PRUD’HON A LA SORBONNR
11 portait chez lui et dans son atelier une petite veste grise à collet d’astrakan, brandebourgs et grands revers. En ville, il était ordinairement vêtu d’une redingote noire, h la boutonnière de laquelle on voyait à peine le ruban rouge qu’il avait reçu des mains mômes de l’Empereur, en 1808. Sauf les rides de chaque côté du nez qui sont trop marquées, les cheveux qui sont un peu roides, son portrait lithographié vers 1820 par Boilly est, me dit M. Berger, fort ressemblant : ce sont ses traits, son expression et son port. Le buste en marbre du Musée est beaucoup moins bon. Dans le monde, il était timide, habituellement silencieux, presque sauvage et d’apparence modeste. Chez lui et en petit comité, il s’animait, parlait avec facilité, une grande élévation, une sorte d’élo((uence (pu frappait vivement. Ses sujets favoris étaient non-seulement la peinture, mais la philosophie et la religion, qui le préoccupait beaucoup et sur laquelle il avait des vues très-larges et très-personnelles. Il était d’une .singulière candeur '. Sa vie était
1. Pruü'hon clalt aussi distrait que La Kontaine, et H°" Taslu m’a raconte l'anecdote suivante. Un jour, il sc rendit chez son père, .M. Voïart, qui habitait la campagne, près de Paris, avec elle et son mari. Le temps était beau, on passa une journée charmante. Le soir, Prud’hon voulut rentrer en ville. On chercha à le retenir; il résistait, craignant d'inquiéter M"* Mayer. La voiture publique
très-réglée : ni cafés, ni spectacles. Toujours levé de très-bon matin, il travaillait toute la journée sans désemparer et se coucliait entre neuf et dix lieures. Il ne voyait qu’un petit nombre d'amis qui professaient pour lui une sorte de culte et sur lesquels il e.xerçait une incroyable induence.
Prud’lion habitait déjà la Sorbonne, lorsqu’un changement radical se fit dans son existence. Sa vie, si troublée et si sombre jusque-là, s’éclaira tout à coup d’un vif et bienfai.sant rayon. Son cœur aimant trouva en M"' .Mayer une amie capable et digne de le comprendre, et dont l’attachement lui donna quelques années de tranquillité relativeet de bonheur.
Marie-Françoise-Constance .Mayer La .Martinière, née en 1775, appartenait à une famille riche et distinguée. Son père était directeur des douanes, ou quelque chose d’approchant; la jeune fille avait reçu une éducation très-soignée et en rapport avec sa
passait ; on donna au conducteur une lettre destinée à rassurer son anxieuse amie. Le lendemain, nouvelles promenades. Prud'bon s’enivrait do ce bon air des champs qu'il respirait trop rarement. Il partit le soir. A quelques jours de là, M. Vo'iart, étant à Paris, alla voir -M"' Mayer, qui lui dit : « Eh bien, que pensex-vous de notre grande nouvelle? — Quelle grande nouvelle? — Mais celle que Prud'hon a été vous annoncer l'autre jour : le mariage de sa lille. .. > Cet excellent Prud'hon n'en avait pas souillé mot.
position. Passionnée pour les arts, elle étudia la peinture, d’abord avec Suvée qui, sorti des prisons de la République et parlant pour Rome où il allait diriger l’Acadéinio de France (1801), la confia à Greuze'. Celui-ci étant mort en 1805, M"' Mayer sc trouva sans direction. Un des amis de sa famille parla à Prud’hon de scs rares dispositions et le sollicita de lui donner des conseils. Prud’hon, effarouché de la perspective d'avoir une jeune femme pour élève, et (]ui avait d’ailleurs une répugnance presque invincible à faire de nouvelles comiaissaiice,', n’y consentit ({u’avec peine. Use décida pourtant, mais il semblait pressentir le danger. Il se souvenait de ses malheurs domestiques et ne se souciait pas d’introduire une femme dans sa maison. C’est avec une sorte de terreur inavouée peut-être qu’il recevait .M"' Mayer, et ce n’est qu’à force d’importunités qu’elle obtint qu’il lui continuât ses leçons. Une affection mutuelle ne larda pas à lier ces deu.x êtres doués d’une égale sensibilité et faits l’un pour l'autre. Très-peu de temps après, M"* Mayer perdit son père et vint s’établir à la Sorbonne. Pour sauver les apparences, elle demeurait dans un appartement séparé qui touchait à l’église
I. M'*' .Miiyer et son amie M"* Ledoux ont fait beaucoup de tètes dans la manière de Greuze, qui sont souvent données pour des originaux.
i9S MADEMOISELLE MAYEB.
et communiquait avec l’atelier de Prud’hon. Pendant quinze ans, elle ne cessa de donner à son maître les preuves d’un attachement sans bornes, d’un dévouement de tous les instants. En venant occuper la place désertée de la femme légitime, elle prit tous les devoirs de la mère de famille. Elle absorba sa vie dans celle de Prud’hon. L’admiration qu’elle avait pour le talent du peintre était aussi grande que l’affecsion qu’elle portait à l’homme, et ces deux .sentiments se confondirent dans son àme passionnée. Sa tendresse, sa constance, son désintéressement, furent tels, qu’elle ne ces.sa jamais d’être entourée, par ceux qui l’approchaient, du plus profond respect et que, malgré l’irrégularité de sa position, la malignité s’arrêta devant une afi'ection .si vraie, si touchante, si profonde.
Lorsqu’elle vint demeurer àla Sorbonne, Jl"* Mayer n’était plus de la première jeunes.se : elle avait environ trente ans. De taille moyenne, très-brune, plutôt grasse que maigre, surtout dans les derniers temps, elle n’était ni belle ni meme jolie ; mais elle intéressait vivement par sa physionomie séduisante et piquante. Toutes les personnes qui l’ont connue sont unanimes sur ce point, et après cinquante ans elles sont encore sous le charme. Elle avait des yeux noirs largement fendus, très-couverts, superbes, pleins de
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M'-i? MAYER.
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feu, tendres et profonds; la bouche était grande, relevée aux coins et d’une grâce infinie; le nez petit, un peu sensuel et épaté. Son port, sa démarche, les traits de son visage, son teint, qui rappelait celui d’une créole, lui donnaient quelque chose de trèsparticulier, d’un peu sauvage, de mutin, d’agreste, comme me dit M""' Belloc. Elle était fort simple dans ses habitudes et dans sa toilette et n’avait rien d’excentrique ni qui rappelât ce que nous nommons le « genre artiste. » Elle s’habillait avec goût, mais comme tout le monde, se coiffait d’une manière séante à sa physionomie, ne négligeait pas les soins indispensables à une femme comme il faut et n’allait pas au delà. La charmante ébauche que possédait M. Laperlier, la merveilleuse miniature qui appartient à M. Eudoxe Marcille, l’admirable dessin, grand comme nature, de M. Bellanger, nous 1a montrent conforme aux souvenirs de ses amis : vêtue d’une sorte de veste courte à large revers, ouverte par devant, avec une chemisette, dans le dessin de M. Bellanger ; d’un spencer de velours noir bordé de chinchilla, qui laisse deviner les gracieuses formes de la poitrine, dans la miniature de M. Marcille; d’un châle brun qui enveloppe les épaules, dans l’ébauche de M. Laperlier. Dans les deux peintures, les abondants cheveux noirs de la jeune femme sont serrés
ail milieu de la tête par un ruban rouge, et mille boucles folles s’échappent et jouent sur le.s tempes et .sur le front. Dans la miniature de M. Marcille, M"’ Mayer est ravissante. D’aprè.s une tradition qui semble très-vraisemblable, Prud'hon aurait fait cette peinliire pour servir de couvercle à la tabatière de .M. Mayer, père de son élève. Il était alors dans la première ferveur; il s’y est surpassé. Il a peut-être idéalisé son modèle; le génie du peintre et le cœur de l’amant se sont unis pour tracer ce chef-d’œuvre, et jamais on n’a rendu d’une manière plus saisissante ce sourire de la bouche et des yeux, ce sourire enchanteur, ineffable des femmes de Léonard et de celles de Prud’hon. Un détail touchant montre bien la nature de son affection et le respect qu’il portait à une personne qui bravait les jugements du monde pour se faire son humble compagne. On raconte que lorsque ce portrait lui revint, après la mort de M. .Mayer, il le fit placer dans un cadre rond, et de chaque côté, dans les vides, il peignit en grisaille deux figures de femmes, dont l’une, avec une levrette, symbolise la Fidélité, et dont l’autre, tenant une colombe, personnifie l’Innocence.
Quoique logeant dans un appartement séparé, .M"* Mayer dirigeait ouvertement la maison de Prud’hon. Elle fut pour ses enfants la plus tendre des
MADEMOISBLLR MAYER. 3UI
mères; elle les adopta pour ainsi dire, les éleva et les dota. M. Eudamidas Prud’hon m’a parlé avec des larmes dans les yeux de son affection, des soins qu’elle prodiguait à la nombreuse famille. Elle avait hérité de son père quatre-vingt mille francs environ et, sans mot dire, elle puisait largement dans cette petite fortune pour mettre de l’aisance et de l’agrément dans le ménage. Elle travaillait dans l’atelier de Prud’hon, à quelques pas en arrière de lui, ébauchait ses tableaux sous sa direction ou exécutait des toiles qu’elle signait, et dont son ami lui préparait les projets et les études. C’est ainsi qu’elle peignit en grande partie la Jeune Ndiade, dont M. de Boisfremont fils possédait une esquisse et les dessins de la main du maître. Il en est de même du pathétique tableau, une Famille malheureuse, qu'elle avait commencé dans les derniers temps de sa vie, et que Prud’hon termina après sa mort *. Elle avait du talent,
1. M “• Mayer a exposé, depuis sa liaison avec Prud’hon, en 1 806 : Vénus et l’Amour endormis, caressés et réveillés par les zéphyrs; portrait en pied de M"” B..., portrait de M"' de V...; — en (808, le Flambeau de Vénus; — en <810, l'Heureuse Mère; la Mère abandonnée; — en 181Î, une Jeune Natade qui veut éloigner d’elle une troupe d’Amours qui viennent la troubler dans sa retraite; — en <8(4, portrait de M™* P...; — en <817, portrait en pied de M"" D..,; portrait de M"* T... (Tastu ); — en 1819, le Itère de bonheur — en < 8ÎÎ, purtrait d’une jeune fille jouant
30t MADEMOISELLE MAYER,
comme on peut s’en convaincre en voyant le Rêve de bonheur, ta Mère heureuse, la Mère abandonnée, au musée du Louvre, et un grand nombre de portraits qui sont entièrement de sa main, mais peu d’initiative et de personnalité. Elle ne voyait l’art que par les yeux de son maître et de son ami ; elle s’efforçait uniquement de le suivre et de l’imiter, do se confondre avec lui en cela comme en toute autre chose. .\ussi ses ouvrages ont-ils été souvent attribués à Prud’hon. Mais il leur manque la flamme, l’accent, le quelque chose qui saisit et qui est la marque du génie.
Après les longues journées consacrées au travail de l’atelier, à l’éducation des enfants, aux soins du ménage, à la correspondance qu’elle tenait en grande partie pour Prud’hon, devenu paresseux à écrire, on se réunissait dans le petit salon, où quelques amis intimes, M.’îl. de Boisfremont le père, Constantin', Trézel, l’un des plus fervents admirateurs du peintre,
avec un chai; portrails de .M"" B..., de .M'*' J..., do M"* L... On connaît en outre un nombre assez considérable do tableaux et de portraits qui ne parurent pas aux expositions.
4 . Constantin, le marchand do tableaux de la rue Saint-Lazare, était intimement lié avec Prud'hon , comme le prouve le billet suivant; cette intimité est utile à constater, car elle explique que l’artiste ait autorisé le négociant à signer les dessins qu’il était
"OrgitizêS !?ÿ C'^Tn^lt
M. et M”* Belloc, M. Voïart, M. et M"' Tastu, M. de Forbin, la famille Boivin, venaient pas.ser la soirée. Dans ces petites réunions, c’était la peinture qui servait en général de texte à la conversation, et l’estime où l’on tenait M"' Mayer était si grande, qu’on ne se permettait jamais devant elle aucun de ces propos d’atelier, de ces plaisanteries et de ces anecdotes douteuses dont les artistes ne sont en général pas avares et que Prud’hon, du reste, détestait. Elle avait gardé une partie des relations de sa famille et elle fit faire à Prud’hon la connai.ssance de
chargé de \ endre, et l’on verra plus tard que Prud’hon avait donné celte autorisation h Constantin.
O Mardi, ce 22 novembre. — Mon cher Constantin, tu obligerais beaucoup M"* Mayer si tu pouvais lui envoyer demain malin son tableau déverni. Elle est pressée d’y travailler avant de le livrer et il Taudrait, s’il était possible, qu’il fdt entièrement retouché au moment de la clôture du Salon; tu dois voir qu’elle n’a pas un instant ii perdre, et M. Denon m’a déjà demandé si elle était à y travailler. Je te salue de cœur. — Ton ami.
a prud’iion.
« Nous irons te demander à dîner sur la fin de la semaine, vendredi ou samedi. M"' Mayer m’a chargé de mille amitiés de sa part et de beaucoup de choses agréables pour M"“ Constantin, auprès de laquelle lu voudras bien ne pas m’oublier*. »
I. Le timbre de U petite poste porte Udatc dQ SS norembre 1S06.— L’ortfiBal de cette lettre apputient à M. CoMtaatia Gla.
quelques personnages importants ; celle de Talleyrand. entre autres, dont le peintre fit plusieurs beaux portraits*. Elle le prônait, s’employait pour lui avec
1 . Nous citerons le charmant petit buste de M. Eudoxe Marcille et le portrait on pied qui appartient au MusOe de la ville de Paris. C’est probablement 4 ce dernier que se rapporte la lettre suivante adressée par Prud’bon à la duchesse de Courlande ;
Paris, c*) 12 arnl IRI7.
Madamo la duchesse,
D'après la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser en réponse à la mienne, concernant le portrait de S. Â. le Prince doTalleyrand, je croyais, Madame, que ce serailâ vous à qui j'aurais directement à faire pour le.s arrangements que vous me dites vouloir prendre relativement au payement. Je ne supposais pas qu'il pouvait s’élever aucune difficulté pour le prix, puisque vous me dites positivement que la somme de sept mille francs demandée me sera remise. Je reçois une lettre de votre chargé d'affaires qui m’assigne un rendez-vous auquel je me rends, supposant que c’est de ce même arrangement dont il est question; point du tout, c’est du prix dont il s’agit, et il me dit que vous n’aviez nullement l’intention de payer cette somme. Je Tai vu encore hier }>our la seconde fois, il m’a tenu le même langage. Ma réponse, Madame, a été de lui dire que jusqu'alors j’avais été enlièremenl étranger h ces sortes do discussions, qu’elles n'élaiont faites ni pour mon talent ni pour ma j>ersonn3, ce qui me donne à croire, Madame, qu’il ne remplissait pas plus vos intentions que les miennes et qui m'a déterminé de nouveau à vous écrire jxiur vous faire part du moyen simple qui peut être employé pour terminer ce différend, très-désagréable pour moi.
Je vous remettrai, Madame, lundi prochain l’ancien portrait du
activité, mais cependant avec un tact parfait. Prud’hon, quoique laborieux, était à l’endroit des affaires d’une singulière indolence et d’une complète incapeicité; elle le poussait et l’excitait à s’occuper de ses
Prince, dont je devais changer tout l’habillement; ce changement entraînait tout le reste et présentait des dilEcultés qui n’auraient produit qu’un triste résultat, c’est à dire un mauvais portrait, ce qui m’a fait supposer qu'il n’aurait plus été digne ni de celui qu’il représentait, ni de celle pour qui il était destiné. Après du tempe passé à essayer ce que je pourrais faire h ce sujet, je me suis décidé & le recommencer, avec l’intention de vous laisser ignorer tous ces désagréments.
La circonstance me force donc. Madame, h ne plus vous les taire et à vous prévenir que, si je ne reçois pas do réponse opposée à l'intention dont j’ai l’honneur de vous faire part, j'accompagnerai les porteurs qui seront chargés de l’ancien portrait et ferai reprendre en retour, si vous le trouvez bon, celui qui est l’objet de toutes ces dilTicultés.
J'ai l'honneur d'èlrc très-respectueusement. Madame la duchesse. Votre très-humble et très-obéissant serviteur, prcd’iio.s p"".
Le billet suivant, écrit par la duchesse à son homme d’affaires, était joint à cette lettre :
Je vous prie. Monsieur, de me dire un mot relativement è .M. Prud’hon; vous voudrez aussi venir mardi io avril vers les deux heures chez moi pour que nous puissions régler les payements à faire pendant mon absence. Je pars mercredi. S’il est nécessaire que je parle à M. Prud'hon vous voudrez bien l'avertir pour qu’il
SO
intérêts. G’c.st à sesdémarclies qu’il dut sa nomination dans la Légion d’honneur et à l’Institut. J’ai dit que M"' Mayer n’était pas belle; elle n’était pas non plus précisément aimable. Elle se tenait fort en arrière et ne cherdiait nullement à briller. Mais lorsqu’un sujet l’intéressait, la passionnait jusqu’à la faire sortir de sa réserve ordinaire, elle s’exprimait à merveille avec beaucoup de verve, de feu, de sensibilité. La musique et la poésie l’impressionnaient vivement, et un rien sulTisait pour lui mettre les larmes dans les yeux. A l’ordinaire, silencieuse, anxieuse, elle était absorbée dans sa constante préoccupation : veiller à ce que rien ne pût fatiguer, ennuyer ou peiner Prud’lion. Elle le soignait comme un enfant et le couvait pour ainsi dire, exigeait qu’on se retirât à neuf heures, et l’entourait des soins les plus délicats et du respect le plus profond. Elle était faite de contrastes. Ardente, nerveuse, son amour et sa sollicitude .allaient quelquefois jusqu’à lui faire voir des fantômes;
SC ronde chez moi m.irdi à ta même heure; si je puis terminer son .nlTairc par vous et sans lui, il me sera plus agréable.
Je vous prie de croire à tous mes sentiments.
DUCHESSE DE COUBLAIfDE.
Paris, II aTtil ISn.
Les originaux de ces deux lettres appartiennent à M. Laperlier.
mais elle rachetait ses irritations passagères par des élans de tendresse et par de complets retours*. Elle avait toutes les séductions, car la violence elle-même a son charme. Aussi le pauvre Prud’hon, sevré pendant si longtemps de toute affection de ce genre, se plongea-t-il tout entier dans un bonheur si nouveau pour lui, et, quoique son affeclion parût peu au dehors, on vit bien, lorsqu’il perdit cette incomparable amie, quelle place elle tenait dans son existence.
I. Il ne faut pas se ledissimulcr, M'*' .Mayer, si douce et si égale d'ordinaire, élail quelquefois d'une violence extrême. MM. Fillon eide Rochebruue raconlenl l'anecdola suivante. «... Aux élections de 1818, le parti libéral l’emporta dans les trois collèges électoraux do la Vendée et envoya à la chambre Manuel, Perreau do la Châtaigneraye et Esgonnière, administrateur du département sous la République. Deux ans après, il voulut laisser de sa victoire un souvenir durable. Un comité organisé par .M. Marchegay de Lousigny fit frapper une médaille dont chacun des trois députés reçut un exemplaire en or. D'autres en bronze furent di.stribués à tous les souscripteurs. Quelques-uns en argent, mais en très-petit nombre, furent également offerts aux hommes les plus influents du parti.
• Le dessin de cette médaille fut fait par M"* Mayer, l'amie de Prud'hon, et donna lieu à une scène caractéristique dont Perreau nous a conservé le récit. Manuel connaissait Prud'hon et avait voulu que cet éminent artiste dessinât les trois profils qui devaient servir de modèles à .M. E. Galleaux. Le premier croquis terminé, la femme d'un autre député, jeune personne très-jolie, fut amenée à l'atelier pour juger de la ressemblance obtenue. Le peintre des
30g mademoiselle maïer.
On possède quelques lettres échangées par les deux amants dans les rares occasions où ils se trouvèrent séparés. Elles expriment la passion la plus vive, les sentiments les plus élevés, et ne pourraient qu’augmenter l’estime que méritent Prud’hon et M"' Mayer. Malheureusement je ne puis les publier aujourd hui. Je me bornerai à donner un billet sans consécpience adressé par M“' Mayer à M"" Tastu, par lequel on
Grâces, frappé Je la beauté singulière de la visiteuse, sollicita la permission de prendre l’estiuisse du charmant modèle offert à scs ypux - La séance à peine terminée, M'" Mayer entre par hasard dans l'atelier vide, aperçoit sur le chevalet l ébauche encore humide ; frémissante, elle croit reconnaître à la délicatesse de la touche, au sentiment de volupté empreint dans le regard, que le pinceau a été conduit avec amour et d'une main émue. Prise aussitôt d’un irrésistible accès de jalousie, elle saisit le portrait, le met en pièces et détériore par mégarde le croquis do la médaille placé à côté. Prud’hon, accouru au bruit, parvint non sans peine, après de longues explications à faire rentrer le calme dans cette pauvre âme inquiète, atteinte déjà do la déplorable maladie morale qui devait la conduire bientôt à une mort si funeste.
« M^** Mayer, quelque peu honteuse de l’aventure do la veille, se mettait le jour suivant en devoir de réparer elle-même le mal qu'elle avait fait et de dessiner les trois proüls des députés de la Vendée, que Prud’hon retoucha avant de les livrer au graveur. Nous ignorons siGatteaux s’est servi de celte esquisse. » (B. Fillon et O. de Bochebrune, Poitou et Vendée. Éludes historiques et artistiques, p. 9Î-94 de l’article Fontenaï-lb-Comte, mars 186S, in-4, chez Robuchon.)
pourra au moins juger du ton vif, agréable et affectueux de son esprit.
« Ce 27 janvier 1817. — Madeime et amie, — V'ous nous deviez bien légitimement ce bout de lettre en retour de notre pensée souvent tournée vers vous. Depuis votre départ nous voyagions avec vous, et la peine d’esprit que l’on ressent loin des objets qui nous intéressent balance en quelque sorte la fatigue de nos amis voyageurs.
« Nous avons su quelques jours avant votre lettre tous les détails de la réception que l’on vous a faite à votre arrivée. Votre cher papa s’est complu dans ce récit, qui le comblait de joie et qui faisait également la nôtre ; nos cœurs s’épanouissaient en nous reportant au bonheur que vous deviez ressentir de vous voir entourée d’une famille pleine d’affabilité et de grâces. Nous en avons jugé par ces gràcieuses surprises ménagées avec une attention si délicate dans ces premiers moments. Nous ne douions pas un’ instant de tout ce qu’ils auront en retour de votre part, la nature vous ayant prodigué tant de qualités aimables. Les vœux de nos cœurs étaient bien en harmonie pour votre bonheur; aussi votre cher Tastu, qui en est le type, partage-t-il avec vous tous les sentiments d’attachement que nous vous portons.
Il A l'égard de vos deux portraits, je me persuade bien que vous pouvez les désirer, et surtout celui de la charmante mère ; patience, que le beau temps revienne, et vous ne tarderez pas à en jouir.
Il Conservez-nous, madame et bonne amie, ainsi que le cher mari, d’alTeclucux souvenirs; tels qu’ils soient, ils ne peuvent qu’égaler ceux qu’il nous e.st doux d’éprouver pour l’un et l’autre. — Vos amis de cœur.
Il C. MAYEIl ET PRÜd’UON*. »
M"* Mayer avait rattaché Prud’hon à la vie. Depuis le succès du plafond de Diane, son ambition s’était éveillée : il se sentait peintre, et, quoique David le nommât le « Boucher de son temps, » ou II un Canova en peinture, » il avait des partisans et môme des admirateurs. Jl"* .Mayer ne cessait de l’encourager et de l’exciter, k Cette liaison, dit M. Voïart, arracha Prud’hon â la retraite profonde où il vivait. Car avant elle, il évitait plutôt qu’il ne
(. L’original de cette lettre appartient à M. Feuillet de Concheii.