progrès semblent être l’ouvrage d’un moment et on est émerveillé, pour ainsi dire, que la science lui soit venue ainsi tout d’un coup. Pour en revenir à M. l’abbé Tourlot, sans que j’en sceusse rien il nous a engagés avec

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M. Lagrenée* un peu plus que je ne l’aurais désiré; il l’a prié d’écrire tous les trois mois aux Élus de Bourgogne, soit en noire faveur, soit pour leur rendre compte de notre avancement; pour ce faire il faudrait lui montrer de nos ouvrages, et, de bonne foi, je ne me sens pas porté à cela. M . Lagrenée a sa manière de voir et de faire qui ne cadre guère avec la mienne. Par conséquent ses conseils ne peuvent pas m’être bons, et alors à quoi sert d’avoir l’air de demander les avis d’une personne quand on n’est pas disposé à les suivre? Du reste M. Lagrenée est un homme aimable et qui aime à rendre service.

« J’ai été sensible à la manière obligeante avec laquelle il s’est offert à nous être utile. Encore une chose : lorsqu’on connaît beaucoup de gens auxquels on est obligé de faire sa cour, on se gâte, on perd son caractère, sa façon de voir; on devient uniforme, petit, mesquin en les fréquentant ; on ne veut chercher qu’à leur plaire et on ne fait plus que comme tout le monde : triste dénoùment. Si les grands maîtres avaient agi de la sorte, nous n’aurions rien à puiser dans leurs ouvrages. Un artiste qui éludie doit être libre ; il doit opérer d’après ses principes et d’après ses réflexions qui, pour être profondes et

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