‹ Prud'honChapitre 4 sur 11 · DE CORTONE ET CANOVA · texte numérisé non relu

DE CORTONE ET CANOVA

Le voyage île Paris à Dijon lut accidenté. Luxe et misère : après quatre jours et quatre nuits passés sur un coclie, qui ne peut mèmepas ledéharquer à Auxerre à cause des eaux basses, Prud bon l'ait dans cette ville la rencontre et la conquête d'un Américain qui l'emmène dans sa chaise de poste quel{|ues heures durant, mais, à un détour de route, le voilà i-éduit à s'en aller à pied à Dijon. 11 s'y loge place Saint-Étienne. Un instant il est sur le poini de devenir professeur de dessin de l'évèque, mais « la Fortune » veille contre lui. On ne sait pas encoi'c quand se fei"a le concours; et, écrivant à Fauconnier pour lui raconter son voyage, il lui exprime dans le style de la Nouvelle Héloïae sa désolation d'être seul : « Eh ! mon ami, faut-il avoir une âme sensible pour n'i'prouver (jue des sensations douloureuses?... Si je fouille en dedans de moi, je n y trouve ijuun vide afïVeux. » Mais le bon Devosge est là et Prud'hon se met assidûment au travail. Tout est retardé : les Etats de Bourgogne et le concours. Malade au jjrinicnips de 84, il refuse l'aide de Fauconnier : « Jus-

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(lu'à pivsont jo n'ai c^u besoin de rien: j'ai toujours p:ag-né assez d'arerent pour pouvoir payer ma pension... Quanta mon bonheur, je ne puis être heureux que parmi vous. Mon sensible cœur ne peut se faire à être cruellement séparé de ce qui lui est cher : seul, isolé, il soupire conlinufdlement après les trop aimables objets de sa ten di-esse. » Ces derniers mots, malg-ré que Prud'hon eût le soupir facile, semljlent confirmer quil lui avait caché au moins son état de mari. Dans le même temps, il écrivit à M. de Joursanvault une lettre où il témoigne de très nobles sentiments d'amitié pour son camarade Naigeon, et qui est la dernière que l'on connaisse adressée à ce gentilhomme d'une intelhgence et d'un cœur si rares. On croit (|ut' la politique les éloigna l'un de l'autre, bien quelle leur fût étrangère à tous les deux.

Enfin, au mois de mai c'est le concours : peut-être était ce les concurrents qu'on attendait, car ils ne furent que deux. Tci se place l'anecdote célèbre, routée par Voïart, de Prud'hon, — il a maintenant vingt-six ans. — qui entend des sanglots dans la « loge » voisine, traverse la cloison, voit son adversaire désemparé devant sa toile, la lui transforme et lui fait obtenir le prix. Puis l'aveu du camarade, — pourquoi ne serait-ce pas Naigeon? — qui trouve le prix trop chèrement payé, et Prud'hon porté en triomphe autour du palais des États. L'histoire est invrai semblable, mais il se peut qu'elle soit arrivée à Prud'hon: bonne ànir facile à impressionner, il commence volontiers à i'aiie le Lien, sans savoir à quoi il s'engage.

i.A sa(;f.ssi. et i.a vkhiti i»f;si;ein iva>t siiu i.a ii'hhi:

(D.-.,sin.)

(Gollftdion du D^ Cnauffoni.)

pur D'il ON. 3f

I! |tarlil c('j)(Mi(!;inl en oclohie vors cette Italie enchanfc'e: iiKiis ton! lui iïiL contraire. D'abord son compagnon do voyas;"»', Petilol. (|ni a en le prix de sculpture, est inexact au rendez-vous ; Prudlion l'attend six jours à Màcon, — ce qui put lui pciiiit'tlrc d'aller voir sa tennne, — ensuite six jours à Lyon. Sur le Rhône, une tempête; et il a la même peine à débarquer à Avignon que l'année préc('dente à Auxerre. A Marseille, pendant trois semainrs le batelier refuse de partir. Puis, sitôt la mer prise, « la Fortune, qui ne lui avait jamais accordé de faveurs sans contrastes », lui envoie des vents contraires : impossible d'avancer; dix jours de relâche à Toulon, trois semaines à l'île d'Elbe. Et arrivé à Civita Vecchia, après trente-cinq jours de bateau, comme pour mieux toucher la vieille terre désirée, Prudhon tombe du haut de la diligence. Mais en entrant dans^ Rome il oublia toutes ces misères. Cé'tait dans les derniers jours de 1784: David, l'esprit plein de l'antiquité de- Winckelmann, venait à peine d'en sortir.

Aujourd'hui que Rome nous est devenue si familière,, nous continuons à compi-endre l'émotion prodigieuse que pouvait donner alors son premier contact. Ecoutons y entier le président du Paty presque au même instant : « Je suis arrive'... Tout ce que ce vaste mot de Rome contient degi'and, d'imposant, d'intéressant, d'effrayant, en sortait successivement, ou à la fois, et environnait mon âme. » En trois jours, Prud'hon a visité toutes les églises et diné chez lecardinal de Bernis, notre ambassadeur. « L<à il y avait,^ fccrit-ii à son maître, des prédats, de la n(d)lesse, et beau-

coup d'arlisios peintres, sculpteurs, architectes et musiciens. Quel aimable homme que ce cardinal de Bernis! Il est alîable, familier, mettant tout le monde à son aise; bref, on est chez lui comme cliez soi. » L'ancien poète, de qui Voltaire se déclarait le « vieux serviteur et indigne confrère », a une situation exceptionnelle à Rome : il tient, suivant son expression, l'auberere de France dans un carrefour de l'Europe; et. entouré dune cour, il est plus adulé que le pape Pie VI lui-même. Quelle nouveauté pour Prud lion ! Il doit croire, comme tous les jeunes artistes ({ui pt'nèlrent dans Rome, qu'il chang^e de monde; mais il n'est pas ébloui, et il n'abusera guère, par la suite, de l'hospitalité luxueuse du cardinal qu il ne sera admis à représenter sur une toile qu'en copiant avec peine un mauvais portrait déjà fait.

L éblouissément, c'est à Saint-Pierre qu'il le trouve. Son <ïdmiration est sans bornes et sa surprise inlassable. Il s y extasie devant tout ; il calcule des distances, mesure des grandeurs, et, pour frapper l'imagination de Fauconnier, il lui (hume des détails comme le font les guides : une coiniche sur laquelle pourrait passer un carrosse avec un liounne à côté, la superficie d'un pilier ég'ale à celle dune <-liaj»elle de la rue du Bac. Le xvni* siècle vovait mieux ^ue nous-mêmes une expression de beauté se dégag'er de .la richesse de Saint-Pierre. Le président du Paty affirme qu'aucune langue n'a de mots pour en parler dignement. Mais Prud'hon n'admire les ég-lises de Rome qu'en dédaignant celles de France, lui qui avait vécu près de l'abba-

EUTERI'E. VÉNUS.

(lîsquisscs du Musée de Montpellier.)

PUUDIION. 35

tialc lie C-Iimy ot (|;ii In laissera (It'Iriiii-c sans la (lelcndrt; ! L'esjtiil (lu wiii' siècle «'lail si porto par ses goûts vers ri'clat italien (|iie (juaraiite ans plus tard encore, un esprit aussi penéirant que Stendhal, si désabuse qu'il soit des partis pris et des « truisines », en gardera une défiance presque méprisante et du çothique et du roman.

Voici Prud'lion installé à Rome comme « peintre pensionnaii'e des États de Bourgogne » : c'est son adresse. Il y Si'-journa au moins trois ans, sans agitation, mélancolique à lordiaaire. Sa sensibilité mobile et délicate en fait un être d'essence fragile et supérieure, que tout peut atteindre, tout meurtrir, et qui devient ombrageux dans la crainte d'être louché. 11 se défend contre les indifférents et les empressés, et il redoute même les protecteurs (jui pourraient diminuer son indépendance, car il a la conscience de sa personnalité et il en a le souci. Modeste d'ailleurs et incertain, il hésite à agir et ne sait guère vouloir, lymphatique et dolent ; ce qui ne l'empêche pas, s'échappant de lui-môme, de trouver cette jolie manière d'éciire rapide, libre, (jui (out à coup se retourne, embarrassée, s'il a besoin de demander un service. Dans son art il a de l'assurance, et il ose y affirmer des principes et des préceptes, parce que l'expérience les lui a répétés, mais, si ouvert (jue soit son esprit à toules les idt-es, il reste un sensitif bien plus (ju'il n'est un inhdiectuel. Le délicieux polirait à la plume qu'il a dessiné à Rome, et très tôt, semble-t-il, nous le montre justement ainsi : mince, pres([ue maigre.

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sans rien d'ang-uk-ux ni de saillant, tous les traits bien enveloppés; les lèvres larges, mais le nez très fin, l'œil enfoncé, sondeur et songeur, les cheveux frisant, — un rêve admirable, triste et blond.

Tout de suite, quelle que soit la beauté des choses, il s'ennuie, ou du moins il souffre. « Si mon esprit jouit, écrit-il dès le mois de mars 85 à son ami Fauconnier, mon cœur est loin d'être content... Tout ici est néant pour moi. Ce sont des loses (|ue je mell'orce de cueillir et dont je nattrape que les épines. » Sa vie est très réglée : il dessine le malin d'après l'antique, dîne à midi, se remet au travail, puis, le jour tombé, se promène là où 1 on ne rencontre personne, « jusqu'à llieure de l'académie où je me trouve tout aussi seul que s'il n'y avait que moi ». il est presque misanthrope. « L'envie en général (|ue les Français porlcnl à ceux qui ont quelque talent fait que le parti le plus sage est de n'avoir coiimmnication avec aucun. » 11 est allé trois ou (|uatre fois au caft' que fréquentent les artistes français, avec des intentions sociables, et il y a été révolté de leur bavardage, de leur jactance et de leur médiocrité. « Là, chacun cherche un point de dispute, (jui se rencontre bientôt, pour faire étalage de son élo(|nence. On critique celui-ci, on déchire celui-là. Tous ceux qui ne peuvent entrer en comparaison avec Raphaël sont proscrits. Raphaid lui-même est blâmé de ne s'être pas assez asservi à l'antique. Le mieux de tout cela. c"est que tous ces messieurs les beaux parleurs n'étudient ni Raphaël, ni l'antique, et s'amusent chez eux à ne

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rien faire qui vaillo. » Le [daisant coin de cafô romain au temps Je Louis XVI, d qui ne vieillit pas ! Prud lion se détourne de ce charlatanisme et rentre chez lui.

On ne sait s'il y passa les grandes chaleurs de l'été, ce qui est probable. Car je doute qu'on doive placer pendant celte première année de son séjour à Rome le voyage qu il lit à Parme, à Milan (et assurément à Florence), et où il connut le Corrège et Léonard. Léonard, c'est le maître, « linimitabie », « îe père, le prince et le premier de tous les peintres ». Quant au Corrège, dont pourtant il n'a pu voir la Danaé à Rome, il n'a pas besoin d'en j)arler pour qu'on sache qu'il l'aime ; et si souvent qu'il s'approche dans la suite de ce grand peintre de la volupt»', ce sera toujours par l'attir-ance nécessaire d'une parenté intellectuelle. Cette passion pour Léonard, c'est à propos de la « copie » attendue par les Etats qii il l'a déclarée à Devosg^e, alors (ju il n'a vu la Cène (|ue dans la tapisserie du Vatican. Les tapisseries de Raphaël, au reste, lui causent une excitation pi-esque aussi grande : il conqjrend à travers celle helle Iraduction que le Sanzio s'y est mis tout entier, il les d(''taille à son maître; et, cherchantun sujet, il voudrait qu'on lui p tmît de faire sa copie d'après elles. Mais les Étals tiemienl à avoir une chose très à la mode alors, le Trlomj)lie de l'Aurore, le plafond de Guide qui est au palais Rospigliosi. On est presque surpris (jue Piaidlion ne soit pas tenté par ce sujet-là; mais il n'est pas plus entraîné vers Guide (pi'il ne va l'èlre vers Pierre de Coilone, malgi'éle goùl de r<''p()(|ue, et cela aide à pressentir de-jà eu lui le peintre le jdus mo-

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derne de son temps, ou mieux le plus préparé j)Our l'avenir. Prud'lion pi»''fère Léonard et Raphaël : « 11 est vrai, t'-ci-it-il à Devosge, que ce so.nt des sujels qui ne sont point agréables pour (jui n'en sent point les beautés, et qu'à Dijon le plus grand nombre pourrait bien les trouver insipides. » La Fortune, et cette fois la bonne, vient à son ■secours, mais ce ne sera pas « sans contraste ». Le pi'ince Rospigliosi. for! mécontenté par un peintre. — jusIcMu-nt 'Un Bourguig-non, un cei'tain Dubois (|ui, sous prétexte de copier un mauvais Domiiiiquin. passait ses journéps à 'dormir au palais, — et furieux (ju on lui ait à cetle occasion cassé deux vases d'albâtre, im' veut plus voir un arlislo entrer chez lui : Bernis lui-même ne saurait le flécbir. Le « contraste » sera de n'échapper aux afféteries de Guide que pour tomber dans les complications du Cortone.

3Iais. en attendant la commanile, il déménage et s'installe dans ses meubles, « Acconto San Lorenzo, in Paiiispei na. ai monti a Roma », (juartiei- de plein aii" où il loue un coin de palais, sans doute avec son camarade le sculpleur Bertrand, qui doit avoir été à Rome son seul ami. Quant à Pelildt. très infatué de son talent et qui « parle beaucoup sans ([u il sache bien ni ce (juil dit ni ce (ju'il veut dire », il ré\ ile. Un triMnblenient de terre sajoute à la collection de ses aventui'es. dont il est (juilte pour la peu?*, mais d'autres «oucis le tiennent. A Chmy, sa fenniie est sans arg'ent; elle vient de perdre son père, le notaire, qui n'a rien laissé, et elle est malade. Heureusement le bon Devosge est là, .le cœur et la main toujours ouverts, qui envoie un jour

cenl cinquante livres, un jour soixante livres. Prud'lion, reconnaissant et traii(|uillisë, peut s'occuper « h regarder et à admirer les chefs-d'œuvre », comme il le dira plus tard à Bruun-Neerga<1rd curieux de ce qu'il avait fait à Rome. II va voir le « Faune du Capitule » qu'il aime et qui, vingt ans d'avance, lui annonce le sourire de MlleMayer; il rêve, et, sur ces carnets précieux qu'a recueillis Mai'cille, il prend des noies, dessine des croquis, forme des projets en fixant ses visions avec des titres : « l'Amour réduit à la raison », — « l'Amour et Psyché », — « l'Amour, la Frivolité, le léger Badinage, le Repentir ([ui les suit ». — « Joseph et la Femme de Putiphar », — et celui-ci encore, qui sera plus tard le sujet d'un tahleau célèbre d'Ingres, « l'Amour d'Anliochus poiir Stratonice ». Et il attend la commande.

Elle arriva au mois de février 86 : il devait exécuter um; copie ou plul(M un arrangement du plafond de Pieri-e de Corîone (jui est au palais Barherini. Il s'agissait, « comme les sujets allégoriques peuvent s'interpréter de bien des sens », de faire exprimer à ce plafond la gloire de la Bourgogne et des Coudés. Prud'hon va y travailler pendant plus d'un an, avec la seule interruption d'une lièvre de quinze jours et de son voyage en Toscane et en Lombardie. L'assertion est donc tout à fait inexacte qu'il ne l'ait qu'esquissé en hâte au moment de (juitter Rome, ainsi que le dit l'ancien catalogue du musée de Dijon, où ce TrloiupJie de la Dourgof/?ie sert de plafond à la salle des Statues, — et aussi l'ojiinion de Concourt (|ue par ennui il ne fut qu'ébauché à Ronu'. Le jx'usionnaire expédia son envoi

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termine au mois de mars 87 : l'adresse seule y manquait, qu"il avait oublié d "y mettre, et la caisse fut un instant perdue : « De pareilles bévues, écrit-il alors a Devosge, ne semblent être faites que pour moi, ainsi que le précieux avantage de faire des copies d'après de mauvais orig-inaux. » Il s'était mis à l'œuvre et il avait attacjué bravement cette « macbine à fracas ». La dépense n'était pas limitée : « J'économiserai, dit-il, l'arg-ent de la Province comme si c'était le mien propre. » Il annonce l'événement à son ami Fauconnier : « Je suis occupé à faire les préparatifs pour peindre un tableau de vingt-cinf] pieds pour la Province... Ce tableau est une copie d'après Piètre de Cortone, qui est un assez mauvais peintre des temps passés et que je ne suis guère content de faire. Mais après cela je pourrai travailler pour moi en toute liberté et chercher à commencer ma réputation. »

Pendant toute cette année Si), son plafond va le tourmenter, et sa femme aussi, que la bontt" de Uevosge a mise en goût, et il doit supplier son maître de se défendre contre les indiscrétions de la dame : « Je lui avais écrit ma faron de penser à cœur ouveil ; mais il paraît qu'elle y a fait peu dallention, ce qui ne laisse pas de me piquer contre elle. » Elle vient de perdre maintenant sa mère, et elle héberge un frère mal présentable : « Son frère le militaire, sergent dans le régiment de la Colonelle, qui est resté longte-mps à Cluny et qui y est peut-être encore, avec le prétexte d'arranger leurs affaires, pourrait très bien leur avoir fait faire ces démarches si pressées. » On croit voir

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:1e frère .do Manon : « Coniiiu^ ^cns Je son état, il i)oit et mangi-e sans s'inqnit'ler d'où viennent les moyens qui fournisseiil à ses besoins : et à son (h'jiart Jie faut-il pas de l'ai-gent ?... Pardon, inonsienr, si je vous ai entretenu de choses si ennuyeuses.., » Peut-être une autre préoccupation le lonrmentait-elle aussi, car à plusieurs reprises il demanda avec instance à Fauconnier le portrait de sa sœur.

Sa susceptibilité tonjoiu's aux aguets lui découvre uni; aulre source d'einuiis : les j)r()teclrurs, qu'il placei'ait \ olontiers au rang des inutiles et des importuns. 11 est vrai que la protection dont il sagit consistait surtout à le faire surveiller par Lagrenée, le directeur de l'Académie de France. « J'avoue, monsieur, dit-il à Devosge dans ime très jolie lettre, que les protections m'embarrassent plus (lu'elles ne, me plaisent, premièrenu'nt parce que je ne suis point courtisan, secondement parce (ju'un aitiste ne devrait avoir de protection que scii talent, et comme le mien n'est pas au point où je 1(> i! s.re. je nr me soucie pas qu'on me fasse connaître a^■ai:i le temps. Ouebiiiefois même c'est nuisibh'; un artiste dont on voit la marche et les progrès fait peu (h; sensation lors({u'il parait. » <>|)im(»n intéressante, car il la mettra en pratujue. ne dexiint se montrer au public qu'à trente-cinq ans passés, alors (|u'il aura conquis son art. Puis il se plaint de M. Lagrenée et d'un abbé Tourlot ([ui fait du zèle : o il nous a engagés avec M. Lagrenée, un peu j)lus (|ue jene I aurais désiié : il l'a prié d'écrire tous h\s trois mois aux élus de Bourgogne, soit en notre faveur, soit pour .Irur i-endre compte de notre avancement; pour ce faire, il

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rau'lr.ul lui montrer rie nos ouvrag'es, ef, de bonne foi, je ne me sens pas porlé à cela. M. Latirenée a sa faeon de voir et de faire qui ne cadre guri-,. avec la mienne. Par const-quent, ses conseils ne peuvent pas m'être bons, et alors à quoi sert d'avoir l'air de demander les avis d'une jjersonne quand on n'est pas dispose à les suivre '! Du reste, M. Lagrenee est un homme aimaljle et qui aime à rendre service... Léonard de Vinci, cet Homère de la peinture, dit lui-même qu'un artiste a besoin d'être tout entier à lui, que la solitude lui est absolument nécessaire pour observer plus attentivement la nature. »

Cependant le plafond s'achève. Il le dit à son maître dans une letlit' du 20 h'vi'ier 87, où il l'engage à laisser son iils, le « petit Xatoile », concoui'ir pour le prix triennal, ce dont se défend l'excellent homme; et il l'en supplie, et dans son insistance délicieuse son exquise tendresse si souvent voilée se découvre un instant. 11 y donne aussi de beaux conseils au jeune homme : « Du nerf, de l'expression, un dessin ferme et grandement senti, des draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges... Laissez, laissez le clinquant et le brillant à ceux qui privent leurs figures d'âme et de sentiment, et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser. Ils ont recours au faible avantage de fasciner les yeux, et ils renvoient leur monde aussi vide de sensations qu'ils étaient venus. » Au mois d'avril, le plafond est fini, collaboration d'un peintre eimuyeux avec un peintre ennuyé : parmi des feuillages durs qui n'ont rien de céleste, dans des bitumes, des jaunes et des gris de

Kl O

PIIUD'HON. n

ciel assez plaLs et iiK'diocr'rs, des figures iKiinluciises sir I ieimeiit lourdemeii! dans l'air; mais, à gauche el à droile d(^ la iiourgogne, un essaim de femmes prudlionieuiies a surgi, des Muses, — l'une surtout qui lienL une palette, — h'g-ères, iluides, caressantes, bloudes, le cou jolimeut tendu, des femmes que n'a pu connaître Pierre de Cortone, même aux jours de sa grâce, et qui annoncent que le peintre est né des voluptés légères. Avec l'espoir que ses trente ans vont être enfin libres, il notifie à Devosge l'envoi de la « machine », — l'envoi où il a oublié l'adresse; et dans une lettre très noble pour son camarade Bertrand tombé dans la gène, il reproche aux Etats, bravement, — car il ne peut savoir qu'ils vont mourir, — de délaisser les artistes puisqu'ils ne pensent pas à son ami.

Prud'hon s'est lié avec Canova, et l'on ne saurait négliger l'influence que put avoir, durant quelques mois d'amicales efTusions, le grand sculpteur attardé des grâces antique» sur le peintre moderne de la grâce. Canova voulait le garder à Rome et l'y faire participer à l'éclat grandissant de sa fortune, mais Prud'hon tient à s'en aller vers Paris, où il se sent la force de paraître. Il y avait aussi sur ses carnets un brouillon de lettre d'amour : on croit qu'elle était préparée, soit pour Mlle Dembrun, la jeune belle-sœur <le M. de Joursanvault, jadis entrevue à Beaune, soit plutôt pour Marie Fauconnier, — mais comment expliquer ah)rs qu'il n'arrive à Paris que deux ans plus tard, à l'inslant d'y voir en 1789 llamber les premières ardeurs de la Révolution?

48 PHUDHON

PRUd'hOX revient a paris. — I.A RÉVOIXTION. — SÉJOUR DE PRUD'hON sur les HORDS de la SAÔNE. PORTRAITS ET VIGNETTES.

L'itinéraire du retour «'St inconnu, mais il est très évident que Prudhon s'arrêta quelque temps aupi-ès de sa femme et de son fils, puisque le portrait de l'abbé Besson ne saurait être rapporté à une autre époque : pcul-èire même alla-t-il non sans plaisir revoir la longuo rue étroite de son enfance, maintenant que, devenu un artiste, il ne devait plus y vivre; non que l'artiste soit très important déjà, lui qui bientôt, en s'arrêtant à Dijon, fera le portrait d'un marchand de laines en échange dune paire de couvertures. Il passa par Beaune, car on ne peut guère donner au buste charmant de la baronne de Joursanvault, qui est au musée de cette ville, une date plus ancienne, pour son aisance et «a sûreté : une jolie tète Louis W'I, presque Louis XV encore, aux cheveux bien enlevés sur le front, le menton rond, les pommettes saillantes, la bouche spirituelle. 11 en aurait exécuté un autre, d'elle ou de Mlle Dembrun, avant son départ pour Rome : — et voilà tout Prudhon sculpteur. A Dijon, revenu parmi ses anciens maîtres, il peignit une série de portraits. D'abord celui de Devosge, qui est au musée, tenant un crayon de sa belle main, la tète un peu plate sur un fond brun dur, mais la chair dt'jà très modelée avec des teintes dor. Au musée de la ville aussi.

loin RAI r DE CONSTANCE MAYER.

Miniature.

(Collection de Madame IIimuv Jahan.)

PKUD'HON. 51

M. jMusard, ],\v<fi;v houi'gcois rougeoyant et mal ras»', le jahol l)lan(', les re\ ers dlial»!! à layuies bleu de ciel, — ui» polirait d'attente, — et Nicolas Bornier, professeur de sculptui'e, qui, avec quelcjue inexpérience, a de bien jolis tons et de délicats modelés. Le portrait de Mme Bornier est peut-être de cinq ans postérieur, de l'époque du voyage à Tiray, mais celui de Gauthier la Chapelle et la miniature de Mme Devosm' son! de 1788.

Prud'hon lit en 1789 sa rentrée à Paris. H n'y eût été reinai'qut' en aucun l<Mnps, niais il le fut moins encore eiv celui-là. L'inquiétude est partout, et la curiosité du lendemain : comment va-t-il pouvoii" travailler dans ce déchirenient (|ui commence? Qu aucune antinomie n'existe entre l'agitation d'un peuple et le rêve dun poète, il le pr(mve en étant aussitôt h; délicieux artiste (piil <loit èlre. 11 revoit au milieu des broderies le sourire énigmali(|ue de Marie Faucoimier : « Ce Pi'udhon (jui n'avait pas dit (|ii'il était marié! » et il vient loger luv- (luéné'gaud. Mme Prud'hon et son lils Jean, <léjà dans sa dou/.iènu> année, l'y rejoigniienl très \\[x\. Le peintre attendait-il sa femme? En tout cas il se résigna, et il eut encore deux lils d'elle,, en 91 et en 93, et d'autres enfants plus tard. Anat<de I)evosge, venu prend re pour quelques mois les leçons de David, sentait dans le petit logis la vie étroite, et, un jour (pl(^ la dame tenait à aller voir une exé-cution, — cette exigence aux premières heures de la Révolution a quelque chose de sinistre, — son mari, qui ne s'en souciait guère, put dt'clarer (ju'il n'avait pas de bas à se mettre, et, priant Anatole, il

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lui flil : « Emmène-la et garde-la le plus long temps possible. »

Pruiriioii. qui revenait de Rome en provincial, n'avait à Paris aucune attache officielle, et il dut peindre îles miniatuies pour les gens du voisinag^e. Mais bientôt un amateur, le comte d'Harlai, lui commandait liois dessins : moHJCiil capital. On n'est pas sûr cpril U's ail payés largement ; mais il n'importe. Prudlion était mis en état rie, faire son œuvre, et ces trois morceaux vont être du premier coup une expression complète de son g-énie. Cependant il a déménagé et liahiteau n' I ^< de la rue Cadet. Excité par les idées nouvelles, il \a au club avec Fauconnier se iaseiner à léloqueiice de llobopiei-re et entn prend dans SOI) eiilliousiasme un grand panneau, où il andiitionne de n'-unir les premiers rôles de l'é'pocjue : c'est le dernier temp.î de son amitié pour le marchand de dentelles, (jui. proposé comme paiTain de lim de ses lils. de Jacques-Philippe oucl'Eudamidas, se fâcha de ne pas létre. Prudlion expose alors pour son premier Salon, en septembre 91, l'an III de la Lihertt'. — « au Louvre, par ordre de l'Assemblée nationale », — « un dessin à la pierre noire représentant un jeune homme appinjé mir le dieu Terme », qui appartient à M. (ieoiges Cain.

Les trois dessins du comte d'Harlai, qui va devenir avec les t'vénements le citoyen d'Arlel. puis Darlet sans apostrophe, ainsi que nous 1 apprennent les planches gravées de Copia, sont la Vengeance de Cérès. et, en pendants, le Cvnel rit des plein s gu il fait verser, et l'Amoitr réduit à la laison. Les sujets sont les plus prudhoniens du

t'Ui![|s\i| îiE I, [MPKU ATBHE J O S K P 11 1 \ i:

(Musi^e «lu Ldiivie,)

PRUD HON. Jio

monde, et le peintre, encluintë par ces alle'gories, s'y adonne si vivement, qu'il compose, enveloppées et enveloppantes, des œuvres dont il ne dépassera g-uère lu beauté ni la souplesse, d'un charme qui se sensualise de g^ràce, parmi des voluptés où transparaissent à la lois des tfttjStïiétudes et des ironies; et l'on peut dès lors voir netlrment en Prud'hon l'adversaire de David et de l'École, le maître de la chair vivante et savoureuse en face du maître des conventions impeccables et des anatomies savantes.

La Veiif/eance de Cérès est une métamorphose d'Ovide . « Cérès chang"e en lézard le jeune StelHo parce qu'il se moquait d'elle en la voyant manger avec avidité. » La mère de Proserpine, endolorie d'avoir peidu sa fille, reg^arde avec courroux l'insolent gamin, et il y a déjà de la Vrngeanre dirine en elle. L'Amour, le Cruel ril des pleurs gu il fait rerser, est un camarade de Stellio et, rieur énigmatique, ondoyant et onduhmt, se moque d'une jeunes fille éplorée, qui, devenue délicirusemenl mutine, va prendre sa revanche dans l'Amour réduit à la raison^ en se jouant du « cruel », — à moins qu'il ne faille transposer les actes du drame et (jue ce ne soit l'Amour qui prenne sa revanche en se réjouissant de tourmenter la jeune fille qui a osé rire de lui.

L Amour réduit à la raison fit partie des « ouvrages exposés au Sallon du Louvre par les artistes composans la commune des Arts, le 10 août 1793 ». Prud'hon y avait envoyé en même temps un beau portrait de Mme Copia, le dessin à' Andromaque, sujet auquel il reviendra vingt-

quatre ans plus tani dans une condoh'ann' à Alaiie- Louise, — »t l'Union de r Amour et de l'A mi fié, où il répète sa figure d'homme du Salon pr«'C('dent auprès d'une Amitié très charmante, la vraie femme de Prudhoii, aux veux écartés et rêveurs, à la houche presque entr"ouverte. aux seins très mo(hIé'S, qui. p( inte, fit partie du cabinet de 3Iorny, et, dessinée, se voit au musée Condé. Oii peut rapporter à la même inspiral idu v\\\ dessin dune suavité plus grande encore, Josep/i et la femme de Putiphar : non le Josepli tradilionncd qui nhésite pas, mais un Joseph d<'solé par la tentation dans les bras dune femme désireuse, appelante, voluptueuse et jeune, sans rien des violences qu'on attribue à la femme déjà mûre du célèbre intendant des Pharaons; lutte de corps et d'àmes, groupe merveilleux \)Av la justesse exquise des formes et des sentiments.

Edmond de Goncourt a fait cette remarque, que les dessins de Prud'hon étaient extraordinairement disposés pour la gravure et que, par leurs hachures et leurs traits, ils la préparaient en quelque sorte; la transcription s'opérait ainsi d'elle-même et pouvait arriver à une précieuse réalisation du dessin. Prud'hon cependant a été peu gravé, mais, par Copia d'abord, puis par Roger, et ;:près sa mort par Jules Boilly et par Aubry-Lecomte, (l'une manière si jolie et si vraie que, malgré les facilités (juils eurent, leur mérite n'en doit pas être amoindi'i. Il l'a été aussi, médiocrement, par son tils aîné. Louis Copia, (jui, de six ans moins âgé (jue Piu<riion, l'a connu à son

PUUDHON. 50

retour de Rome, et ((ui va iiiouiir m 1791), exposera au Salon (le 95, alors que le peintre sera dans la Haute- Saône, f Amour réduit à la ramm et la Vengeance de Cérès avec une Sapho de Devosge et un « cadre contenant plusieurs gravures, d'après les citoyens Prud'hon et David » : assemblage-^ de noms bien intéressant. Roger, « élève de L. Copia et de Prud'bon », continuera l'œuvre de l'un en travaillant beaucoup d'après l'autre. Prud'bon. pour les premières plancbes de Copia, avait t'ait une association avec lui et avec Constantin, le marcband de tableaux de la rue Saint-Lazare, auquel il avait «loniit' la « signature » de ses tableaux et de ses dessins. Lui-même a tort peu giavé : Pltrosine et Mélido)\ Y Enlèvement d' Europe^ à l'eau-lorte, et, dans ses dernières années, les litliograpliies de l'Enfant au chien et de la Eamille malheureuse.

iJaintenant, en pleine Terreur. Prud'bon excité se sent '.e désir de grandes clioses : il voudrait décorer le Pantbéon de grisailles en trompe-l'œil avec toutes les Vertus républicaines, et composer un tableau officiel en l'Iionneur <le l'Agriculture, mais il doit se contenter d'un vaste dessin où l'on voit une Minerve qui rapprocbe la Liberté de la Ijoi : il dessini' aussi une Ti/t'annie. qui a appartenu au prince Napoléon. Puis, par un re\irement brusque, il se donne tout à coup à une série de [x'tites pièces, en-tétes officiels jiour des administrations de l'I^tat, (jui ont été tous gravés par Roger : Pi-éfecture de la Seine, Département do la Seine-Inférieure, Colonie de la Louisiane, Ministère de la Guerre, Ministère de la Police générale, Ministère de l'Inlé-

00 PhUD'HON.

rit'ur (brevets d'invenlion), et encore à un projet de nié daille pour la « R('pul)li(jue française, une, indivisible et impérissable, 171)4 ». En ces sujets d'allégorie, précieux sous ses doigts, il s'est adonné à la représentation qu'il aimait d'une idée ou d'un fait par un être impersonnel et imaginaire, aA^antque dans ses décorations impériales il ne s'y abandonnât passionnément et avec excès : Prudbon et son époque rechercbaient à tout propos 1 allégorie et les emblèmes, et ils en goûtaient la convention facile sans se préoccuper de s'élever au symbole. On se demande pourquoi les en-tétes de ces administrations publiques, bonne fortune et marque g"lorieuse de leurs débuts, ne sont plus utilisés aujourd'hui ; mais le mieux ne serait-il pas de le leur (Iciu.indcr à elles-mêmes et de les prier d'v revenir?

Par ce temps violent d'('motions et de sursauts, Pru d'hon dessine aussi pour les boîtes de dragées du conliseur Berthelemot — « le Fidèle Bergfr n — une Vénus avec 1 Amour, et une Léda d'après une pierre antique. Mais l'adresse du graveur 3Ierlen, une Minerve peinte sui- verre pour le dessus de porte de sa bouli(jue et qui a été retrouvée par His de la Salle, ne fut en tout cas burinée par Roger que lors du Consulat, puis(|u'on y lit : « Palais du Tribunat, n» 40 ». A plus forte raison, ladresse de la veuve Merlen. — une fennne devant un coffret à bijoux, — boutiquière très à la mode du commencement du siècle, (jui « tient fabiique et magasin d'orfè vrerie. joailleries et bijouteries dans le plus nouveau goût, vend, achète et monte les diamants, le tout a juste prix ».

PUUD'HON. 61

Ces! ((ii(\ (Ml dehors des occasions et <lcs ncccssilcs, Piud lion csliiiiail (|ii"il dcxail pouvoir s'assou[dir à tout, varier ses formules et ses expressions. « Vous voulez, dira-l-il à Yoïarl en causant avec lui de David, (jue moi, le h'iiioiii journalier des niodilications que subissent mes <-oiiipalrioles mêmes, jiidople. pour exprimer ce ({ue je vois, un stvle étrangei' à leur nature... Je ne puis ni ne veux voir par les yeux des autres ; leurs lunettes ne me von! pas... Enfin, parce que Corneille et Racine ont fait <les cliel's-d'oHivre immortels, faut-il ne plus parler, ne plus ('crire qu en vers alexandrins? »

Kohespieire, ((u il a\ait jidiiiirt' au club, vient de tomber cl de mourir, mais la misère du lemps nesl pas liiiie. Priid bon, à 1 t'iroit dans son loii'is de la rue (lad<'l. mal à Taise eiilre les cris de sa fenuue et ceux de ses trois enfaiils. se (b'battait déjà contre les difficultés de vivre, <|iiaiid arrive la diselle à l'aulonme de 94. Il (juilti; alors l*arisa\ccsa famille. (ïliacun s'en allail du côté' de son pays : Frag:ouard déjà vieillissant part pour Grasse. Prudbon sarrélera en V'ran(die-(îomté, et il jiassera deux ans sur les bords de la Saône, à Gray et au village de Rigny. Pour(|uoi va-l-il à Gray? Le plus vraisemltlable, cesl (pie le bon Devosge, (pii ('lail de cette petite ville, s'est nuM(' de lui trouver des travaux et des ndalioiis. Quoi qu'il en soit, Prudbon, évadé du caucbemarde Paris. \ ivra deux années très douces auprès de cette Saigne intime, sinueuse et lente, parmi les arbi'es et dans la retraite, sans même peut-être que son bonbeur soit dimiimé par

f)2 PRUDHON.

le voisinage de sa femme, qui, à Rigny, va lui «lonner un (juatiième lils, Pliilopœmen. Cependant il peindra l'un de ses plus beaux portraits et il dessinera pour Didot do merveilleuses illustrations. On sait que Roger est auprès (!<' lui à Rignv, car il figure comme témoin à l'acte de naissance de son fils.

Il paraît que Prud'hon, habitué aux accidents de \oiture, en eut un à une lieue de Gray, justement devant le château de Rigny, situé tout au bord de la ri\ ièr<', et (jue, recueilli et soigné là, il y lit les portraits du [)cre. de la mère et des entants. Le Portrait de M. Anthony, au musée de Dijon, montre le peintre détinitivement maître de son art : un honnne brun, jeune, au masque sérieux et tendre, en habit bleu harmonisé avec le bleu de la cravate, gilet rouge et culotte de Casimir-, la main droite passée dans la bride de son cheval dont on ne voit que la tète et l'encolure. Le imisé'e de Lyon possède depuis qu»'lques années le Portrait de Mme Ant/iony et de ses enfants et peut s'en faire gloire, car ce morceau d'une saveur extrême, si accusé à la fois et si estompé, si sur et si souple, doit prcndie une place capitale dans la peinture moderne, et, s'il fait penser ou à Goya ou à Reynolds, dont Prud'hon certes ignorait alors les noms mêmes, c'est en les égalant au moins. Jeune, très jeune, sa fille en petit bonnet blanc toute petite entre ses bras, la mère, satisfaite* câline et spirituelle, avec de la lumière dans les yeux, se tient droite dans sa blanche robe Directoire à la ceinture rose, un chapeau gris piqué d'un nœud rose encadrant son visage don! les clieveux châtains

PRUD'HON. 6:i

ondulent et descendent; et, derrière elle, son fils de qui la tète, sortant d'un col Manc, se penche, malicieuse et gentille, les yeux très ouverts, les dents apereues. Morceau tondu et merveilleux, délicieusement humain, de la famille dti ces portraits d'élile (|ui vous parlent d'eux dès qu'on s'en approche assez près. Prud'hon, (jui avait su plaire, peignit encore le portrait de In nièce, qu'on aura la joie de voir hientôt au musée de Dijon ; et dans le même tenîps cidui de la petite Marie-Mcu-gtierite Lagnier, qui est au Louvre, et ceux à' Ursule Bevon, toute hlonde et très en hleu, et iV Etienne Bevon, son mari, (jui sont à (iray. Souvent Prud'hon a lait les portraits du mari et de la IVnnne : hahilud»' de re'po(iue, hahitude surlout de la province où, avec le désir régulier d'enrichir à la même heure la maison familiale de la double image aimée du père et do la mère pour le souvenir des enfants, l'on n'a l'occasion ni l'idée de chercher des artistes différents pour exprimrîr des natures diverses. Il peint M. Rey et 3Ime Bey au pastel, d'autres encore, M. et Mme Febvre, M. et Mme Barbizet, petits bourgeois, tantôt représentés à la hâte poui" les besoins de la vie, tantôt caressés pour le plaisir dei l'artiste, comme M. Perché, juge, (|ui appartient à M. (Iroult. Qu'est-ce que toutes ces connnandes lui rappoitin'cnl ? Malgré les souvenirs de Mme Barbizet sur les malheurs de Prud'hon, recueillis par M. Hené Jean, ces travaux, à n'en guère douter, lui étaient payi's au taux provincial, ce qui à Rigny lui pei-nnîtlait de vivre à l'aise, il peignit encore au château de liclleneuve, près de Dijon, l'important por-

r.î PPiUD'HDN.

trail (If M. Viiinhtl. assis sur une chaise, poudiv ol ni habit bhu, d'autant plus important pour lui que c'est en le peignant (juil lit la connaissance de Frochot, ami très ulih', — el celui de M/nr Vi<ird(tt. en rohr verte à raies jaunes. ï)aillrurs il tia\ aillait v\\ outre pour Didot l'aîné, qui, dans rrlii-rvcsccncc d alors, publiait tranfjuillfnM'iit ses plus belles t'ditions. Il avait connnencé à Paris dès 17H3, ainsi (ju en témoiizne le reru d'une somme qui semble assez forte, mais qui lui ••lait évidemment payée en assi- Cfiiats. Il illuslra d'abord « Daplmis et Chloé » : \d,Chèvre allaitant Dap/inis, le Bain et la Ci</al(', lavés à l'encre de ("Jiine. figui-èrcnl au Salon de l'an V avec un Polirait du cilot/en C. (son ami Constantin), dont « le temps, dit le Ciilalogue, n'a pas permis à l'artiste de finir les mains ni les xclements ». et avec deux des trois dessins à la plume, (Jioisir Vohji't. Uenflamtner. En jouir^ qu'il fit pour « l'A ri d'aimer » de Gentil-Bernard. Pour un roman en vers du même Bernard, il dessina les Amours de Phrosme et Mélido)-. (|u'il errava lui-même et dont l'esquisse peinte ;!|ip;i client à M. G. Gain. Et encore — tant à Kif;ny qu'ensuile à Paris — ciiuj illustrations de « la Tribu indienne par le C. L. B. » (citoyen Louis Bonapartef, dont on dit que dans la deiiiière el la plus connue, la Suif de l'or, il préla à 1 lidiume cupide les frails de Giiodef; puis le Xnu frnr/e de « P;iul et N'irg^inie », et, pour l'édition de Racine, V A/jothéose en frontispice et Pyrrhus et Andromaque : la Thébaïde serait de lui aussi, bien que son nom ne figuie pas sur la planche, mais les élèves de David auraient obtenu que Didot

IMIUDIION. (J7

le fil enlever e| ne (l(t;niùl j)liis ilo, commandos à Prudlioii. [| liavaiilait en même temps pour Renouard, illustrant r« Aminta » du Tasse avec le joli dessin à la sépia de S'f/lvie cl h' Sdtijre, (jui appartenait à Alexandre Dumas lils; mais ce liavail lui avait coûté tant de peine qu'il ne voulut dessinei' (ju'aux crayons noir et i)ianc la Délivrance (V An-z'ia^ pour \\\\ roman grec, et un nouveau Bain., plus cliaiiiiant «]ue l'autre, avec une Ghloë plus jeune, destiné à une ('•(lilion italienne, et qui fut payé six louis par Renouard. 11 faut enlin noter les cinq vignettes de « la Nouvelle Ili'loïse », g^ravées par Copia, en inettant à part pour sa g-ràce le Premier baiser de l amour, et pour ce (juil est cui'ieux à l'approcher d'un dessin sur le même sujet, jthis précis, plus habile et plus sec, de Moreau le jeune : on comprend là (|ue Prudhon, mis en présence d'un livre, ne devient pas volontiers un vignettiste, et que, se préoccupant peu de l'appropriation de son dessin, il poursuit en visioiniaire le rêve de volupté douce et de tendre féminité flont jour à jour il compose son œuvre.

LE nilJKCl'OinE KT LE CONSULAT. LES PREMIEHS SUCCES.

prud'hon au louvue. — plafonds et décorations.

Piud'hon, de retour à Paris avec sa femme et ses quatre (ils, s'installa, à l'automne de 96, au n° 28 de la rue du llarlai, oii une fille, Emilie, qui fut son dernier enfant, lui

naquit dès son arrivée, le 3 novembre. Les temps sont bien chang^és : à la poursuite de la gloire, le jeune g-énérai Bonaparte a remplace' Robespierre, et le Directoire se venge de la Terreur en s'amusant. La mode aujourd'hui est au plaisir, mais, soit caprice, soit souvenir des événements tragiques, il y faut un décor solennel et romain : Fragonard est jeté de côté et David est roi.

Fort peu connu encore, et en homme qui débarque pour la seconde fois de sa province, Prudhon, à l'instar des pensionnaires de l'x^cadémie, s'en alla faire visite aux peintres célèbres. On rapporte que David et Girodet le reçurent froidement, mais on les voit plutôt pleins d'une insolente bienveillance. II vint chez Greuze, qui lui aurait dit en lui montrant ses manchettes déchirées : a Vous avez du talent ? Tant pis! De la famille et du talent, c'est plus qu'il n'en faut pour mourir à la peine » ; et qui aurait dit de lui : « Celui-ci ira plus loin que moi ; il enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues. » Il y avait bien des points de contact entre ces deux Bourguignons, l'un et l'autre nés dans une petite rue de petite ville, — celle de Tournus plus étroite et plus triste encore que celle de Cluny, — mais le grand trait d'union entre eux sera l'Elève, et Prudhon, jeune encore de ses quarante ans qui s'approchent, aurait pu ce jour-là apercevoir chez le vieux peintre sentimental Mlle Mayer. que Greuze dans quelques années va lui léguer sans le savoir. Quant à Gros, il fit son portrait, coiffé à la chien, dans la cravate et l'iialjit des Incroyables, mais il ne l'acheva

PHUD'HON. 69

pas, ce, qui laisse un peu (rinquiétude sur leurs rapports.

Cependant (ju'il apprend à connaître derrière leurs palettes les peintres du Directoire, Prud'hon travaille. Il compose son magistral dessin de la Sagesse et la Vérité descendant sur la terre (1), qui va lui servir de billet d'entrée dans la gloire du jour, et qui lui vaut, avec un prix d'encouragementj la commande de l'exécution peinte et un log'ement au Louvre. Ce projet de plafond, amoureusement dessiné, comme avec des caresses de noir et de blanc sui- le bleu du papier, — et cette volupté de la touche, accentuée par l'écrasement delà craie, reste une caractéristique (le tous les dessins de Prud'hon, — dénote que des idées décoratives le préoccupent alors, et il va en elfet consacrer ces années-ci aux murs et aux plafonds.

Le voici donc, en 1798, s'installant au Palais national des Sciences et des Arts, c'est-à-dire au Louvre. 11 a fait du chemin depuis sa rue Guénégaud, depuis le temps si proche encore où, au bras de Fauconnier, il écoutait Robespierre. Non qu'il soit \tH à l'aise avec Mme Prud'hon et ses cinq enfants dans cette cité d'ailistes oii l'on se presse, 011 l'on se déranii^e, où l'on s'épie, car ils sont vingt-six dans ces galeries que Henri IV a fait disposer afin d'avoir ses « ujaîtres » auprès de lui comme il a ses seigneurs, et que Napoléon, y voyant un soir de la lumière, fera évacuer par crainte de l'incendie, en commandant à Duroc « lé déménagement de tous ces bougres-là ». Qui oserait aujourd'hui

\\) Ch. Blanc le croyait perdu : il aiipartient aujoiird liui au D'' Chaullard.

10 PRL'DHON.

lui donner tort ^Prudlion liii-inèinc n'a pas le droil de Iti-ùlcr le Vinci. En allendaiil, il y a pour voisins Huberl Robert et Pajou, et Greuze, et aussi, tout dt'sorieuté et si vieilli par la Révolution^ Fragonai-il, avec sa tcmnie qui [)roniène dans les couloirs sa vulgarité bavarde, et sa belle-sœur, Maiguerite Ge'rard. plus jeune et plus prisée en ses coquetteries et ses froideurs; et, pendant que Mme Frag"onard parle, Mme Prudhon crie. Lui, que le succès excite, n'en travaille pas avec moins de bravoure, et, ses enfants, il s'en sert comme des plus aimés et des mieux compris des modèles. Le plafond s'acbève bien, mais ne peut sortir de lalelier, et le peintre doit demander au ministre de 1 intérieur l'autorisation de lui faire un passage. 11 arrive enfin au Salon de 1799, qui s'ouvre le l*"" fructidor an VU : la Sagesse, Minerve drapée de jaune, présent»' à la Terre la Vérité dévoilée, simple et coidiante. L'élégant public de la fin du siècle, habitué aux conventions sentimentales de Greuze, — la citoyenne Mayer, redevenue Mlle Mayei- à laurore du Consulat, expose quatre toiles du genre, — et aux conventions historiques de David, fut surpris de celte lleur d'essentielle beauté; et, émerveillé du même coup, il fit un succès à l'œuvre et mit l'homme à la mode (1). L'année est excellente pour Prudhon, à qui un autre succès arrive, très brillant : le fournisseur des armées M. de Lanois

(1) Placé d'abord dans la galerie des peintres vivants à Versailles, il décorait, en 1801, la salle des Gardes de Saint-Cloud. A la suite d'un incendie qui Tavait touché, il fut relégué- dans les grepriers du Louvre où, pendant tout le siècle dernier, il passa pour être à peu près perdu. Il est de nouveau depuis 1904 exposé en tableau dans l'escalier Mollien.

l'a chargé de la décoration de son hôtel, el toul Paiis s'y intéresse. Cet hôtel, qu'avait fait construire rue Ceiutti, la rue Laffîtte de nos jours, le trésorier des États de Bourgogne î^ ai nt- Julien, abritera plus tard la reine Hortense et la fortune des Rothschild : il vient d'être démoh.

Prudhon a l'espace et il se donne carrirrc Dans le salon principal, il peint quatre panneaux en hauteur, où cjuatre femmes debout représentent la Richesse, les Arts, les Plaisirs et la Pln'losophie ; et au-dessus des portes quai re femmes couchées sont le Matin, le Midi, le Soir et la Nuit : des ornements, des mascarons, des bas-icliefs en grisaille, les accordent, les joig'nent ou les souliniiiciit. Les quatre femmes, qu'on a nouniiées Pandore, Eiilei'pe, Vénus et Minerve, ont en leurs mobiles altitudes des souplesses charmantes : un Amour voltige au-dessus de chacune d'elles, un autre Amour semble les supporter. De celles qui sont couchées in<loh'nim('iil pour couroniu'i' les porles, j^'une lit, l'autre songe sur do l'eau qu"(dh' eflleure, celle-là se mire dans une glace, celle-ci do il. Et cha-^un de ces Amours et chacune de ces femmes est environné d'attributs qui sont d'une grâce et d'un anangement parfaits, malgré qu'ils veuillent impitoyablement signifier quekjue chose. Car Prud'hon a pris son essor dans le chanqj aimé de l'allégorie. Tout C(da, moelleux, caressant et léger, n'en garde pas moins un charme primordial el inunédiat : deux colombes ont bien le droit après loul de regarder Vénus qui dort, et le commentaire n'en est obligatoire pour personne. Son époque et sa nalure entraînaient Pru-

d'hon à ces complications littéraires, si dangereuses pour un artiste qu'elles embarrassent et de'tournent de son but, mais il s'en sauva toujours avec son génie de peintre.

Pour cette décoration aujourd'hui dispersée, Prud'hon avait peint sur bois quatrr merveilleuses toutes petites esquisses qui firent partie du cabinet Denon : M. Valedeau les acheta 3 500 francs et les donna en 1836 au musée de Montpellier. Une fantaisie, assez curieuse, du catalogue de 1839, — et celui de 1859 la répète encore, — fait de leur auteur un élève de David, marquant bien par là l'importance absorbante du maître des « Horaces », et qu'il fut un temps pour lequel un peintre ne pouvait avoir d'autre origine. En outre des escji'isses peintes, quatre cartons dessinés à la pierre noire et à la craie avec des touches de sanguine, que ] . Laperlier avait achetés 250 francs à M. de Boisfremont, se trouvent au musée du Louvre depuis 1867 où ils furent payés 5 030 francs, mais provisoirement ils y sont presque invisibles dans le voisinage du plafond de Saint-Cloud : il y manque d'ailleurs des parties entières.

Prud'hon devait continuer à décorer l'hôtel de M. de Lanois. Clément assure que les Quatre projets de frises^ exposés au Salon de 99 avec la Sagesse et la Vérité^ avaient été dessinés dans ce but-là : ces quatre dessins, évoquant avec des lleurs, des jeux ou des danses, avec des jeunes gens et des jeunes filles, le Printemps, l'Été, l'Automne et l'Hiver, conservés à Chantilly, après avoir appartenu à Bertrand, l'ami malheureux des jours de Rome, à Hniun-Neergaard et au marquis Maison, gardent en leur mi-

PRUD'HON. "ïa

nisciilc beauté une exceptionnelle saveur. D'autres Sûisoîis, toutes dilierentes dans leur charme égal, semblent dater de la même époque : ce sont quatre fig-ures volantes de femmes, — ces figures où triomphe Prud'hon, — celle du Printemps à peine voilée de gaze blanche, blonde et naïve, avec des ileurs dans ses mains; celle de l'Été, deux gerbes sous les bras, brune et énamourée en sa transparente et longue échaipe bleue; celle de l'Automne, voluptueuse, tenant la grappe mûre d«3 son bras soulevé; celle de l'Hiver, si frileuse et si jeune, enfermée des yeux aux pieds dans son grand manteau noir. Ces panneaux, qui auraient été peints pour rhôtel d'un financier nonnné Baillot, et fort connus par U'S lithogi'aphies deBoillv. furent achetés 16 000 francs à la vente Panisse en 1860 par M. Didier, payés deux ans phis lard 33 500 francs par Mme Dcnain, la sociétaire (lu Tht'àtre-Franrais, et venckis après sa mort 80 000 francs en 1893. La jolie série, Apollon et les iVluses dessinés deux à (h'ux sur cinq feuilles, où un amour se câline si gentiment aux genoux d'Euterpe. où Tei-psichore souriante se contourne avec tant de jeunesse et de vie, conçue sans doulc dans une idée sembhdtle, ne fut jamais exécutée.

BoiKipiirlc entre alor's (buis la vie de Prud lion, de (|ui l'esprit connnence à s'orienter vers les choses impéi'iales; et plus tard l'Empereur s'attachera au peintre, phénomène psyclio-hisforique délicat à expliquer, car il restera naturellement très épris de David. Un concours, (|ui n'aui'a pas de suite, mais où se prépare la colonne Vendcmic, est

ou\(Mt en 1 an IX, ])Our ('lever une coloniu; à la gldire (i<^s

braves, morts dans les guerres de la Liberté. Prud'hon tait un dessin très achevé, avec un soubassement d'une grande hauteur supportant le sarcophage des héros, d'oîi part la colonne, « monument de leur courage » : « Des victoires amoncelées les unes sur les autres et séparées par des lauriers, a écrit le maître au revers de son dessin, leur ont mérité les palmes et les couronnes de la gloire et atteignent à l'immortalité ; elles forment la colonne que la reconnaissance nationale a érigée à leur mémoire, et son chapiteau, composé de palmes étreintes par une couronne d'étoiles, est surmonté de l'Immortahté. » La phraséologie compliquée de ce projet « inventé et dessiné par Pierre-Paul Prud'hon, 1801 », nous enseigne qu'un artiste doit se défier de la littérature.

Cette même année, le peintre de la Sagesse et la Vérité expose un Triomphe de Bonaparte, qu'il intitule la Paix, où le Premier Consul, entre la Victoire songeuse aux ailes éployées et la Paix innocente chargée de fleurs, passe sur un char antique, que précède en pleine allégresse une troupe d'amours, marchant et dansant, et qu'entourent, lentes, eurythmiques et suaves, des femmes longuement drapées qui sont les Muses, les Arts et les Sciences. C'était un dessin à la plume, mais Prud'hon le reprit plusieurs fois, et fit le beau dessin à la pierre d'Italie et à la craie qu'on voit à Chantilly. Il avait composé aussi un projet à la gloire de Desaix mort dans la victoire à Marengo, que Pei'cier exécuta sur la place Dauphine : au-dessus d'une petite colonne, une ^'x^xxyh allégorique couronnait le héros.

PRUD'HON. îi)

Mais dos travaux plus importants l'appelaient : Bruuu- Neergaard nous apprend qu'il avait été chargé de peindre quatre plafonds pour le Louvre, dont un au moins ne fut même pas étudié. Le premier, exécuh' en 1801, n'est qu'un médaillon de la salle des Antonins, l' Étude guidant Vessor du Génie^ dont le musée d'Angers possède une petite esquisse. Deux enfants, jolis à ravir en It'ur hcnuté vraie, l'un soutenant l'autre par le bras, d'un élan sûr et droit s'envolent au plus haut de l'empyrée ; et, à voir dans l'espace l'ascension si libre de ces deux amours, l'on pense volontiers aux Corrèg-e de Parme, non seulement aux Put II de San Paolo, mais aux plafonds de San Giovanni et du Dùme; car Prud'hon — le fait vaut d'être très remarqué — est un égal du Corrège non seulement par l'ondoyancc et le velouté vivants de la forme, mais aussi par cette surpriînante faculté qu'ils ont en commun de faire planer ih^s figures. Diane implorant Jupiter date de 1803 : cette petite composition carrée d'une simplicité si précieuse et si claire, ((ui n'est, à bien dire, que le centre d'un vaste plafond sculpté du musée des Antiques, représente la déesse chaste et jeune, arrêtée dans le cicd devant les genoux de son père qu'elle touche de sa nuiin suppliante. Lui demande-t-elle « d'éclairer le monde pendant la nuit pour qu'elle puisse contempler les traits d'Endymion » ? ou, plus conformément à sa nature et ainsi que l'indique l'estampe de Boilly, prie-t-elle Jupiter de ne pas l'assujettir à l'Hymen ?...Plus clément que Wolin ne l'est à Brunnhilde, le dieu, en sa majesté sereine et douce, accueille à ses

genoux « l'àpre vierge au vol prompt, », tandis que dans l'Olympe doré deux amours les contemplent, assez proches des ang-es de la « Madone de Saint-Sixte », et que derrière des brouillards d'or apparaissent des déesses. Quinze ans plus tard, lorsque Percier et Fontaine construiront leur escalier du Louvre. Prud'lion composera le beau dessin de Minerve emportant le Génie des A rts rers f Immortalité: peut-être était-ce l'idée du Consulat qui revenait, mais en tout cas elle ne devait pas aboutir.

PRUÎ) HON A LA SORBONNE. L EMPIRE ET LA GLOIRr:. —

m"^ MAYER. LE SALON DE 1808. — PRUd'hON PEINTRE DES

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