Delécluze, Louis David, p
<1 On connaissait déjà M. Prud'lion, dit M. Boutard, par de jolis dessins et quelques petits tableaux. Depuis, il s’élail occupé avec succès de divers ouvrages en plafond; mais il faut marquer cette année comme l’époque de son entrée dans la lice avec les artistes d’un ordre supérieur. L’événement lui a prouvé qu’on ne pouvait mieux choisir son temps pour une telle entreprise.
« Le débutant se produit d’abord dans un morceau du genre grave, élevé, pathétique, la Justice poursuivant le Crime (n°/|8ii).
« Iæ meurtrier a surpris sa victime durant la nuit dans un lieu sauvage, couvert de tous côtés par des rochers qui lui .semblaient inaccessibles. Il l’a laissée étendue, percée de plusieurs coups, et il s’éloigne en cachant dans les replis de sa robe le poignard dont il a frappé; mais la Justice, qui recherche, manifeste, juge, punit les crimes, est prête à le saisir. Cette seconde partie de la composition est rendue par deux figures allégoriques planant au-dessus du lieu où le meurtre a été commis : l’une le bras étendu pour saisir et un flambeau à la main, l’autre qui tient des balances et un glaive prêt à frapper. Ce tableau doit être placé dans la salle des jugements du tribunal criminel. Il exprime aussi bien, assurément, que le peut la peinture, les fonctions de cette
cour. L'artiste a voulu aussi qu’il contribuât à la terreur nécessaire dont est rempli le lieu auquel il est destiné. Il n’a point cherché pour son meurtrier des formes plus belles et un caractère plus relevé qu’il n’appartient au commun des brigands. La main qui s’avance pour le saisir dans sa course est aussi d’une e.xpression fort énergique, qui sera mieux saisie encore des habitués des audiences criminelles que de ceux du Salon.
« Le corps de l’assassiné intéresse par le caractère de la jeunesse et ceux de la beauté, remarquables surtout dans la tête. La physionomie du brigand exprime bien la férocité, l’inquiétude, la lâcheté; son mouvement, comme celui des figures allégoriques, est d’une grande vérité; les têtes de ces dernières sont bien. En général, M. Prud’hon paraît avoir étudié la tète, les mains et les pieds; il nous semble souvent incorrect dans le reste de la figure. Le genou gauche du brigand et le mouvement de son autre cuisse sous la draiicrie, le genou gauche et la cuisse gauche du cadavre, les épaules des figures aériennes, ne sont point exempts de reproches : partout , même dans les têtes, le dc.ssin est plus ou moins anguleux et quelquefois rompu par le passage trop heurté des ombres à la lumière, ou perdu sous les demi-teintes; je citerai encore ici
la cuisse droite du jeune homme mort. Le site est bien composé, bien exécuté; les elTets et les accidents de la lumière, de la lune et du flambeau, bien ménagés. On a remarqué que les couleurs dos draperies sont trop prononcées, que les objets ne se voient pas aussi distinctement au clair de la lune et des flambeaux. La conséquence générale à tirer de celte observation juste est qu’il faut, autant qu’il est possible, ne prendre de lumière que celle du jour. L’excuse également bonne de M. Prud’hon, c’est d’une part que son sujet, d’ailleurs très-bien conçu, présente essenliellement une scène de nuit; de l’autre, que tout tableau étant fait pour être vu auprès d’objets éclairés par la lumière du soleil, il est indispensable que ce qu’il représente participe en quelque chose de cette sorte de lumière. Du reste, l’ouvrage annonce un heureux talent et justifie le grand encouragement dont Sa Majesté a daigné honorer l’auteur.
« Tout près de Kè, sous le n’ 485, M. Prud’hon. passatit du grave au dou.v, a représenté Psyché, transportée par Zéphyre du rocher où on l’avait exposée dans la demeure de l’Amour.
« Psyché, dans les songes d’un sommeil léger, se sent emporter par un essaim de beaux enfants ailés. Llle effleure d’un mouvement rapide l’émail de la prairie. Zéphyre prend un soin remarquable de ne
troubler en rien son sommeil : ainsi celle figure est bien endormie. I-a tête rappelle, en eiïet, celles du Corrége. Los figures d’enfants sont gracieuses et aériennes. Psyché repose très-bien, comme nous l’avons déjK dit, dans les bras de Zéphyre. Mais celui-ci ne porte sur rien; son attitude est un peu gênée. Dans ce tableau, moins (jue dans l’autre cependant, le dessin est anguleux et , à quelques endroits, désordonné par les effets d’ombre et de lumière, apparemment mal entendus. .Ainsi la partie inférieure de la jambe gauche de Zéphyre semble, par une faute de cette nature, avancer sur la partie supérieure. La couleur, qui n’est ni celle d’un flambeau ni de la lune, tire pourtant sur le violet; néanmoins tout l’ouvrage est d’un faire facile, d’une composition pittoresque; le dessin, d’un bon effet général.
Il Enfin M. Prud’hon a, pour compléter son début, produit, sous le n’ 486, un fort bon portrait à la manière des peintres d’histoire. Dans cet ouvrage la couleur ni le dessin ne .sont les mêmes que dans les deux autres, non plus que dans le plafond de la salle do Diane. La couleur moins vigoureuse, un peu faible peut-être, est aussi moins factice ; il en est de même du dessin, plus coulant et de moins d’effet. L’auteur a donc un talent encore flexible ; l’expérience et ses propres rélle.xions lui feront connaître beaucoup
mieux, assurément, que tout ce que nous pourrions dire, ce que l’on peut, dans les grandes compositions, accorder .M’efTet et ce qu’il faut réserver à la vérité'. »
Après la grande pièce la petite; après la critique sérieuse la critique satirique et légère : car on chansonna les tableaux de Prud’hon. Nous trouvons dans VOb.tervaleur au Muxhim deux morceaux qui méritent d’ôtre conservés. Ils reflètent à leur manière, et sous une forme burlesque, le sentiment public à ce premier moment; par le fond ils se rapprochent assez de l’article du Journal des Débats.
SALON DE 1808 N" 484. — H. prbd’iion.
« La Justice, devancée par la Vengeance divine, poursuit le Crime; bonne couleur, effet de convention comme tant d’autres auxquels on ne fait pas grande attention. Des.sin très-incorrect : le bras de la Justice tenant l’épée n'est nullement heureux; l’action en est forcée et hors absolument de nature. »
Air : Jeunes amants, cueille! des fleurs.
Dessinez mieuz, monsieur Prud’hon,
Surtout fuvez l'allégorie;
I. Journal de l’Empire, 3 novembre (808. Salon n” vi. Signé, M. B. (BoutardJ.
Car de ces l'tres de raison Le connaisseur nii'mc s'ennuie.
Vous colorez avec grand art Un sujet do simple caprice;
Mais c’est méchant de votre part D'avoir lorluré la Justice.
N” 485. — PAR r.B MÊME.
« Psyché enlevée par les Zéphyres du rocher où la jalousie de Vénus l’avait fait exposer. Toujours un eiïet de convention, comme le précédent. La tête de cette victime de la reine des ris et des jeux de l’amour est un peu trop forle; c’est assez le défaut dans lequel cet artiste tombe parfois. Le corps de Zéphyre est trop étranglé et dégénère en maigreur; il faudrait un peu de vagize (sic) dans le rocher montueux qui termine le tableau. »
Air (le In Confession.
AVEU DE U. PRVD'iION.
Il est vrai qu'en peignant Psyché J'ai peu con.sullé la nature;
Mais pour commettre ce péché J'eus diablement de tablature {bis).
Son libérateur est surtout Un modèle do mauvais goût'.
I . L'Observateur nu .Viuséum. — .\ Paris, do l'imprimerie de Gauthier, rue Jean-Lantier, n° ï. — 1808. 24 pages in-l ?.
LA JUSTICE DIVINE RENDCfi A PHÜD'HON. 3U
]'Knlèi'ement de Psyché par Zéphyre fut aciielé par le duc de Sommariva et appartient aujourd’hui à sa veuve. On plaça la Justice dicinc dans la salle des assises h laquelle elle était destinée, et elle y resta jusqu’en 1815. Mais, à celle époque, de pieuse mémoire, ou imagina de remplacer cette peinture par un Christ. Prud’hon, inquiet pour son tableau, demanda qu’il fût déposé dans son atelier jusqu’à ce qu’on lui eût trouvé une autre destination, et il écrivit au préfet de la Seine la lettre suivante :
Il Paris, le 17 novembre 1815. — Monsieur le Préfet, étant informé qu’on doit enlever de la salle du tribunal criminel le tableau de la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, et mettre un Christ à la place, j’ose vous prier de permettre que ce tableau dont je suis l’auteur soit déposé chez moi jusqu’à ce qu’on lui ait assigné une nouvelle place.
<1 Cette obligeance particulière de votre part, ■Monsieur le Préfet, trouvera en moi une reconnaissance égale au respect avec lequel j’ai l’honneur d’être votre très-humble et très-obéis.sant serviteur.
« Pauii’iioN, p'”.
• Cil" (te la Légion d lionneur, ru3 ol maison de Sorbonne*. •